L.: PREFACE
chaque fois que j'ai essayé de peindre, non pas même l'idéal, mais l'exception, et que, nécessairement, le livre a moins eu l'apparence d'une confession que d'une histoire composée, je me suis bien vite aperçu que j'avais froissé le goût du public. Le public, qui n'avait ouvert le livre que pour y chercher la réalité, ne l'y trouvant pas, l'a parcouru avec indifférence. J'étais sorti delà réalité; je ne l'intéressais plus.
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L'idée qui détermina Platon à chasser les poètes de sa république, quoique fausse, était louable, a Ils énervent les âmes, » disait-il. Le philosophe croyait à l'action directe des œuvres d'art sur les mœurs, et, en obligeant les « fils d'Apollon » à offrir au public des modèles de bonnes mœurs dans leurs livres, il était conséquent avec lui-même et faisait preuve de vertu.
Malheureusement, il se trompait. Après une expérience de plusieurs siècles, il est surabondamment reconnu par les esprits intelligents et impartiaux que les œuvres d'art n'ont pas d'action directe sur les mœurs, et qu'elles n'en auront jamais. Le seul effet moral que peut produire un chef-d'œuvre est de faire concevoir l'idéal, cet élément divin, à des
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gens qui souvent ne le soupçonnaient même pas. Là s'arrête la puissance de l'art. Il nous touche, il élève nos âmes, comme peut le faire tout ce qui est grand ; l'héroïsme pris sur le fait ; tout ce qui est beau : un paysage oriental, un lever de soleil sur un amphithéâtre de montagnes, la mer roulant ses ondes bleues sous le ciel ; mais l'art, si haut, si habile qu'il soit, aura beau nous mettre incessamment sous les yeux les exemples les plus frappants, même les plus séduisants de probité, de chasteté, de bienveillance, de vérité, de générosité, il ne pourra nous rendre ni probes, ni chastes, ni bienveillants, ni véridiques, ni généreux. Ces qualités nous manqueront toujours, quelque bien choisies que soient nos lectures, si elles ne préexistent pas en nous, si l'expérience, l'éducation, la réflexion, qui nous montre que les mœurs régulières et pures, l'obéissance au devoir et la pratique du bien sont les moyens les plus sûrs pour vivre heureux, ne nous les ont pas données.
Si l'art avait le pouvoir de nous obliger à nous conduire Jwnnêtementy au moyen des exemples, il aurait pour premier effet de tuer nos vices. Il ne Ta pas. Molière,non-seulementn'ajamais réformé les mœurs d'un iibertin, d'un tartufe, ni d'un avare; il ne les a même pas ébranlées. J'ai vu des lionnes pauvres applaudir la pièce de ce nom de M. Augier, des femmes du demimonde féliciter Dumas, séance tenante, de son talent d'observation ; et, le rideau baissé, ce n'était point au
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couvent qu'elles se retiraient, mais dans leur alcôve. La justice elle-même, malgré son appareil saisissant et ses réalités, ne féforme pas les mœurs. Elle punit, ne guérit pas. Le soir même où fut prononcé l'arrêt dans une affaire d'escroquerie qui fit du bruit, j'ai vu quelques-uns des témoins qui venaient d'essuyer la mercuriale du ministère public, que dis-je ! celle de leurs propres avocats ! qui les avaient entendus flétrir énergiquement la passion du jeu, et les adjurer, de par l'exemple qu'ils avaient sous les yeux, d'abandonner cette passion funeste, je les ai vus quitter le prétoire pour aller où? s'asseoir autour d'une table de lansquenet. La plupart de ces malheureux avides d'assister au spectacle révoltant des exécutions capitales, qui se pressent autour du pied de Téchafaud, sont des voleurs, des repris de justice, et, s'ils ne négligent pas une occasion de voir sauter une tête humaine sous la hache, c'est bien moins pour apprendre à renoncer au crime, que pour s'habituera l'idée du supplice qui les attend! Comment les romans guériraient-ils, quand l'échafaud n'amende pas?
