CHAPITRE U
uostijetde quolibets grossiersou de reproches amers.
Vers le printemps, la santé de madame Riquemont s'altéra si visiblement, queM. Riquemont s'en aperçut lui-même ; il s'en préoccupa médiocrement, disant ^^ que c'étaient des vapeurs. Toutefois, pour l'acquit de sa conscience, il fit appeler le docteur Herbeau«
Le docteur accourut, monté sur Colette, U vit Louise, il étudia le mal, mais vainement. Le mal était partout et nulle part. Aristide commença par saigner le sujet et par lui administrer quelques grainç d'émétique: remèdes anodins, disait-il, qui ne pouvaient aggraver le cas, s'ils ne le guérissaient point. Louise voulut bien résister aux ordonnances du docteur; mais M. Riquemont les lui signifia avec tant d'autorité, — disant que si elle était réellement malade, elle se prêterait de meilleure grâce à la guérison, qu'il était las de l'entendre gémir, qu'il voyait bien que c'était un jeu et qu'elle voulait se donner des airs intéressants, qu'une bonne saignée la corri* gérait de ces manies, qu'on serait trop heureux de jouir des bénéfices de la maladie sans en avoir les inconvénients, et tant d'autres absurdités pareilles» — que la pauvre Louise, pour conquérir le repos, se livra, comme une victime, à la lancette et à l'émétique du docteur. L'émétique détermina une violente inflammation à l'estomac de la malade ; et comme la tristesse est un des symptômes moraux de la gastrite, et que l'affection présentait d'ailleurs tous les caractères d'une affection chronique, Aristide décida hardiment que Louise avait une gastrite passée à l'état chronique. Le mal était baptisé, mais Louise
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n'en valait guère mieux, et son état empira sous les soins assidus de la science.
Le docteur allait deux fois par semaine au château de Riquemont. U s'établit bientôt entre ces trois personnages une intimité dont les détails se lient nécessairement au dénoûment de cette histoire.
On comprend facilement qu'entre les mœurs rustiques de M. Riquemont et la molle nature du docteur Herbeau il n'était guère de sympathies possibles. Le langage fleuri d'Aristide, ses citations latines, sa parole légèrement emphatique, ses manières toutes proprettes, Tinsoucieuse ignorance qu'il affectait à l'endroit du pur sang limousin, étaient odieux au campagnard. D'un autre côté, les façons brusques de M. Riquemont, son mépris de toute noble science, ses gestes, ses discours, tout en lui révoltait le docteur; seulement, l'antipathie de ce dernier ne se révélait que par une réserve pleine de politesse, tandis que celle du châtelain affectait des formes acerbes, railleuses, impitoyables. C'étaient, à chaque instant, et à propos de toute chose, des plaisanteries de mauvais goût qui frappaient le bon Aristide dans ce qu'il avait de plus respectable. Colette^ par exemple, était le but accoutumé des sarcasmes du campagnard ; il n'épargnait pas davantage la perruque du docteur, ses souliers à boucles d'argent, sa croix d'honneur et son cher poète. Et puis le docteur et le châtelain ne différaient pas moins d'opinions que de caractères. Essentiellement monarchique, Aristide Herbeau soutenait l'autel et le trône ; c'était un esprit nourri des plus saines doctrines de la Gazette et de la Quotidienne,
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M. Riquemont, au contraire, était une des marionnettes que le libéralisme fit, pendant quinze ans, danser au bout de ses mauvaises phrases. 11 croyait aux jésuites et prêchait à ses paysans la haine des missionnaires. Le poisson et les légumes étaient impitoyablement proscrits de sa table le vendredi et le Samedi. Il empêchait sa femme d'aller à la messe ; s'il rencontrait sur son chemin le curé de Riquemont, il détournait la tête avec affectation, afin de ne point le saluer. Gomme tous les libéraux, il conciliait d'ailleurs le culte de l'empire avec celui de la liberté, et coiffait, sans sourciller, Napoléon du bonnet de la république. Il recueillait avec soin dans son département toutes les aventures scandaleuses où les curés et les vicaires se trouvaient plus ou moins impliqués, et les adressait, revues et corrigées, au Constiiutimnelj qui les lui renvoyait considérablement augmentées. En littérature, il ne connaissait que laPt/ce//e de Voltaire. Aristide évitait autant que possible les occasions de se mesurer avec un si rude jouteur ; mais celui-ci avait un art merveilleux pour l'amener, bon gré, mal gré, sur le terrain de la discussion. Le docteur y apportait des formes courtoises qui ne faisaient qu'irriter le campagnard, et c'étaient alors, de la part de ce dernier, des éclats de voix qui frappaient Louise de stupeur et le docteur lui-même d'épouvante. Ainsi, M. Riquemont n'avait pas de plus grande joie que de déclamer avec emphase, devant Aristide, les passages de son journal, extraits du carton aux vicaires. Aristide avait pris le parti de subir patiemment ces lectures et de ne jamais y
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répondre; mais, si, par malheur, en les écoutant, il laissait échapper un sourire, ou s'il se permettait de balancer, d'un air incrédule, sa jambe droite croisée sur la gauche, le rustre, qui le guettait sournoisement, s'interrompait aussitôt et l'apostrophait de la façon la plus grossière. Et vainement Aristide protestait de son innocence ; vainement il se défendait d'appartenir à la congrégation des jésuites ; vainement il assurait qu'il n'était point un suppôt de la tyrannie, ajoutant qu'il appelait, avec autant d'ardeur que M. Riquemont lui-même, le bonheur et la liberté des peuples : M. Riquemont criait à l'hypocrisie, et tenait le docteur Herbeau pour un séide du pouvoir. Je ne saurais dire tout ce que le bout de ruban rouge qu'il portait à sa boutonnière valut à ce pauvre bonhomme de sarcasmes amers et de brutales railleries. Dieu sait cependant qu'il l'avait gagné d'une manière bien innocente, et c'est le cas de raconter quelles voies détournées prit la Providence pour attacher le signe de l'honneur sur la poitrine d'Aristide : récompense tardive, inespérée, tant était épaisse la mousse de modestie sous laquelle il cachait la violette de ses mérites !
