‹ Un début dans la magistrature (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · CN DÉBUT · texte numérisé non relu

CN DÉBUT

tre, ce n'était pas pour consulter les astres; c'est qu'il avait perçu des bruits suspects. Enfin, l'état violent dans lequel il avait trouvé sa femme n'était pas fait, il faut le reconnaître, pour le disposer à la crédulité. Il n'était pas douteux qu'au lever du jour, M. de Champbaudier ne se rendît sur le théâtre du prétendu délit pour rechercher s'il en existait réellement des traces , il s'agissait donc pour moi de donner un corps à mes fictions, il s'agissait de fabriquer, à l'appui de mes mensonges, des témoignages irrécusables, lumineux comme la vérité.

J'avais regagné mon appartement, et j'attendais avec anxiété que la maison rentrât dans le repos d'où je l'avais tirée. Au bout d'une heure, tout était redevenu silencieux. Le brouillard avait redoublé d'intensité ; quoique avancée, la nuit sans lune et sans étoiles se prêtait à mes nobles desseins. Je sortis à pas de loup, et m'appliquai d'abord à érailler le sable de distance en

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distance, en figurant la trace des longues enjambées d'un homme qui s'enfuit. Les chiens qui avaient commencé par gronder, s'étaient tus en me reconnaissant. Je m'enfonçai dans le massif, j'en écartai les branches, j'en brisai quelques-unes. Je ne m'en tins pas là : je me laissai couler le long du mur, je le dégradai par places, j'éventrai la haie qui en défendait les abords. Aux alentours, je piétinai sur l'herbe, j'ouvris un passage à travers les ronces, je foulai les broussailles, j'écrasai les ajoncs. Ce glorieux travail accompli, je fis un long détour et rentrai par la grille dont j'avais une clef. Comme je montais les degrés du perron, je me rencontrai nez à nez avec M. de Champbaudier, plus blafard, plus livide que le jour qui se levait.

— Encore sur pied, monsieur le substitut! dit-il en me lançant un regard louche et fauve.

— Oui, répliqnai-je d'un ton dégagé :

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j'étais allé jusqu'îX la grille pour voir si nos gens revenaient.

— C'est du zèle, Monsieur, c'est du zèle! Vous ôtes admirable en tout.

Notre entretien en demeura là. Mon départ était forcément ajourné ; rentré chez moi, le front collé contre une vitre, j'eus la satisfaction de constater de visu le prompt effet de mes manœuvres. M. de Champbaudier et mon oncle, qui venait de se joindre à lui, suivaient pas à pas les traces que j'avais simulées. A la lueur du crépuscule matinal, je les voyais s'avançant côte à côte, et courbés jusqu'à terre comme s'ils cherchaient dans le sable des améthystes et des émeraudes. Ployés en doux, les mains sur les genoux, pareils à deux arcs de cercle parallèles, ils restaient en arrêt devant chaque empreinte, et on eût dit alors qu'ils rcLenaienl leur haleine, de crainte d'en altérer les contours. Après un examen silencieux, ils se redressaient, ils péroraient,

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ils gesticulaient, ils se baissaient de nouveau pour mieux considérer la chose. Entraînés par les découvertes qui se multipliaient, ils s'étaientéloignés de plus en plus, et avaient fini par disparaître dans la brume. Henriette était sauvée, je le croyais du moins ; il ne s'agissait plus que de la rassurer et de la prémunir contre elle-même. Je la trouvai debout, en proie à une agitation qui touchait au délire. Je l'apaisai, je la mis au courant de tout, je la suppliai de me pardonner, je baisai ses mains dans un dernier adieu; puis, m'esquivant de peur d'être surpris, j'allai me mêler aux groupes qui se formaient sur la terrasse.

