‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 10 sur 89 · LE CHATEAU DE MOMTSABRET · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE MOMTSABRET

lui donnons pas trop tôt une joie qui pourrait finir par le désespoir.

Frédéric et le curé .se rangèrent à cet avis. Au bout de huit jours, la guérison de Lucile était certaine. La raison lui était venue avec la santé; Tintelligence avait brisé ses liens, la pensée avait trouvé une issue. Il n'y avait plus à hésiter; comme l'exprès allait partir, on reçut au château une lettre du vicomte de Montsabrey annonçant qu'il emmenait sa belle-sœur en Italie, Le docteur, sans tarder, écrivit à Rome, à Naples, à Florence; il ne doutait pas que madame de Monlsabrey ne revint avant la fin du mois.

La convalescence de Lucile marchait rapidement À mesure que ses forces renaissaient, son intelligence s'épanouissait. (k)mme un terrain vierge qui jamais été fatigué par aucune culture, elle produisait sans efforts et en abondance des fruits dont a splendeur étonnait le regard. Le curé, le docteur et Frédéric ne la quittaient pas; ils rivalisaient d'ardeur, de vigilance, et c'était un spectacle touchant que celui de ces trois hommes veillant sur cette jeune fille avec la sollicitude et la tendresse dMne mère. Chacun des trois gardiens fidèles tirait parti, selon ses facultés, de cette résurrection merveilleuse. Bien qu'on touchât à l'hiver, quelques rayons doraient encore la plaine et les collines. Le doctepr expliquait à mademoiselle de Montsabrey la nature

qu'elle n'avait entrevue jusque-là qu'à travers un nuage. Chaque promenade était pour lui le sujet d'un enseignement et d'une révélation. Une roche, une plante, une source jaillissante, lui fournissaient l'occasion d'éveiller et d'agrandir l'esprit de sa jeune compagne. Le curé, témoin du miraculeux épa< nouissement de cette âme enfantine, lui montrait le doigt de Dieu dans la création entière. Quant à Frédéric, sa part d'action, quoique plus modeste en apparence, n'était cependant pas moins grande; par sa grâce, par sa jeunesse, par son empressement affectueux, par la sympathie toute fraternelle qu'il témoignait à la belle enfant^ il s'associait puissamment à l'œuvre des deux frères, et je crois bien que sa présence seule était plus éloquente que tous leurs discours. S'il tardait à venir, une inquiétude fébrile se lisait dans les yeux de Lucile : dès qu'elle Iq voyait, dès qu'elle entendait le son de sa voix, son eœur, en ^'échauffant, doublait la curiosité de son intelligence. Près de Frédéric, elle voulait tout savoir, tout apprendre ; loin de lui, elle ne trouvait plus dans la nature qu'un spectacle indifférent. Elle ne cherchait pas à s'expUquer la présence de ce jeune

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homme au château ; elle ignorait ce qu'il était, d'où il venait, et ne songeait pas à le demander. Son âme, en s'éTcilIant, s'était posée sur lui sans défiance, comme une colombe qui vient de s'échapper pour la première fois de son nid , s'abat sur le rameau voisin.

L'hiver venu, il fallut dire adieu aux promenades et se réunir autour du foyer. Des entretiens variés, des lectures habilement choisies^ des leçons don* nées tour à tour par Frédéric et parles deux frères, continuaient l'œuvre^commencée. Frédéric ne res* semblait pas à la plupart des peintres de notre époque ; il n'avait pas borné ses études aux secrets de son art; il estimait qu'en dehors de la peinture on peut, en chercl^ant bien, trouver par ci par là quelques petites choses qui ne sont pas tout à fait indignes d'exercer la pensée humaine. Aussi apportait-il un riche contingent aux travaux du jour, aux causeries du soir. Lucile l'écoutait, suspendue à ses lèvres; Lucile aimait tout ce qu'il disait.

C'était là sans doute une vie bien douce pour notre jeune ami. Il partait le matin de Saint-Maurice, s'arrêtait à Ja maison du docteur, et tous deux,

devisant, se rendaient au château. L'hiver a des beautés que les citadins ne soupçonnent pas. Là campagne était charmante encore sous son manteau d'hermine; les bois, chargés de givre, avaient dans le brouillard un aspect magique. Du plus loin qu'elle apercevait les deux amis, Lucile, enveloppée de fourrures, courait à leur rencontre; la neige durcie criait à peine sous ses pieds délicats. La journée s'écoulait en heures enchantées, et Frédéric rentrait le soir au village, en compagnie du bon curé, dont les rigueurs de la saison n'avaient pu ralentir le zèle. Je le demande, quelle imagination un peu poétique n'eût envié le sort de ce jeune homme? Mêler ses jours à ceux d'une adorable créature qui, par un rare privilège, joignait la naïveté de l'enfance aux grâces delà jeunesse; assister au réveil de cette âme angélique; surveiller, diriger l'essor de son intelligence; épier, surprendre les premiers battements de son cœur, c'était une bien douce tâche, et, je le répète, une bien douce vie... Cependant Frédéric résolut de s'arracher au charme qui l'envahissait. Il avait fini par comprendre le danger de cette intimité... Il était trop pauvre,

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Lucile était d'une trop grande famille pour qu'il pût jkmais songer à lui offrir sa main. Où le mènerait cette affection toujours croissante, cette affection mutuelle qui n'avait pas besoin d'aveu? N'était-ce pas folie que de s'aventurer plus avant sur un chemin si périlleux?... En môme temps que la raison lui commandait de s'éloigner, ses travaux le rappelaient impérieusement à Paris. Son parti fut bientôt pris.