Ce ne sont pas les romans qui agissent sur les mœurs ; ce sont les mœurs qui exercent leur influence sur les romans. Il nous faut renverser la proposition. Chaque nouvelle tendance littéraire provient d'une variation dans l'esprit public. Le roman n'est pas cause, mais effet. Toute littérature est le reflet pur et simple des idées, des goûts, des besoins,
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des caprices, des passions et des types du temps qui la voit naître. Elle ne crée pas ces types et ces passions. Elle constate leur existence, elle les observe, elles les exprime. Molière n'a pas inventé les marquis ridicules, plus que Balzac les Gobsek et les Gigonnet, plus queDumas les firmes aux camellias .llsles ont vus, ils les ont peints dans leur vérité, chacun dans la mesure de son talent. Aucun de ces écrivains n'aurait existé, que les types qu'ils ont exprimés n'en auraient pas moins vécu, et le fait d'avoir été publiquement révélés par les poètes, n'a certes pas innocenté les marquis de leurs ridicules et les Gigonnet de leurs vices. Il est facile de citer l'exemple de Yilote ivre^ et plus facile encore de décider pour les besoins d'une mauvaise cause que, loin de corriger les jeunes Spartiates, la vue de cet esclave abruti devait leur inspirer le désir de s'abrutir comme lui. Je m'inscris en faux au nom du bon sens, contre cette affirmation au moins légère. Je veux bien admettre que l'ilote ivre n'a corrigé personne, je crois l'avoir prouvé d'ailleurs; mais je n'admettrai jamais que la vue d'un misérable hébété par le vin, étalant en public ses hoquets, sa face souillée, sa démarche vacillante, puisse inspirer à un homme à jeun le stupide désir de se plonger de gaieté de cœur dans un pareil état de dégradation.
Dites que la vue de ce misérable est un spectacle répugnant, je vous l'accorde ; mais ne dites pas qu'il
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est dangereux, car c'est absurde. Les madame Marneffe, les Cibot, les Rémonencq, les Grandet, les Fœdora de Balzac ; les Turcaret de Lesage ; les Harpagon, les Georges Dandin de Molière; lesShylock, les lago, les lady Macbeth, les Goneril de Shakspeare ; les Thénardier, les Chateaupers de Victor Hugo ; ces monstres d'impudicité, de cruauté, d'avarice; ces sublimes imbéciles; ces mauvaises gens, ces sans-cœur, n'ont jamais rencontré d'imitateurs. L'homme n'est pas singe à ce point d'imiter ce qu'il voit, uniquement parce qu'il le voit. H faut, pour que le désir de l'imitation lui vienne à l'esprit, qu'il trouve dans l'imitation son intérêt ou son plaisir. En quoi peut tenter le lecteur même le plus inepte, le sort des Tartufe, des Goneril, des lago, des Shylock, tous flétris par le poëte, servant de texte à indignation au poëte, et dont il n'expose les crimes au grand jour que pour les faire suivre du châtiment? Ces monstres ont toujours existé; il n'est que trop probable qu'ils existeront toujours; mais ce n'est pas à la lecture des poètes que remonte la responsabilité de leur existence; c'est à l' infirmité de la nature humaine, c'est aux vices qui sont et seront toujours dans l'humanité. Les Shylock vivaient longtemps avant Shakspeare; Harpagon pratiquait l'usure à Rome deux mille ans avant Molière : il n'est presque pas un homme de lettres qui n'ait été exploité par un Thénardier; et Fœdora, je le jure par la blonde Eve,
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notre grand'mère, Fœdora est de tous les pays et de tous les temps.