La nouvelle s'était déjà répandue; les serviteurs, lancés à la poursuite du bandit, l'avaient semée partout sur leur chemin, dans les fermes et dans les bourgs. On accou« rait de toute part ; la stupeur était générale. En quel temps vivions-nous! Qui pouvait se croire en sûreté, quand la demeure

des magistrats eux-mêmes n'était pas à l'abri des entreprises criminelles ? Une maison si bien famée, si bien habitée, si bien fréquentée ! qui avait pour hôtes M. le président, M. le conseiller, M. le substitut! où, quelques heures avant l'attentat, toute la Cour royale de Grenoble festinait à la même table. Il ne restait plus aux malfaiteurs qu'à s'introduire avec eifraction ou par escalade dans les casernes de gendarmerie. On se pressait autour de moi ; je dus vingt fois redire mon récit, vingt fois répéter mes mensonges. Ce n'était rien encore. Mon oncle avait, dès le matin, dépêché un exprès à la ville; dans l'après-midi, nous vîmes arriver en poste le procureur du roi, le juge d'instruction et le greffier du tribunal : Faction de la justice commençait. Nouvelle procession, nouvelles stations sur le théâtre du délit! Bref, je fis ma déposition, et, quand le greffier l'eut écrite, M. de Ckampbaudier, qui ne m'avait

pas plus quitté que mon ombre, me présenta gracieusement une plume pour la signer.

Ici, tous mes instincts se soulevèrent, ma conscience se révolta. Je pensais à mon père, à l'honneur de mon nom : je souhaitais que le sol s'entr'ouvrît sous mes pieds; j'étais tenté de m'enfuir et d'aller me jeter dans l'Isère. Cependant, debout et immobile devant moi, M. de Champbaudier me présentait la plume fatale. Je le regardais : je croyais voir le diable en personne.

— Eh bien, Monsieur?... dit-il enfin avec un exécrable sourire.

Je crus entendre la voix d'Henriette qui me criait : « Sauve-moi! sauve-moi ! «

Comme un homme qui se précipite tête baissée dans le gouffre qu'il ne peut éviter, je saisis la plume et je signai.

— Ce n'est pas tout, Monsieur, reprit l'enragé président d'une voix mielleuse où perçait le venin, il reste encore à retrouver votre homme : il faut qu'il se retrouve. Monsieur!

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— Ma foi ! m'écriai-je assez vivement, c'est affaire à la police et à la gendarmerie royale. La montagne a des abris où il n'est pas aisé de pénétrer, ce ne serait pas le premier coquin qui aurait échappé à la justice.

— Il faut qu'il se retrouve, Monsieur ! Il le faut ! il le faut ! répéta-t-il avec une insistance qui fit courir un frisson dans mes os.

Je ne sais pas ce qui m'empêcha de lui sauter à la gorge et de l'étrangler sur place.

Était-ce assez d'abaissement? assez d'abjection? assez d'ignominie? Ainsi, moi, magistrat, je venais d'égarer, de mystifier, de bafouer la justice! moi qui, dans la poursuite des délits, me devais tout entier à la recherche, au respect, au triomphe de la vérité, je venais de forger les preuves d'un délit qui n'existait pas ! Voilà où j'en étais arrivé ! voilà, mon enfant, où on en

arrive, une fois engagé dans les voies tortueuses qui s'écartent du droit chemin. On voulait n'y mettre que le pied, et tout au plus y faire un pas ou deux ; il est déjà trop lard pour en sortir. On s'y enfonce, on s'y empêtre, on s'y emboiirbe, et on s'en tire comme on peut, dégradé à ses propres yeux. J'étais rendu, j'avais hâte de m'arracher à l'atmosphère empoisonnée où j'étouffais depuis quelques heures. Ma présence à la Roseraie était désormais inutile; je pris congé dans la soirée, et j'allai coucher à Grenoble. Le lendemain, je partais pour Paris, le cœur noyé de honte et de dégoût.

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J'occupais seul l'intérieur de la malleposte; mes rétlexions étaient amères. Je n'emportais pas même avec moi la consolation d'avoir, au prix de ma dignité, assuré le repos d'Henriette. Je m'étais avili sans profit, je la laissais en proie aux soupçons de l'affreux président; je n'aurais été dans

