CHAPITRE n
Par une belle soirée d'avril, Aristide Herbeau, monté sur Colette, suivait, tout pensif, le sentier qui mène du château de Riquemont à Saint-Léonard. Il venait de visiter madame Riquemont, mariée depuis deux ans, et depuis deux ans affligée d'un mal qui déroutait tout Tari du docteur. C'était, à vrai dire, un mal étrange, qui n'avait |)as de nom, r^sisi^
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tait à tous les remèdes, changeait chaque jour de place, de symptômes et de nature, mettait en défaut tous les systèmes et &isait tourner la cervelle du cher Aristide. Aristide, qui avait probablement lu dans Hippocrate qu'il vaut mieux dire une sottise que confesser son ignorance, avait fini par déclarer que madame Riquemont était affectée d'une gastrite passée à l'état chronique, et depuis deux ans il la traitait en conséquence. Pour M. Riquemont, il prétendait que sa femme avait des vapeurs, et ne s'en souciait pas autrement.
Je professe une vive sympathie pour les maris en général. Je me suis toujours senti au cœur une extrême tendresse pour ces parias des temps modernes, et je me dis parfois que ces pauvres bourreaux pourraient bien être plus à plaindre que leurs victimes. J'ai vu partout tant de féroces tyrans égorgés par de faibles opprimées, tant de cruels sacrificateurs immolés par de tendres martyres, tant de voraces vautours déchirés par d'aimables colombes, que je commence à craindre que la littérature contemporaine n'ait pris la pitié à l'envers. Jamais on ne m'a vu dans les rangs de ces galants chevaliers, croisés pour conquérir l'indépendance de l'épouse, et je n'ai pas encore déposé mon offrande de maris sur les autels de cette liberté, ensanglantés déjà par plus d'une hécatombe. C'est donc avec un véritable désespoir que je me vois contraint d'avouer que M. Riquemont était un de ces types malheureux qui défrayent les romans à la mode, un de ces époux chargés de crucifier la femme, Messie des sociétés
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nouvelles. Ce n'est pas que M. Riquemont descendit en ligne directe de Barbe-Bleue : à Dieu ne plaise I C'était tout simplement un honnête butor, qui peu* sait qu'une femme n'a rien à demander au ciel quand son mari ne la bat pas et ne l'oblige point à layer la vaisselle. Je puis môme assurer qu'il aimait réellement madame Riquemont ; seulement il l'aimait à sa manière, en véritable rustre qu'il était. Gomme il lui laissait le loisir de veiller à ses heures, de dormir son sommeil et de manger sa faim, qu'elle avait des bois et des prairies, un toit solide et chaud, des 8e^ viteurs soumis, une table abondante, ill'estimait heureuse entre les heureuses, et n'imaginait pas qu'en dehors de félicités si belles il y eût quelque petit bonheur à rêver.
En acquérant le château d'un noble ruiné, M. Riquemont avait oublié de s'approprier en même temps la grâce, le savoir-vivre et les manières élégantes des hôtes qu'il avait remplacés. C'était un de ces campagnards enrichis qui ne parviennent jamais à briser la forme du moule à fromage où Dieu les a coulés, un de ces châtelains d'hier, dont la seigneurie sent toujours un peu l'étable à vaches d'où elle est sortie. Celui-là sentait l'étable moins encore que l'é** curie. La grande occupation de son existence, le but le plus direct de sa destinée, était d'élever des chevaux, de propager la pure race limousine. Il vivait avec ses poulains, il les appelait ses enfants, et une belle jument poulinière avait à ses yeux plus de prix que la plus belle femme du monde. Que madame Riquemont fût malade, il s'en inquiétait peu, tant
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lasahté de ses élèves absorbait sa sollicitude. Une molette troublait son sommeil, un javart lui donnait la fièvre. Excellent agronome d'ailleurs, habile horticulteur, chasseur intrépide, nature abrupte, mais active; esprit borné, mais doué d'une rare intelligence pour tout ce qui ne sortait pas de sa juridiction, il augmentait chaque année ses revenus, méprisait souverainement les écrivains et les poètes ; jetait au feu les livres de madame Riquemont, sous prétexte que les romans perdent les femmes ; raillait impitoyablement toute science qui ne traitait pas de l'agronomie ou de rhipptetrique, et ne trouvait pas que lapensée pût avoir un plus he\ emploi que celui qu'il eu faisait lui-même. Il avait quarante ans, des traits durs, mais honnêtes, un appétit féroce, et presque toujours une gaieté brutale, trop grossière pour blesser ses victimes, mais assez lourde pour les assommer.
Mademois^UeLouise deMarsanges, riche héritière de la Creuse, échappait à peine aux joies de l'enfance lorsque M. Riquemont l'avait demandée en mariage. Elleétaitorpheline, etn'avait plus qu'une grand'mère, qui ne voulait pas mourir avant d'avoir assuré la destinée de sa petite-fille. M. Riquemont jouissait dans tout le pays d'une belle réputation de probité et d'esprit ; de probité, parce qu'il ne volait personne ; d'esprit, parce qu'il faisait fortune. Madame de Marsanges était bien vieille, et sentait approcher l'heure de la séparation éternelle. Tremblant pour l'avenir de Louise, elle fit passer son effroi dans le cœur de la jeune enfant. Louise comprit en pleurant
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que la mort de sa grand 'mère la laisserait san' appui, sans soutien, et, moins cependant poar pré Tenir le malheur qu'on lui laissait entrevoir que pour rasséréner les derniers jours de sa vieille amie, elle accepta la main qui lui était offerte. Quelques semaines après le mariage de Louise, madame de Marsanges emportait au ciel tout le bonheur de sa petite-fille.