Ce grand fait s'accomplit durant les premières années de la restauration. Un prince de la branche \ aînée visitait les provinces du centre de la France. Comme Limoges le possédait en ses murs, Saint- ' Léonard sollicita l'honneur de le possédera son tour. Le prince daigna y consentir. Ce fut un beau jour pouf Saint-Léonard, le jour où il lui fut donné d'ouvrif ses portes à l'auguste vîsîtcrr. Dès le matin, la villa
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avait pris ses vêtements de fête. La façade de la mairie était pavoisée de drapeaux ; les habitants, dans leur enthousiasme, avaient illuminé en plein jour. À midi, UDe députation, qui se composait des personnages les plus éminents delà cité, partit achevai pour aller à la rencontre de l'altesse. De temps immémorial, Saint-Léonard n'avait vu, même en carnaval, une si belle cavalcade. Le docteur Herbeaus'y faisait remarquer par son bon air. Le maire de Saint- Léonard étant mort d'émotion l'avant-veille, en apprenant qu'il allait avoir à haranguer un prince du sang, c'était le docteur Herbeau qu'on avait chargé de ce soin, moins en sa qualité de premier adjoint qu'en raison de son éloquence. Il tenait dans l'un des arçons de sa selle une petite harangue qui devait lui faire quelque honneur près du prince et dans le pays. Malheureusement, ce jour-là, soit que Colette fût souffrante^ soit qu'elle n'eût pas été jugée digne de figurer dans une pareille solennité, Aristide montait un cheval qu'il essayait pour la première fois. C'était d'ailleursun fortpacifique animal, vrai mouton bridé, un cheval de meunier, je crois. Le docteur Herbeau, véritable centaure, qui n'eût pas craint de monter Bucéphale, était à l'aise là-dessus comme un prélat en son fauteuil. Il portait haut la tête et s'étalait d'une si fière grâce, que chacun en faisait la remarque au passage. Les femmes disaient en se le mon* trant : — Voyez, ma chère, quelle belle mine a le docteur Herbeau I II les saluait avec sa cravache, mais d'un geste si charmant^ que toutes en étaient ravies.
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Les {choses allaient le mieux du monde, et la cavalcade trottinait depuis une heure sur la route, lorsqu'un nuage de poussière qui tourbillonnait âu loin comme une trombe annonça Ja venue du prince. C'était le prince en effet. Descendu de voiture à deux lieues de la ville, il arrivait à cheval, suivi de son état-mkjor. La députation de Saint-Léonard avait fait halte, au commandement du docteur Herbeau. Tous les cœurs battaient dans les poitrines. Le docteur tenait d'une main sa harangue, de l'autre les rênes de son coursier. Le prince s'était arrêté à quelque distance. Aristide piqua des deux, et, se détachant de ses compagnons, s'avança vers l'altesse au trot de sa monture. Mais, 6 catastrophe imprévue ! comme le docteur, après s'être incliné, allait débiter sa harangue, son diable de cheval se prit à cabrioler comme une chèvre, et le pauvre Aristide, perdant d'un seul coup la tête et les étriers, roula comme une boule dans la poussière. Un murmure moqueur s'éleva dans la suite du prince; le prince l'étouffa d'un regard ; puis, se penchant avec bonté vers Aristide, qui, dans sa confusion, ne songeait pas à changer d^attitude, il laissa tomber un de ces mots exquis qui firent la popularité d'Henri IV, un de ces mots charmants qui consolent de toutes les disgrâces, un de ces adorables à-propos qui font la fortune des rois. ^
— Monsieur, relevez-vous, dit-il.
Touché jusqu'aux larmes, Aristide se releva et baisa la main de l'altesse.
Ce fut quelques mois après cetle mésaventure que