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pouvais être dans sa vie qu'un élément de trouble ou de malheur. Je n'hésitai pas, ma résolution était prise. Il me semblait que l'adieu qu'elle m'avait jeté me traçait mon devoir. Je m'éloignerais, je quitterais la Roseraie : tout me le commandait, tout m'en faisait une loi, tout me criait que je ne devais pas, que je ne pouvais plus rester.
Et je restai, pourtant ! Vous allez apprendre quelles furent les conséquences de mon indécision et de ma lâcheté.
A l'époque de mon séjour à la Roseraie, les campagnes du Dauphiné offraient moins de sécurité que vous ne seriez en droit de le supposer, d'après les allures de ce récit. La haine de l'étranger, l'humiliation de la France envahie étaient profondes dans ce département frontière où l'Empereur, à son
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retour de l'île d'Elbe, avait commencé la marche triomphale qui ne devait s'arrêter qu'à Paris. Au printemps de 1810, un mouvement insurrectionnel échouait aux portes de Grenoble. Ce n'était qu'une échaulTourée, un rassemblement de paysans qu'on reçut à coups de fusil et qui se seraient dispersés d'eux-mêmes, si l'autorité, mieux avisée, se fût contentée de fermer les portes de la ville ; les réactions sanglantes qui s'en étaient suivies avaient achevé d'exaspérer les populations rurales. A tant de causes d'agitation étaient venues se joindre la disette et la famine. Les ressources étaient épuisées, l'hiver s'avançait menaçant, et ces montagnes, oti je ne rêvais qu'amour et tendresses mutuelles, se remplissaient de sourdes colères. Plus d'une fois, dans mes excursions au delà des limites fixées par mon oncle, il m'était arrivé de rencontrer des figures qui n'avaient rien de rassurant. Nous vivions en paix à la Roseraie et aux alentours;
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mais, à quelques lieues de là, il y avait des zones malsaines où la politique, la misère et la faim servaient de prétextes à tous les excès, et où il n'eût pas été prudent de s'aventurer à la brune. Nous vivions en paix ; mais nous entendions parler fréquemment de pillage, de brigandage, d'attaques à main armée ; on se barricadait le soir, et le mot d'ordre était de tirer impitoyablement sur tout individu qui s'introduirait ou chercherait à s'introduire de nuit dans l'enclos de la propriété. Il n'est milieu, si tourmenté qu'il soit, où l'esprit ne finisse par s'acclimater; d'ailleurs, en ces temps malheureux, il n'y avait pas un coin du territoire qui ne fût en proie aux mêmes agitations. Nos distractions en souffraient peu, nos habitudes s'en ressentaient à peine. Le danger souriait à l'imagination d'Henriette, et M. de Champbaudier lui-même en avait pris bravement son parti. Depuis qu'on s'entretenait d'assassinats commis dans la contrée, il
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n'aimait pas à perdre de vuo le toit de son hôte, et un tour de jardin lui semblait préférable aux longues chevaucbées; il comptait sur les prochaines assises pour donner une entière satisfaction à ses instincts belliqueux.
Je n'avais pas quitté la place, ainsi que je me l'étais promis et comme j'aurais dû le faire. Au moment d'accomplir ma résolution, le courage m'avait manqué. Cependant la place n'était plus tenable ; j'avais perdu le bonheur de ma vie pour avoir voulu y porter la main. Henriette n'avait pas recouvré complètement sa liberté d'allures; je restais gêné dans mon altitude, M. de Champbaudier nous surveillait, et, sous son air obséquieux, sous ses manières cauteleuses, je sentais germer et je voyais poindre la haine. Pour concilier deux choses inconciliables, la passion qui me retenait et le devoir qui m'ordonnait de m'éloigner, j'avais annoncé qu'un travail important, trop longtemps
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différé, m'obligeait d'aller à Grenoble. Je partais le matin ; seulement, au lieu de me rendre à la ville, je m'enfonçais dans le pays, et je m'abandonnais librement à tous les mouvements de mon âme. Je n'attendais rien, je n'espérais rien, et n'avais pas même la consolation de me savoir aimé; j'aimais, et n'en demandais pas davantage. J'aimais, et, hors d'Henriette, il n'était pas de joies, pas de félicités contre lesquelles j'eusse consenti à échanger le mal que j'endurais. Ces premiers désespoirs de la jeunesse ont une âpre saveur, ont une volupté sauvage que regrette plus tard l'amour heureux et satisfait. Je parcourais, triste et désolé, les belles solitudes que nous avions visitées ensemble. Je retrouvais partout son image; je cherchais partout la trace de ses pas. Je m'arrêtais dans les fermes ofi nous nous étions reposés tous deux ; les sites qu'elle avait traversés étaient encore éclairés, à mes yeux, de sa grâce et de son sourire. Je ren-
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trais à la nuit, et j'achevais la soirée auprès d'elle. Notre intimité n'avait plus l'abandon ni le charme des premiers jours, un regard jaloux nous épiait; mais, en secret, je m'enivrais de sa présence, et ces quelques heures, malgré la contrainte qui pesait sur nous, étaient le prix de ma journée.