Louise était une nature élégante, fine et délicate: mélange d'espièglerie charmante et de douce mélancolie, car l'enfance folâtre n'était pas morte en elle, et déjà son cœur s'ouvrait aux rêveries de l'inquiète jeunesse. Le premier mois de son séjour à Riquemont ne fut pas sans charme pour elle. M. Riquemont lui montra avec orgueil ses bois et ses guérels, ses coteaux couronnés de blés noirs, ses prairies où bondissaient les poulains pétulants, espoir de ses haras. Louise aimait les beaux chevaux : elle eut un beau cheval, ardent à la course, docile à la voix de sa belle maltresse. Ce fut pour elle une grande joie de se sentir emportée, les cheveux au vent, par le galop d'un coursier rapide. Puis elle s'intéressa aux travaux de la campagne. Tout était nouveau pour elle, M, Riqucmont lui expliqua tout. Elle visita les étables; elle eut une génisse de prédilection. Vers la chute du jour, elle aimait à voiries troupeaux passer sur la terrasse en revenant des pacagés. On était alors à l'époque de la moisson ; elle alla voir couper les blés, et revint, chaque soir, assise sur les gerbes dorées, traînée par les bœufs mugissants. Elle éleva des couvées de perdreaux ; elle eut ses oiseaux
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^t ses fleurs. Elle apprit à battre la crème, moins planche que ses blanches mains. Elle gouverna son ménage avec la joie d'une reine de quinze ans.
Malheureusement, toutes ces petites félicités n'étaient guère faites pour amortir l'énergie d'un cœur de dix-huit ans. Au bout d'un mois, Louise s'aperçut que toutes les ressources de l'esprit de M. Riquemont avaient été absorbées par la culture des champs et par l'éducation des chevaux. Elle demanda des livres, M. Riquemont lui conseilla de méditer la Maison Rustique. Un jour, entre une dissertation sur l'entretien des prairies artificielles et une discussion sur l'éparvin d'une jument, elle essaya de glisser quelques mots littéraires : M. Riquemont lui signifia qu'il avait en horreur les femmes pédantes et beaux esprits. Elle manifesta le désir d'aller quelquefois à Ambusson, où elle avait laissé toutes ses affections d^enfance : M. Riquemont lui déclara qu'il détestait la sensiblerie et la locomotion chez les femmes. Pendant le premier mois de son mariage, M. Riquemont avait accompagné Louise dans toutes 1 ses courses. Au bout d'un mois : — Louison, lui dit-il^ tu connais maintenant le pays et les habitudes ; point de gêne entre nous, mon enfant ; je vais à mes affaires et te laisse à tes plaisirs. — A partir de ce jour, M. Riquemont ne rentra guère au gite que pour Daanger et pour dormir. Louise voulut se plaindre de la solitude où se consumaient ses jours ; M. Riquemont lui demanda sérieusement si elle était folle. Elle le pria de vouloir attirer au château quelques personnes de la ville ; M. HR-iquemont répondit que
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les nouvelles counaissauces élaieiit dangereuses. La pauYre enfant fit quelques prévenances au vieux curé du village : M. Riquemont cria qu'il n'aimait ni les jésuittîs ni les cafards, et qu'il n'entendait pas que sa femme frayât avec des Tartuffes. Le second mois de son mariage, Louise se promenait le long des baies, et déjà bien des pleurs avaient mouillé ses yeux.
L'automne^ approchait^ saison des rêveuses tristesses. Louise vit ses beaux jours se flétrir et tomber avec les feuilles des charmilles. Elle passait ses heures solitaires dans le parc, inquiète, inoccupée, mêlant le deuil de son âme au deuil de la nature. C'est ainsi qu'elle vit en quelques semaines le soleil décliner dans le ciel et la jeunesse dans son cœur. Son beati front se voila, ses joues se décoloréreDt> l'azur de ses yeux se ternit, et la gaieté, cette riante fleur de son printemps, pâlit et mourut sur sa tige.
L'hiverfut plus sombre encore. Louise le passa presque tout entier sous le manteau d'une vaste cheminée^ morne, affaissée, ou bien lisant quelques livres qu'elle dérobait aux regards de son mari, mais qui ^^ Élisaient qu'aggraver son mal, car tous lui pariaient de bonheur et d'amour. M. Riquemont sortait le matin et ne rentrait que le soir, à l'heure do repas. Il rentrait asse« ordinairement escorté de quelques maquignons ou de quelques rustres du village. C'était au milieu de ces aimables convives que Louise allait s'asseoir, silencieuse et résignée ; heureuse encore lorsque sa tristesse n'offrait pas à son man