X PREFACE
bien — Ignace de Loyola devait avoir lu Platon; — où l'on condamne à mort tous ceux dont le corps est mal constitué — Jésus-Christ l'avait lu peut-être ; heureusement, cette lecture le séduisit peu ; — où l'on pose pour premiers principes la communauté des biens et des femmes, lesquelles femmes devront « quitter d'ailleurs leurs vêtements, et aller nues, la vertu devant leur tenir lieu de robe et de chemise : » cette république où « les enfants doivent être conduits à la guerre, et où l'on doit leur faire, en quelque sorte, boire le sang, comme on fait aux jeunes chiens de meute;» où les femmes iront également à la guerre, mais seulement en cas de besoin, et dont les citoyens devront s'abstenir de tout excès dans le rire et dans les larmes, cette république me parut choquer nos habitudes et notre bon sens par trop de points pour que nous essayions jamais d'en tàter. — Alors, me dis-je, pour quelle raison, moi indigne, mais homme de bon vouloir et de bonne foi, irai-je renier mes convictions pour suivre l'une des plus oiseuses de ses lois? Passe encore si les illuminés qui la prônent avaient la triomphante idée de nous imposer en même temps toutes les autres!
Cependant il ne pouvait me suffire de connaître l'inventeur de l'énormité dont quelques braves gens se servaient pour me ravaler et me cribler de sarcasmes. A leurs yeux, j'étais devenu une sorte de bête noire, de brebis galeuse, qu'on n'eût pas dû se con-
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tenter d'exiler selon la recommanda tion de Platon, mais qui était tout au plus bonne à finir sur les hana (le la 'police correclionnelle; — la phrase est textuelle! — et, moi, naïf, je voulais tout au moins savoir pourquoi. Je ne comprenais, en effet, ni ce débordement de bile, ni ces dénonciations charitables, ni tant d'épithètes insultantes et bizarres qui m'étaient prodiguées, car on m'avait appelé déjà naturiste et jeun chien! Je me mis donc courageusement à poursuivre mon investigation à travers les âges, et d'abord, feuilletant l'histoire des premiers siècles de l'ère chrétienne, je ne trouvai rien. Le bon Platon sommeillait alors a\ec sa doctrine; Longus écrivait Daplinis et Chloé; les Pères de l'Église avaient fort à faire pour extirper du cœur des fidèles les dernières racines, très-vivaces, du paganism.e, et le farouche Omar incendiait la bibliothèque d'Alexandrie. Quant au moyen âge, je le vis occupé à brûler une foule d'hérétiques et de sorciers ; car alors les sorciers et les hérétiques occupaient seuls l'attention publique : il n'y avait pas encore de romanciers. Il est vrai que le mot de moralitez perce déjà dans l'histoire de Fart, à cette époque ; mais on ne l'emploie que pour désigner des pièces allégoriques, et souvent peu chastes, qui sont de simples exposés dramatiques des fastes de l'histoire sainte. Et, pendant tout le cours de la renaissance je ne trouvai rien non plus. Boccace et l'Arioste florissaient alors en Italie, et les gens pré
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tendus vertueux les laissaient tranquilles. Deux papes, Jules II et Léon X, protégeaient les artistes, ne leur imposant rien que de travailler ; Rabelais, Montaigne, Brantôme, Marguerite de Valois, Mathurin Régnier, tous écrivains assez osés, se succédaient chez nous, sans qu'il vînt à l'idée de personne de leur reprocher une peinture de mœurs un peu hardie ou même un mot licencieux; et de l'autre côté de l'eau se levait dans sa gloire le maître des maîtres, écrivain fort peu châtié d'ailleurs, le divin Shakespeare.
J'en passe et des meilleurs...
et ne parle même pas des peintres, des statuaires et des architectes, dans l'œuvre desquels on trouverait de nombreux exemples d'immodestie. Tout allait bien, alors. Les artistes étaient uniquement préoccupés de leur art. Ils n'avaient pas la moindre idée de moraliser ou de dépxioraliser le public, sachant qu'on le moralisait suffisamment en lui mettant sous les yeux des œuvres conçues et exécutées en se plaçant au point de vue de la beauté. Du sage Platon, nul ne parlait ni ne s'occupait, et c'était justice, car les siècles avaient marché, et le rêve de l'élève de Socrate ne pouvait être celui des Parisiens contemporains de François F"" ou de Henri III. Mais, à partir du moment où la Réforme est parvenue à s'implanter dans quelques recoins de l'Europe, les choses vont changer. Le doux Platon revient sur Peau. On nç
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le cite pas, on le pille. Et c'est ici que je rencontre les éléments les plus intéressants pour l'histoire de la morale dans Vart.
