‹ Un début dans la magistrature (volume 2)Chapitre 6 sur 15 · DANS LA M A G I S T R A T C R E · texte numérisé non relu

DANS LA M A G I S T R A T C R E

— De vous. C'est à ma considération seule que vous n'êtes pas révoqué au début de votre carrière, ou tout au moins réprimandé officiellement.

J'étais perdu! Dans l'effarement de ma conscience, je m'imaginai que ma honte n'était d'^jà plus un mystère ; je crus que le secret en avait transpiré, qu'elle était dans l'air, que le garde des sceaux était instruit de tout. Je voulais me jeter aux pieds de mon père, embrasser ses genoux et lui demander grâce : la stupeur m'avait changé en pierre.

Mon père poursuivit :

— Il paraîtrait, mon fils, que vous vous montrez fort inconsidéré dans vos discours, sinon dans vos actions. 11 paraîtrait que vous ne vous gênez guère pour tenir en toute occasion des propos au moins déplacés dans la bouche d'un magistrat. Il paraîtrait, en un mot, que vous exprimez librement, hautement, les opinions les plus hostiles au

gouvernement actuel. Vous êtes signalé tout à la fois comme un révolutionnaire et comme un bonapartiste; bref, vous êtes un ennemi du roi.

Je tombais des nues, mais singulièrement allégé : je me gardai de l'interrompre. Dans un langage austère où respirait, la plus haute raison, il discourut longuement sur l'attitude et les devoirs du magistrat à l'endroit des gouvernements. Il ne blâmait ni mes sympathies, ni mes regrets, ni mes préférences ; seulement, il entendait que le secret en demeurât au fond de mon cœur. 11 estimait que le magistrat, non plus que le prêtre, ne doit se mêler à la politique; selon lui, la justice et la religion devaient se tenir au-dessus des partis, en dehors des passions, dans les régions sereines. J'écoutais comme un homme qui, sur le point d'être passé par les armes, en serait quitte pour une homélie.

— Mon père ! m'éciiai-je d'une voix

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assurée quand il eut fini, je n'ai qu'un mot à répondre aux réprimandes que vous m'adressez : je ne les ai point méritées. Je n'ai tenu aucun des propos qu'on me prêle charitablement; je ne me suis départi, en aucune occasion, du respect que je dois au gouvernement qui m'emploie. Mon père, vous pouvez m'en croire, je suis victime d'une dénonciation d'autant plus odieuse qu'elle est en même temps une dénonciation et une calomnie.

— Je vous crois, mon fils, je vous crois, répondit mon père avec sérénité. J'ai pu vous accuser d'élourderie; à Dieu ne plaise que je m'abaisse jamais jusqu'à vous accuser de mensonge!

Je courbai la tête ; mon supplice recommençait.

— Dites-moi, Paul, conlinua-t-il d'un ton plus affectueux, devinez-vous d'où le coup part? Est-il, de par le monde, une personne à qui vous puissiez en attribuer l'honneur?

— Il n'en est point! Je ne me connais pas d'ennemis; si je m'en connaissais un seul, je craindrais de lui faire injure en le soupçonnant d'uno semblable vilenie.

— Vous m'avez, écrit que iM. de Champbaudier était à la Roseraie en même temps que vous : en quels termes étiez-vous ensemble?

— Mais, mon père... en bons termes.

— Vous n'avez rien fait qui pût l'offenser? Je me tus, comme pour consulter mes

souvenirs.

— Madame de Champbaudier accompagnait-elle son mari?

— Oui, mon père.

— Vos lettres ne m'en avaient rien dit.

Il me regardait fixement : tout mon sang était à ma face.

— Au temps où nous vivons, reprit-il, la politique se glisse partout, même à la campagne; il n'est point d'intimité qui soit à l'abri de ce fléau. Ne vous est-il ja-

mais arrivé de penser tout haut devant M. de Champbaudier?

J'interrogeai ma mémoire, et je me souvins qu'en effet, à la Roseraie, en présence du président, il m'était arrivé d'avancer et de soutenir, dans un langage très mesuré d'ailleurs, des opinions qui n'étaient plus les siennes; mais, venant de lui, la dénonciation dont j'étais l'objet prenait un caractère tellement monstrueux, que, dans ma candeur, ou plutôt dans ma stupidité, malgré tout ce que je savais, malgré tout ce que m'avait dit Henriette, j'hésitais à la lui lui attribuer.

— Je ne m'en défends pas, répliquai-je : parfois, devant M. de Champbaudier, je me suis permis de parler sans haine ni mépris de la Révolution française, du génie de l'Empereur el de la gloire de nos armes,

— Ah! vous vous êtes permis cela devant M. de Champbaudier... Eh bien, voilà d'où est parti le coup, c'est lui qui vous a dénoncé,

(lit mon père, du même ton que s'il se fût agi de l'action la plus simple du monde et la plus naturelle.