La preuve, au surplus, que le roman, tant décrié de nos jours par de petits esprits, est sans influence sur les mœurs, c'est que les mœurs d'aujourd'hui sont plus pures que celles des temps où l'on n'écrivait pas de romans. En France, le roman date deLesage, de l'abbé Prévost et de J.-J. Rousseau, morts tous les trois vers le milieu et dans la seconde moitié du xvm^ siècle ; et le roman de mœurs n'a pris son expansion que sous la plume de Balzac, vers 1855. Qu'étaient les mœurs en France avant cette époque? Nous faudra-t-il rappeler les débauches sanglantes du moyen âge ; celles du règne de François F'', et "particulièrement des règnes de Charles IX et de Henri III ? Je ne parle pas de Louis XIV, de ses adultères affichés et de cette violente immoralité qui se nomme la légitimation des bâtards. Je ne parle pas non plus des saturnales de la cour du régent et de celle de Louis XV. Mais, quand je vois aujourd'hui, à défaut d'une vertu universelle qui n'a jamais existé nulle part, parce qu'elle est incompatible avec l'imperfection de la nature humaine, quand je vois ce despotisme des convenances, cette préoccupation toute nouvelle que nous avons de masquer nos vices, cette atténuation même dans le vice qui fait que les artistes commencent à le représenter comme ridicule — ce fait est grave, il est un des signes du temps ! —
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quand je vois enfin la société moderne se faire de moins en moins tolérante pour certains écarts de conduite, et tendre ouverlement à se scinder en deux camps, celui des gens véritablement honnêtes et celui des gens qui ne le sont point , ne suis-je pas en droit de revendiquer une part de ce commencement d'épuration dans les mœurs, en faveur du roman de mœurs qui n'a jamais cessé — c'est là son infériorité aux yeux des critiques orthodoxes — de pourchasser le vice, sous toutes ses formes, et de le marquer au fer chaud.
A ceux donc qui, avec mauvaise foi et de parti pris, se déclarent offensés par les peintures habituelles et trop réelles du roman moderne, nous nous sentons en droit de dire : d'abord, si ces peintures vous choquent, ne les regardez pas; rien ne vous force à les regarder. Et, ensuite, nous ne peignons que ce qui existe; si cela vous répugne ou vous déplaît, changez vos mœurs, nous changerons nos livres.
Je nie absolument l'influence des romans sur les mœurs. L'effet d'un livre, quel qu'il soit, ne va pas p]us loin que résumer certaines idées préexistantes dans le public, leur donner un corps, une forme. La Nouvelle Eéloise est venue juste à point pour restituer à la société française pourrie de vices, et que les vices n'amusaient plus, le sens de la nature^ qui lui manquait. Elle a été la manifestation pubhque et matérieli<gé'^me réaction fatale à laquelle toutes les âmes
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du temps étaient préparées*. L^ Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, dans un autre ordre de faits, a été la protestation de la réalité historique, dont les meilleurs esprits avaient soif, contre l'histoire de convention. Elle a été, en même temps, la réaction du pittoresque contre la banalité. Werther n'a pas causé, comme on l'a dit, tant de suicides! Il a été l'éloquente expression de cette maladie de l'âme particulière à la jeunesse allemande vers la fin du siècle dernier et qui conduisit quelques jeunes fous à se suicider. VHistoire des Girondins de M. de Lamartine n'a pas été la cause de la révolution de février. Elle a été l'expression de l'ennui de la France, qui, lassée d'inutiles discours, fatiguée de demeurer abaissée devant l'Europe, et d'une inaction qui lui sera toujours antipathique, se mourait du désir de pousser un cri de bataille et de liberté. Le livre n'est jamais cause^ mais effet. Il traduit l'idée, l'aspiration du moment, et lui tient lieu de propulseur pour faire son chemin dans le monde. Et quand le livre, effets veut essayer de devenir cause ; quand, au lieu d'exprimer l'idée dominante, il cherche à la violenter, il n'aboutit à rien, son effort demeure stérile. La Piicelle de Voltaire, ce poëme aniinational, n'a rien pu faire contre Jeanne d'Arc. Il était injuste, méchant,
* C'est ce que MM. Edmond et Jules de Concourt ont parfaitement démontré dans un livre aussi vrai qu'intéressant ; la Femme au dixhuitième siècle.