Un jour, la date en est restée gravée dans ma mémoire, c'était le 15 octobre, j'avais poussé ma course plus loin que d'habitude, vers des régions où je m'aventurais pour la première fois. En revenant le soir, je m'égarai. Je suivais depuis près d'une heure un sentier creusé dans le roc, bordé d'un côté par des précipice», de l'autre par une forêt de sapins qui escaladaient la montagne comme une armée de noirs géants. J'avançais lentement, la nuit tombait, le lieu était sinistre. A l'extrémité du défilé, un homme que je n'avais pas aperçu se jeta à la tête de mon cheval, et me demanda classiquement la bourse ou la vie. Le drôle était sin-
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cère ; le pistolet qu'il tenait au poing témoignait de sa bonne foi. La réponse ne fut ni moins nette ni moins franche que la requête : je lui coupai la figure d'un coup de cravache, et j'enfonçai jusqu'au vif l'acier de mes éperons dans le ventre de ma monture, qui s'enleva sur ses jarrets. Au même instant un éclair me frappa au visage, un coup de feu partit à mes oreilles, je me vis enveloppé d'un nuage de fumée. Ces choseslà se passent en moins de temps qu'il n'en faut pour les raconter. Je n'étais pas atteint, mon cheval fît un bond terrible, un galop furieux m'emporta. J'avais pris ma cravache entre mes dents et plongé la main dans un de mes arçons : je me retournai comme un Scythe, et, pour l'acquit de ma conscience, je tirai à tout hasard sur le bandit qui disparaissait dans le bois. Cela fait, pour plus de sûreté et en cas de nouvelle attaque, je gUssai mon second pistolet dans la poche extérieure de ma veste de chasse; puis, sans
essayer de ralentir ou de diriger l'animal effaré qui dévorait l'espace, je lui laissai le soin de retrouver sa route et de me ramener au logis.
Une heure après, j'enfilais l'avenue à bride avalée. Les fenêtres du château étaient éclairées brillamment; des voitures dételées et de toute sorte encombraient la terrasse; il y avait dans l'air des senteurs de gala. Je me souvins que mon oncle avait, ce jour même, à dîner toute la Cour royale de Grenoble : j'arrivais en retard, on était à table.
Je m'habillai à la hâte, et, à peine remis, je passai dans la salle à manger où se trouvaient rassemblés une douzaine de convives. J'étais encore d'une pâleur livide; mon entrée eut le succès d'une apparition.
Madame de Champbaudier m'aperçut la première ; elle maîtrisa mal un mouvement d'effroi.
— Ah! mon Dieu, qu'a donc M. Paul?
dit-elle à mon oncle, en se penchant vers lui.
J'étais décidé à passer sous silence la rencontre que j'avais faite. Dans son égoïsme, la passion n'admet qu'elle au monde; elle a horreur de tout ce qui pourrait la distraire ou la détourner d'elle-même. Les préoccupations au sein desquelles je vivais absorbé se seraient accommodées difficilement des ennuis et des tracas que n'eût pas manqué de me susciter une pareille affaire; en outre, il eût fallu confesser l'existence errante et solitaire que je menais depuis quelques jours, et comment l'aurais-je expliquée? J'étais pris déjà dans un engrenage de mensonges et de réticences. Je rassurai mon oncle et m'excusai de mon mieux. Je m'étais oublié, j'avais brûlé la route, mon cheval s'était emporté. Cela dit aussi brièvement que possible, j'allai m'asseoir au bout de la table, à la place qui m'était réservée, et, pour me réconforter,
je bus coup sur coup deux ou trois verres de vin d'Espagne.
Je ne me donne pas pour un héros; cependant, je tiens à vous dire que l'espèce de prostration où j'étais en arrivant provenait uniquement de la course effrénée que j'avais fournie; l'émolion du danger n'y entrait pour rien. Cette émotion, je ne l'éprouvai qu'après coup, en me retrouvant en présence d'Henriette; ce fut seulement en la revoyant que je mesurai dans toute son étenduf le péril auquel j'avais échappé. A la pensée qu'il s'en était fallu de si peu que je ne la revisse jamais, j'eus peur, et, par je ne sais quelle hallucination d'épouvante rétrospective, je me sentis roulant au fond d'un ravin, avec une balle dans la tête. Ce ne fut qu'un instant, et, brusquement, sans ti'ansition, je passai des affres de la mort ù l'enivrement de la vie. Je vivais, j'étais jeune, j'aimais! Jamais Henriette ne m'avait paru si jolie, jamais je n'avais été,
comme à celte heure, enveloppé du rayonnement de sa beauté. II y avait là d'autres femmes jeunes et belles; je ne voyais, je n'entendais qu'elle. Elle m'observait d'un air inquiet; je jouissais délicieusement du trouble qu'elle ne cherchait pas à cacher, et qui me la rendait plus chère. Une réaction violente se faisait en moi. L'atmosphère de la salle, l'éclat des lumières, le parfum des vins, le bruit confus des entretiens, tout se réunissait pour surexciter mon cerveau.
