HENRIETTE
Non, malheureux, ce n'était pas un rêve ! Je me rappelais tout, je retrouvais dans ma mémoire la lettre de mon oncle écrite en traits de feu. C'était vrai! c'était vrai! Mes fables et mes mensonges avaient enfanté une réalité terrible ! un infortuné s'était pris dans mes pièges! la justice, égarée par mes manœuvres, allait frapper un innocent! Le billet d'Henriette n'était pas daté; depuis combien de temps était-il dans ce tiroir? Tout était déjà consommé, peut-être! Dominique pouvait me renseigner, je me précipitai vers le cordon de la sonnette ; en ce moment, mon père entrait.
— Levé, mon cher Paul! s'écria-t-il avec un mouvement de tendresse mêlée d'inquiétude et de joie.
— Mon père, demandai- je aussitôt d'une voix ardente, est-ce que vous n'avez rien reçu pour moi pendant le cours de ma maladie?
— Rien, mon ami... ^lais qu'avez-vous?
144 UN DKDUT
Vos mains sont brûlantes, vous paraissez fort agité.
— Rien, mon père? rien? aucun papier?
— Aucun... Si, pourtant!... une assignation: vous êtes cité comme témoin dans une affaire de cour d'assises qui doit se juger à Grenoble le t8 de ce mois, dans trois jours.
— Dans trois jours!... et vous ne m'en parliez pas !
— Êtes-vous en état de faire le voyage et de comparaître en justice?
— S'il le fallait, pourtant... si ma présence était indispensable?...
— Rassurez-vous, ce n'est point le cas. Votre oncle m'a mis au courant de cette affaire que vous m'aviez celée, je ne sais pas pourquoi : votre témoignage oral n'ajouterait ou n'enlèverait rien à la déposition si nette, si précise que vous avez signée.
— Mais, mon père...
- Il faut bien que le ministère public en
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soit convaincu, puisqu'il s'est décidé à passer outre, malgré l'impossibilité où il sait que vous êtes d'assister aux débats.
— Ainsi, mon père, ainsi on va juger un homme, le condamner peut-être, sur une simple déposition?
— Qu'entendez-vous par là? répliqua-l-il d'un ton déjà moins affectueux que sévère. Tout est grave, mon fils, dans les actes de la justice. Je veux croire qu'avant de dicter votre déposition, vous en aviez mesuré la portée et pesé scrupuleusement les termes.
— Sans doute, mon père. Cependant...
— Est-ce que, par hasard, vous l'auriez faite à la légère? est-ce que vous, magistrat, vous auriez livré à l'instruction des faits, des documents dont vous n'étiez pas sûr?
— Non, mon père, non... Cependant ma conscience me dit, ma conscience me crie que l'homme qu'on se prépare à juger ne peut pas, ne doit pas être jugé en mon absence, sans m' avoir été confronté... 11
146 UN DÉBCT
n'est pas de signalement si exact, si fidèle, qui ne puisse s'appliquer à plus d'une personne. Prenons garde! ce ne serait pas la première erreur judiciaire qui aurait été commise.
— Calmez-vous, calmez-vous ! Je suis aussi compétent que vous dans ces matières, et, quand j'ose affirmer que vous vous alarmez à tort, votre conscience peut être en repos, ce me semble. Les erreurs judiciaires deviennent, Dieu merci! de plus en plus rares. J'ai étudié l'affaire dont il s'agit; elle est claire comme le jour, il ne s'y mêle aucune des passions qui ont pu quelquefois égarer la justice, et pensez-vous donc que le procureur général, s'il restait l'ombre d'un doute dans son esprit, ne l'eût pas tout simplement renvoyée à une autre session ?
— Et s'il se trompait! m'écriai-je; si l'instruction avait fait fausse route ! si l'homme qu'on va juger n'était pas coupable ! s'il était innocent ! Vous êtes bon, mon père ; vous
êtes bon, et vous m'aimez. Le ciel m'en est témoin, je n'ai jamais douté de votre bonté ni de votre tendresse; si j'avais eu le malheur d'en douter, la maladie que je viens de faire m'aurait appris à connaître tous les trésors dont votre cœur est plein. Vous êtes bon, mon père, et vous m'aimez! Eh bien, au nom de ce qui vous a été le plus cher en ce monde, au nom de ma mère, dont vous m'avez tant de fois parlé, ayez pitié de votre fils, mettez-moi à même de partir sur-lechamp; faites que je puisse arriver dans trois jours !
En parlant ainsi, je pressais ses mains, je les inondais de pleurs et de baisers.
— Vous êtes fou, mon cher Paul. Partir, entreprendre un si long trajet dans l'état de santé où vous êtes et par une saison si rigoureuse! Vous n'y songez pas, mon ami.
— 11 y va de mon repos, du repos de ma vie tout entière.
— Vous êtes fou, vous dis-je !
lis TIN DKBUT
— Dussé-je en mourir, mon père, il faut que je parte : il y va de mon honneur.
— De votre honneur!...
Mes p-enoux ployèrent, je tombai à ses pieds.
— Qu'as-tu donc fait, malheureux enfant? dit-il en abaissant sur moi un regard sans colère.
— Une grande faute, répondis-je en courbant la tête, j'emploierai ma vie à la racheter.
— Relevez-vous, nous allons partir, dit mon père.
— Non, m'écriai-je, non! mon père ne doit pas assister au dénouement de cette affaire. Restez, ne m'accompagnez pas!
Faites-moi cette dernière grâce, épargnezmoi un châtiment qui serait le plus terrible de tous.
— Vous avez raison, mon fils, il y a dans la vie des enfants certaines choses que les pères doivent ignorer, qu'ils ne doivent point
chercher à savoir. Vous partirez seul ; Dominique vous accompagnera.
Moins d'une heure après celle scène, le carrosse était dans la cour, attelé de quatre chevaux de poste, les postillons en selle. Mon père en avait disposé l'intérieur comme une chambre de malade : il avait pensé à tout. Nos adieux furent graves et silencieux. Au moment de partir, il m'enveloppa lui-même de mon manteau, en m'adressant quelques recommandations sur les soins à prendre en vue de ma santé. Pas un reproche, d'ailleurs, pas une plainte, pas une remontrance ! Il me conduisit jusqu'à la voilure, et, là, il me donna sa main, que je portai respectueusement à mes lèvres.
— Allez, faites votre devoir, et que Dieu veille sur nous!
J'entendis qu'il disait à Dominique :
— C'est mon fils, c'est mon enfant, c'est ma vie que je te confie!
Et je le vis, à travers mes larmes, qui