C'est, en effet, à la Réforme que nous devons l'heureux réveil de cette idée biscornue. Et la Réforme seule pouvait l'avoir. Le catholicisme était trop logique pour se préoccuper d'autre chose que de la foi. Pourvu que l'art ne combattît pas la foi, — et l'art, bien loin de la combattre, s'était retrempé en elle, s'était rajeuni tout entier et renouvelé à son contact, — le catholicisme avait toujours cru devoir fermer les yeux sur les écarts des artistes. Mais la Réforme était sourde de cette oreille-là. Il lui fallait tout régenter, tout améliorer. Son nom l'indiquait. Réforme, c'est changement. Elle se mit donc, pour commencer, à améliorer l'art. Et comment l'améliora-t-elle? En le proscrivant.
Il me suffit, pour prouver celte assertion, de reporter mes souvenirs sur les événements qui se passèrent en France entre les règnes de Henri II et de Henri IV. Qu'y voyons-nous? Une foule d'hommes austères dont la violence va, non-seulement jusqu'à proscrire tout ce qui est beau, délicat, élégant, fout ce qui découle de l'art, mais jusqu'à détruire les œuvres de l'art en toute occasion. Les guerres de religion, tant en France qu'en Angleterre et en Allemagne, entraînèrent la ruine d'un nombre infmi de beaux édifices. A peine les réformés se sont-ils em-
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parés d'une ville ou d'une bourgade, qu'ils se mottent à saccager les églises catholiques, et, en forl peu de temps, à la place des monuments éblouissants, chargés de statues, de tableaux, encombrés de chasses, de couronnes de lumière, égayés de vitraux, véritables écrins de pierre, s'élèvent des hangars froids et nus, des halles immenses, où rien ne vient échauffer l'œil ni Tesprit, uniformément peints en blanc, avec des bancs de bois grossiers pour tout ameublement. Ce sont là les temples de Dieu, selon le goût des réformateurs. Les costumes des fidèles qui hantent ces temples sont en rapport parfait avec leur caractère d'austérité. Plus de soie, de satin, de velours, de plumes blanches au chapeau, de bijoux étincelants sur les armes damasquinées à Milan ou à Venise; et de même, plus de manteaux galamment troussés, de gants parfumés, de dentelles. Un drap grossier de couleur sombre, des plumes noires, des bottes fortes, des justaucorps de buffle, des épées à coquille de fer; et une contenance triste et rogue, méprisante et pédante, et des visages renfrognés. Désormais aussi, plus de bals, de tournois, plus de fêtes, de musiciens errant sur l'eau, la nuit, penchés au bord des barques pavoisées, où dansent les lanternes peintes parmi les drapeaux : la guerre, le jeûne, la méditation, la prière. Plus d'amour, même légal! les époux eux-mêmes sont mornes. En s'unissant, ils n'ont pas obéi à celte douce loi de nature
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qui pousse invinciblement les créatures les unes vers les autres; ils remplissent un devoir, ils accomplissent une fonction. Leurs demeures, j'allais dire leurs gîtes, sont étroitement modelés sur les temples ; pas de peintures, cela parle aux sens; pas de tentures, cela réchauffe le corps; pas de dorure, cela fait rêver. Des carreaux nus sur les parquets ; des vitres verdissantes aux fenêtres ; des meubles non vernis, épais. Et, de môme, dans les hautes armoires de chêne, on ne trouverait aucun des volumes récemment sortis des presses nouvelles! ni conteurs, ni poètes, ni galants faiseurs de mémoires : des livres de prières, des recueils d'hymnes et de cantiques. La poésie est exilée du foyer, comme licencieuse, avec les arts plastiques et la musique. Car, je vous le demande, à quoi bon les arts? Ils ne cherchent à plaire quà la partie frivole de l'âme; ils énervent les âmes et détruisent l'empire de la raison.
Vous le voyez, c'est la doctrine de Platon. Doctrine interprétée, sans doute, dénaturée, qui n'a rien gardé du soleil de Grèce; doctrine plus oppressive, plus tracassière et mille fois plus haïssable; mais enfin elle est la même, ou plutôt elle sort tout droit de la doctrine de Platon.
Ce qu'il y eut de plus étrange dans cette affaire de la Réforme, c'est que le catholicisme, en France, au lieu de réagir contre des mœurs qui blessaient de tous points le caractère français, ce caractère com-