PRÉFACE. XVII
jouant, et elle laisse clabauder les bavards. Son jeune roi, galant, amoureux, n'a de soucis que pour les fêtes et les femmes. Mais, à partir du jour où, \ieilli, maladif, usé, blasé, il se laissa coiffer, pour ses péchés, par la Maintenon, cette béguine, Genève va triompher. Gare dessous !
On a déjà murmuré aux récits du « bon la Fontaine. » On a cruellement tourmenté « le pauvre Molière. » Ce n'est point assez. Non-seulement on ne veut plus tolérer ce qu'on nomme « la moindre licence » dans les livres de poésie et les pièces de théâtre, on ne veut plus du tout de poésie ni de théâtre. Après un intervalle de près de deux mille -ans, nous retombons en plein dans la république de Platon. Racine lui-même n'est pas épargné dans le haro universel. Cependant il a fait Esther et Athalie. On tonne contre lui, comme on a tonné, déjà, et cette fois du haut de la chaire, contre Corneille. Le Ciel a semblé immoral à Bossuet, et, après le Cid^ Télémaqiie. Quoi I direz-vous, Télemaque Im-mèmel Télémaqiie que nous avons tous appris par cœur au collège? « Cet ouvrage, dit l'Aigle de Meaux, est indigne, non-seulement d'un évêque, mais d'un prêtre et d'un chrétienM »
Voilà où nous en sommes arrivés pour avoir trop aimé Platon et trop pris au sérieux Genève. Et
* Mémoires de l'abbé Le Dieu.
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désormais l'élan est donné; on ne s'arrêtera plus en chemin. Le moindre livre qu'on imprime est aussitôt flétri. C'est à qui omTira le premier la bouche pour lui lancer le reproche banal d'immoralité. Il n'est pas un seul écrivain qui l'évite. Après la Fontaine et Molière, après Montesquieu, c'est le tour de Rousseau, qui, lui, par parenthèse, ne l'a pas volé, car il l'a lancé à bien d'autres. Et puis ce sont Voltaire, Diderot, Lesage, l'abbé Prévost, Chamfort, Beaumarchais. Je ne cite que les plus illustres. Chacun reçoit sa pierre, chacun s'en va à la postérité avec sa vilaine étiquette dans le dos. Et enfin, dans les dernières années du xvm® siècle, la doctrine de Platon, remise en honneur par la Réforme, s'étale tout au long dans la Théorie du pouvoir du catholique M. de Ronald.
Celui-ci, je dois le dire, n'y va pas de main morte. Il tranche la question du premier coup. « Gouvernements ! s'écrie-t-il, voulez-vous accroître la force de l'homme? Gênez son cœur, contrariez ses sens. Semblable à une eau qui se perd dans le sable, si elle n'est pas arrêtée par une digue, l'homme n'est fort qu'autant qu'il est retenu. » Et le voilà qui propose avec un sérieux effrayant de faire des éditions expurgées de tous les auteurs célèbres ; on extrairait de chaque écrivain ce qui est grave, sérieux, élevé, noble, touchant, et on supprimerait tout le reste. « Tout ce qui serait de l'écrivain social serait conservé, tout
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ce qui serait de Y homme serait supprimé ; » et, si je ne pouvais faire le triage^ ajoute-t-il, je n hésiterais pas à TOUT sacrifier.
Après cela, il n'y a plus qu'à fermer la porte. La dernière limite du sérieux dans le grotesque est dépassée. Sacrifier, anéantir tout ce qui fait la gloire de l'esprit humain, et le plus précieux, la fleur, la quintessence de l'esprit humain, ce qui est de l'homme^ car le reste n'importe à personne, n'étant que pur verbiage, et cela pour nous rendre meilleurs... Mon Dieu ! je ne suis peut-être qu'une âme aveugle ou pervertie, un jeune chien! comme on me Fa dit dans une feuille aristocratique; mais, la main sur la conscience, je le déclare, je n'ai jamais rien lu de plus bouffon. Et je demande formellement que l'on me ramène à Platon.
Tout jeune chien que je suis, j'essayerai cependant de dire ce que je pense de la morale. Oui, la morale est la chose supérieure par excellence, la chose noble et saine entre toutes, la préservatrice de l'homme contre lui-même et la sauvegarde des sociétés. Oui, la morale, mieux que les arts, la faculté de comparaison, la parole, distingue l'homme de la bete brute; elle le soutient dans ses heures de défaillance; elle le console dans ses moments de tristesse, car elle représente cette chose idéale sans laquelle la vie humaine ne serait rien qu'abjecte misère : le sentiment du beau, du bon, du bien! Oui, c'està l'éternel hon-
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neur de l'humanité que tous les peuples ont reconnu et se sont imposé la loi morale, et c est par cela même qu'ils sont frères; car, en dépit de l'antagonisme des religions, de la compétition des philosophies, de la guerre éternelle que se font Les gouvernements, tous les peuples, dans tous les temps, ont été soumis à une loi commune, et le bien, pour eux, a été unique, comme le soleil. On ne le leur a pas enseigné, et ils ont tous appris à le connaître. Même lorsque les hommes ne le pratiquent pas, ils lui rendent secrètement hommage en descendant au plus profond de leur conscience; et c'est avec raison qu'ils ont toujours châtié ceux qui, dans leurs actions, se sont écartés de la morale, car elle repose tout entière sur un principe sans lequel il n'est pas de famille, pas de peuple, pas d'humanité. Comme telle, la morale est sainte, elle est sacrée, et il mériterait d'être enfermé dans un cabanon de fou, celui qui refuserait de le reconnaître.
Mais analysons un peu la morale, s'il vous plaît. Je parle ici non de celle d'Épictète ou de Charondas, non de celle des païens ou des phalanstériens, non de celle des Chinois ou des Mozambiques, mais de la morale universelle. En quoi consiste-t-elle? N'est-ce pas dans une série de préceptes tous groupés autour de cette belle maxime : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais qui te fût fait? Pourquoi donc alors, ô critiques austères, ne l'opposez-vous jamais, dans