VI PRÉFACE
ait noirci un certain nombre de feuilles de papier sans avoir voulu prouver quelque chose, et enfin, laissant rigoureusement de côté la seule question à examiner dans une œuvre d'art, qui est celle de l'exécution, le public ne juge pas l'ensemble d'un livre d'après le plus ou le moins de plaisir et d'intérêt que lui a causé sa lecture, mais seulement, et toujours, et avec une telle ténacité, que cette persistance dans le parli pris devient une véritable persécution pour les écrivains, en se plaçant au point de vue d'une chose excellente en elle-même, mais absolument étrangère à l'art : je veux parler de la morale.
Je ne sais s'il en a été ainsi de tout temps; mais, je suis obligé de le dire, les artistes sincères, qui ont horreur de la banalité, du convenu, qui n'admettent pas de concessions aux principes de l'art, sont profondément malheureux aujourd'hui. Tous déplorent les absurdes obligations que l'hypocrisie, l'erreur et la mauvaise foi leur imposent. Ils n'osent toujours s'en plaindre tout haut, mais ils ne cessent d'en gémir entre eux. Ce sujet douloureux est celui qui revient le plus souvent dans leurs discussions : ils ne tarissent pas plus là-dessus que les exilés sur le regret de la terre natale.
Depuis quelques années surtout, il semble qu'une véritable coalition ait été formée contre les artistes. Les étranges devoirs qu'on leur prescrit ont pris, sous la plume de certains critiques, un caractère parfai-