Un soir, comme ils étaient tous réunis, Frédéric annonça son départ et fit ses adieux à Lucile. La jeune fille pâlit et se tut. Les deux frères comprenaient, eux aussi, quoique moins nettement que Frédéric, le danger de* sa position : bien qu'ils l'aimassent tendrement, ils ne cherchèrent pas à Is retenir.

— Est-ce bien vrai? dit enfin Lucile d'une voix mourante, où se peignait le trouble de son cœur ; parlez-vous sérieusement? Vous partez, et pourquoi? Que vous manque-t-il? Vous n'ôtes donc pas heureux près de nous? Vous n'aimez donc pas vos amis?

— Je dois partir, répliqua Frédéric; vivre de

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votre vie est un bonheur qui n'est pas fait pour moi.

— U a raison, mon enfant, dit le curé. Chacun ici-bas a ses devoirs; Toisiveté ne sied pas à son

— Monsieur Frédéric, reprit Lucile tournant vers lui un regard suppliant, attendez au moins le retour de ma mère.

— Sa place n'est pas auprès jde nous, dit le docteur; il y aurait de Tégoïsme à le retenir plus longtemps. Voilà déjà bien des jours perdus I Ses débuts ont été brillants : l'heure est venue pour lui de tenir ses promesses.

— Adieu, mes amis, dit Frédéric en se levant et serrant tour à tour la main de Lucile, du docteur et du curé, adieu! Pensez quelquefois à moi, qui penserai à vous sans cesse. J'ai passé près de vous les jours les plus beaux de ma vie, je ne l'oublierai jamais. Soyez heureux, que Dieu vous accorde toutes les joies que vous méritez!

. Le docteur et le curé ne devinaient que bien confusément les sentiments qui l'agitaient; ils l'embrassèrent' ayec une tendresse toute paternelle. Quant à Lucile, pâle, muette, immobile, elle regar-

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dait Frédéric et paraissait ne rieii coiupreudre à ce qui se passait autour d'elle. Frédéric sortit le cœur navré, mais ferme, et maître de son émotion.

Le lendemain, à l'aube naissante, comme il achevait ses préparatifs de départ, il yU entrer dans sa chambre le docteur Vincent, dont les traits bouleversés trahissaient une vive anxiété.

— Vous ne partirez pas, vous ne pouvez pas partir, dit le docteur d'une vois émue; votre présence nous est nécessaire, votre tâche n'est pas achevée. Savez*vous ce qui se passe? A peine nous aviezvous quitté, que Lucile a été prise d'une fièvre ardente. J'ai veillé, toute la nuit à son chevet. Dans son délire, elle n'a prononcé que deux noms; quand elle n'appelait pas sa mère, c'est vous qu'elle appelait. Je l'ai laissée dans un état d'exaltation qui m'alarme, je ne vous le cache pas. Si vous vous éloignez^ je ne réponds de rien. Songez*, mon jeune ami, que vous faites maintenant partie de son existeoce. Quand sa raison s'est éveillée, c'est sur vous que s'est arrêté soa premier regard; c'est vous qui avez reçu la confidence de ses premiers sentiments, de sei$ premières idées. C'est une âme toute neuve.

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qui n'obéit encore qu'à ses instincts. Plus tard, sans doute, elle pourra se passer de vous; à cette heure, elle a besoin de vous voir et de vous entendre pour penser, comme elle a besoin d'air pour respirer. Je connais l'honnêteté de votre cœur, je prévois tout ce que vous pouvez dire pour justifier votre éloignement; mais j'en ai conféré avec mon frère; il a levé tous mes scrupules,' sa parole doit suifire pour rassurer votre conscience et vous décider à rester. N'oubliez pas, mon ami, que je suis responsable de la vie de Lucile; tant que madame de Mônlsabrey ne sera pas revenue, nous devons la remplacer. Je sais que vos travaux vous rappellent à Paris; mais vous êtes jeune, un long avenir s'ouvre devant vous, et vous ne trouverez pas deux fois Toccasion d'accomplir un devoir aussi sacré que celui-là. Faites pour Lucile ce que vous feriez pour votre sœur. Madame de Montsabrey ne peut tarder à revenir. Vous avez été témoin de son désespoir, vous assisterez à sa joie, vous partirez heureux de son bopheur.

Et comme Frédéric h'èsitait :

— Vous ne pouvez plus demeurer ici , dans ce

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village, reprit le vieillard, qui avait toutes les délicatesses du cœur. La saison promet d'être rude. Vous ne savez pas ce qu'est l'hiver dans nos campagnes; dans quelques jours, les sentiers, ensevelis sous la neige, seront impraticables. Venez vous établir chez moi; mon ermitage est assez grand pour vous recevoir. Votre présence me rendra quelques lueurs dé jeunesse; vous serez comme un gai rayon au déclin de ma vie. Venez donc, mon ami, les heures. que nous ne passerons pas auprès de notre chère enfant, nous les passerons à parler des hommes et des choses que nous aimons.

La conscience la plus droite a tant de replis tortueux, nous sommes si habiles dans l'art d'ériger DOS penchants en devoirs, que Frédéric, enchanté d'avoir un prétexte qui lui permit de rester, crut sincèrement qu'il se sacrifiait en consentant à ne point partir. Il accepta l'hospitalité qui lui était cordialement offerte, saisit son sac qu'il venais de fermer, et au lieu de prendre la route de Paris, s'achemina vers la maison du docteur Vincent, non sans avoir embrassé l'hôtesse de V Aigle d'or et ses filles, qui pleuraient comme trois fontaines.

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