J'en arrivai bientôt à un état d'exaltation fiévreuse dont j'avais conscience et que je m'efforçais en vain de contenir : j'étais emporté par une sorte de vertige, comme, une heure auparavant, par le galop de mon cheval. Une fois encore j'oubliai tout, ma carrière, ma position, les conseils de mon père, les traditions de ma famille, le tribunal de Saint-Marcel, M. de Champbaudier, les avertissements d'Henriette. Rien de tout cela n'existait plus, n'avait jamais
existé pour moi ; je vivais, j'étais jeune et j'aimais!
Au salon, pendant qu'on prenait le café, je me trouvai seul un instant avec elle dans l'embrasure d'une fenêtre.
— Qu'avez-vous? que s'est-il passé?
demanda-t-cUe aussitôt d'un ton presque impérieux.
— Rien, lui dis-je.
— Vous me trompez.
Et, comme elle insistait, je ne résistai pas à la fantaisie d'éprouver son cœur.
— Eh bien, répliquai-je, puisque vous voulez le savoir, j'ai été attaqué, on a tiré sur moi... Voilà tout.
A son tour, elle devint pâle comme la mort.
— Voilà tout! voilà tout! répéta-t-elle d'une voix tremblante. A voire avis, ce n'est pas assez?... Vous regrettez qu'on ne vous ait pas tué?
— Non, vraiment! m'écriai-je ; car je
sens à présent plus que jamais loul le prix de la vie... Si j'avais été tué pourtant, cela vous eût donc fait quelque chose ?
— Oh! taisez-vous, taisez-vous! dit-elle avec un accent profond et passionné.
Je n'attendis pas la fin de la soirée; comme un joueur qui s'enfuit pour compter son or, j'allai m'enfermer dans ma chambre, et, là, je m'abîmai dans la contemplation de mon bonheur. Aimé, j'étais aimé! Tout me l'avait dit, je n'en pouvais douter : son effroi, sa pâleur, l'émotion de sa voix, la ilamme de son regard, tout l'avait trahie, tout m'avait dit qu'elle m'aimait.
Mon bonheur, hélas! fut de courte durée. Il y avait sur le marbre d'un guéridon plusieurs lettres à mon adresse, arrivées par le courrier du jour, et que, dans mon agitation, je n'avais pas remarquées d'abord; en les apercevant, je ne pus me défendre d'un sentiment d'appréhension, comme si je voyais dans chacune d'elles
une menace de la destinée. Je me décidai enfin à les ouvrir, et, en les passant en revue, mes yeux rencontrèrent l'écriture de mon père : je frissonnai, mon cœur se serra. Ainsi que le style, l'écriture, c'est l'homme: droite, ferme, arrêtée, celle de mon père avait je ne sais quoi d'impératif et d'absolu qui me frappait pour la première fois. Je brisai le cachet, et je fus atterré: avec la concision, avec la précision d'un arrêt, il m'était enjoint de partir surle-champ, pour me rendre à Paris.
J'avais été élevé, comme on l'est rarement aujourd'hui, dans les principes d'une soumission rigoureuse à l'autorité paternelle : si mon père était mon ami, il n'était pas mon camarade, et tout en moi ployait devant un ordre émané de lui. Je n'eus pas même la pensée d'un ajournement. La malle-poste partait le matin de Grenoble ; il était minuit, je n'avais plus que quelques heures à passer sous ce toit où resterait ma vie. Depuis long-
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temps déjà la Cour royale avait repris le chemin de la ville ; j'éveillai mon oncle, je lui dis adieu, puis revins pour faire mes préparatifs de départ. J'obéissais, mais en frémissant; j'obéissais, mais en rongeant mon frein. Aveuglement de la passion !
j'aurais dû le bénir, cet ordre de mon père, qui, en me rappelant, en me forçant à m'éloigner, coupait court à mes entraînements, mettait fin à mes défaillances, et m'arrachait victorieusement à l'abîme où je m'enfonçais de plus en plus ; c'était mon salut, c'était surtout le salut d'Henriette : j'aurais dû le bénir comme un bienfait, comme une intervention de la Providence. Eh bien, non ! Je ne sentais, je ne comprenais qu'une chose: j'étais aimé et je partais! elle m'aimait et je la quittais! je partais sans avoir recueilli sur ses lèvres l'aveu de sa tendresse ! je la quittais sans lui laisser, dans une dernière entrevue, mon âme tout entièi'e ! J'avais la tête en feu, j'étais ivre de désespoir.