— Quoi! mon père, vous croyez M. de Champbaudier capable... ?

— Si je l'en crois capable ! s'écria-t-il en se levant ; si je l'en crois capable ! répétat-il d'une voix où grondait une sourde colère. Un avocat qui a trahi son client! un magistrat de contrebande qui s'est fait l'instrument servile des réactions qui viennent de consterner la France ! un malheureux qui a spéculé sur la terreur qu'inspirait sa bassesse pour extorquer la main d'une fille de bonne maison! Si je l'en crois capable!... si je le crois capable de dénoncer les gens!... Je le connais, je l'ai trouvé sur mon chemin. Cet homme est capable de tout, même de calomnier une femme.

11 demeura quelque temps silencieux, debout et appuyé contre le chambranle de la cheminée. Qu'avait-il voulu dire? à quoi

faisaient allusion les dernières paroles qu'il avait prononcées? Je ne l'ai jamais su; M. de Champbaudier le savait sans doute.

— Que c'est bien de voire oncle de s'être empressé d'attirer chez lui un pareil hôte !. .. Que je reconnais bien là mon pauvre frèrel... Ah! Philinte! Philinte!... Laissonsla ce Maugars, ajouta-t-il avec un geste de dégoût. Je ne vous ai pas rappelé seulement pour vous adresser des remontrances, j'éprouvais le besoin de vous voir, mon ami. Vous ne m'aviez jamais quitté; cette maison est bien grande, est bien vide, depuis que vous n'y êtes plus. Je vous ai mal reçu tout à l'heure : venez, mon fils, venez dans mes bras.

Moment doux et cruel! Rien n'est doux, en effet, comme l'expansion de ces natures habituellement fermées, de même que rien n'est charmant comme la grâce dans la force ; mais la tendresse de mon père me remplissait de confusion. En recevant les

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témoignages de son aliection, je regrettais la sévérilé de son accueil ; en me pressant contre son cœur, il enfonçait l'aiguillon du remords plus avant dans le mien.

— Maintenant, il faut aller vous reposer, dit-il. Je reverrai le garde des sceaux. Il avait décidé que vous changeriez de résidence; c'est une satisfaction que nous ne donnerons pas à l'honnête M. de Champbaudier. J'en fais mon affaire. Vous retournerez à Saint-Marcel, et nous aviserons plus tard. Allez dormir et dormez bien : vous n'en pouvez plus, mon cher Paul.

Je n'en pouvais plus, mon père disait vrai. Les émotions du retour avaient été le coup de grâce ; j'étais littéralement broyé. Je me retirai dans la chambre que j'avais de tout temps occupée, où s'étaient écoulées les heures studieuses de ma jeunesse, et qui n'avait pas cessé de s'appeler la chambre de M. Paul. Je la retrouvai telle que je l'avais laissée. Mes livres étaient à la même

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place; je reconnaissais, comme de vieux amis, tous les objets qui m'entouraient. Les rideaux étaient fei'més; un feu clair pétillait dans l'âlre. Tout respirait dans ce réduit le calme et le recueillement. Je donnai un coup d'œil au jardin qui s'étendait sous ma fenêtre : les lilas étaient encore verts; les feuilles jaunies des acacias jonchaient le sable de l'unique allée qui tournait autour d'un gazon ; les merles couraient dans les fourrés ; les chrysanthèmes étaient près de tleurir; quelques roses attardées frissonnaient dans l'air du matin. C'est là que j'avais joué tout enfant; c'est dans cet étroit espace qu'étaient éclos mes premiers rêves. Je m'attendrissais, mon cœur s'apaisait. Il y avait, dans le fait même de la dénonciation dirigée contre moi, quelque chose qui, loin de m'irriter, me soulageait étrangement. La dénonciation de ce bon M. de Champbandier était nécessairement antérieure de plusieurs jours à la fatale nuit

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qui avait précédé mon départ; j'y cherchais une excuse à mes fautes, j'y trouvais presque ma justification; je n'étais pas éloigné de penser que j'avais usé d'un droit légitime, du droit de représailles. Je finis par me plonger dans mon lit et ne tardai pas à m'endormir d'un profond sommeil : je l'avais bien gagné.

La passion a cela de particulièrement terrible, qu'elle décolore et désenchante tous les autres aspects de la vie. Je m'étais figuré que j'allais rentrer, non seulement sans efforts, mais encore avec délices, dans mes habitudes paisibles et régulières. L'épreuve que je venais de traverser n'était

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