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sa destinée qu'un surcroit de malheur. J'étais à bout de forces, mon corps et mon esprit ployaient sous une lassitude écrasante : je tombai peu à peu dans un accablement qui me délivra du supplice de mes pensées. Les relais succédaient aux relais, les horizons se renouvelaient, les paysages fuyaient le long de la route : affaissé sur moi-même, c'est à peine si, dans l'état de torpeur où j'étais, je sentais vivre encore mon amour. Vous l'avouerai-je ? mon amour se mourait de honte, lui aussi! L'amour est fier de sa nature, il respire difficilement dans les bas-fonds où je l'avais traîné. Combien de temps dura ce voyage? J'avais oublié quel en était le but, je ne comptais ni les nuits ni les jours. Pourquoi me trouvais-je dans cette boite roulante ? Je ne le savais plus. Quels étaient les ileuves qui coupaient les vallées? quelles étaient les villes, bruyantes ou silencieuses, que je traversais au galop des chevaux? Tout m'était indifférent. Un

matin, en mettant la tête hors du vasistas, je vis les tours de Notre-Dame qui se dressaient devant moi dans la bruine : je tressaillis comme si on m'eût arraché brusquement au sommeil, le sentiment de la réalité me ressaisit violemment tout entier. Mon père m'attendait, j'étais parti pour me rendre à son ordre : j'arrivais; dans une heure, je serais devant lui. Pourquoi me rappelait-il? qu'avait-il à me dire? de quel front allais-je l'aborder? A chacune de ces questions, j'étais près de défaillir. Il faisait encore nuit quand la malle s'engouffra dans la cour de l'hôtel des postes. Je gagnai à pied le quartier retiré où j'avais grandi et qui, dans Paris, était pour moi comme une pairie; à mesure que j'en approchais, je ralentissais le pas. Je restai longtemps accoudé sur le parapet du pont Royal, regardant le cours de la Seine, écoulant le bruissement de l'eau sous les arches, sans pouvoir me décider à m'enfoncer

dans la rue du Bac. J'errai longtemps aux abords de la rue du Cherche -Midi avant d'oser y pénétrer. Le mouvement de la ville commençait. De lourdes charrettes ébranlaient le pavé ; VAngcliis sonnait aux églises voisines; de confuses rumeurs s'éveillaient aux clartés de l'aube. J'avais passé et repassé dix fois, comme un proscrit, devant l'hôtel où habitait mon père. Je soulevai enfin le marteau de bronze : le bruit qu'il fit en retombant retentit dans mon cœur comme un glas. Je poussai la porte massive; en me retrouvant dans celle demeure où ma jeunesse n'avait reçu que de bons exemples, je sentis redoubler mes remords et mon eflfroi. Fidèle à ses habitudes matinales, mon père était déjà dans son cabinet de travail. Il se leva gravement en me voyant entrer : ses traits avaient une expression sévère. Il me tendit froidement la main, je l'embrassai; j'étais plus morl que vif.

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— Vous êtes en retard de vingt-quatre heures, dit-il; je vous attendais liier. Vous n'avez pas eu d'accident de route?

— Non, mon père. Un incident imprévu et qui nécessitait ma présence m'a forcé de rester chez mon oncle un jour de plus que je ne le devais.

— Je vous revois avec un visage fort défait, ajouta-t-il en attachant sur moi un regard moins tendre qu'investigateur. Vous n'êtes pas souffrant? vous n'avez pas été malade?

— Non, mon père; c'est la fatigue du voyage.

— Vous ignorez pourquoi je vous ai rappelé?

— Je ne m'en doute pas, mon père.

— Asseyez-vous, je vais vous l'apprendre. Je me laissai tomber sur une chaise :

j'aurais été plus à l'aise en cour d'assises, au banc des accusés.

Après un moment de silence :

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— Vous vous souvenez encore, j'aime à le croire, des conseils que Je vous donnai la veille de voire départ pour Sainl-Marcel ?

— Je ne les ai point oubliés.

— Les avez-vous suivis ?

Une sueur froide mouillait mes tempes, mon cœur ne battait plus, la vie m'abandonnait.

— Répondez, reprit-il; les avez-vous suivis?

— Je ne pense pas, répliquai-je d'une vois mourante, avoir failli à aucun de mes devoirs pendant le cours de ma première année judiciaire.

— Vous n'avez rien à vous reprocher?

— Rien, nion père.

— Vous en êtes sûr?

— J'oserais l'affirmer.

— D'où vient donc que le garde des sceaux m'a fait appeler pour me parler de vous?

— De moi, mon père !

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