‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 19 sur 89 · CHAPITRE II. tS · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. tS

tait qae son éducation imparfaite ne lui permit pas de lire Horace dans le texte. S'ils rencontraient Co* lette au retour de l'abreuvoir, elle s'approchait de l'horrible bête, et flattait affectueusement son vilain col gris. Elle cueillait de beaux bouquets de fleurs des champs, et les offrait coquettement à son chevalier. Elle manquait rarement de lui passer un bluet à la boutonnière, disant qu'elle aimait le bleu, et qu'elle voulait que son cher docteur porlàt la couleur de sa dame. Enfin, que vous dirai-je? elle cherchait à se faire pardonner son mari.

Il arriva que le docteur, qui n'avait pas les percep* tiens du cœur bien déliées, et dont la vanité, ainsi que je l'ai dit déjà, fleurissait, comme les primevères, sous la neige, s'exagéra Texpansive tendresse de Louise, en dénatura le sens, et qu'au lieu de remercier, dans son humilité, le butor qui lui valait de si doux dédommagements, il ne rendit grâces, dans son orgueil, qu'aux séductions de son génie et aux charmes de sa personne. Il imita ce vétéran de la grande armée, qui s'enivrait régulièrement tous les jours avec la liqueur destinée à laver ses blessures. Louise ne comprit pas ce qui se passait dans cette ânTe, et comme, chez elle, l'esprit avait autant besoin de distraction que le cœur^ elle ne put résister au plaisir d'assaisonner son intimité d'un petit grain de coquetterie et d'agacer parfois la sentimentalité surannée de son vieil ami, n'imaginant pas que ce jeu pût avoir pour elle ou pour lui le moindre danger. Aristide fut dupe de ce petit manège, et la jeune femme, un jour qu'elle craignait pour lui quelques nouvelles

%K LE POCTRDR HBRDBAU.

bordées de sarcasmes, lui ayant conseillé gaiementde résenrer l'expression de ses beaux sentiments pour les heures où son mari serait absent, le vieux Céladon ne douta plus qu'il ne fût lancé dans une iDtrigue amoureuse. Si l'on veut bien se rappeler que la jalousie d'Adélaïde autorisait depuis longtemps ces retours d'une jeunesse évanouie, si l'on songe qu'après toul le docteur n'était ni beaucoup plus vieux ni plus laid que M. Riquemont, qu'il avait sur lui, par son intelligence et par ses manières, une supériorité incohtestable, et qu'enfin, grâce à l'isolement de Louise, il n'avait pas d'autre comparaison à redouter, peutêtre s'étonnera-t-on moins delà présomption du trop inflammable Aristide. Et puis, il Haut bien se dire qu'en changeant de nature, son affection avait conservé la même allure et le même langage. C'était une flamme discrète qui brûlait doucement dans son cœur, sans éclat et sans bruit, et que Louise entretenait sans beaucoup de frais et à son insu. Les passions avaient toujours traité M. Herbeau avec tant d'indulgence, qu'il leur rendait politesse pour politesse, et son amour était à la fois si plein de confiance et de réserve, qu'il aurait pu vivre de longues années auprès de Louise sans qu'elle se doutât que l'expression de cet amour fût autre chose que le langage d'une antique chevalerie, et sans qu'il soupçonnât la tendresse de Louise de n'être que ce qu'elle était véritablement, une douce amitié, relevée par une coquetterie innocente. Cette petite intrigue, dont il faisait tous les honneurs, remplissait de joie le bon docteur, qui prenait hardiment pour des frégates

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les coquilles de noix qu'il avait lancées sur le fleuve de Tendre; d'une joie d'autant plus vive, que la conscience de son bonheur, quoique purement honoraire, suffisait aux exigences de sa passion et le vengeait secrètement des railleries de M. Riquemont. PourM. Riquemont, il avait bien remarqué l'intimité qui existait entre sa femme et le docteur; il l'avait môme observée de près, et, bien qu'il n'eût rien découvert qui pût alarmer ses susceptibilités conjugales, il nourrissait contre Aristide je ne sais quelle humeur jalouse qu'il ne s'expliquait pas à luimôme, mais qui n'attendait qu'une occasion pour éclater. Les choses en étaient là depuis plusieurs mois, et ne semblaient pas devoir prendre de long« temps une face nouvelle : Louise toujours souffrante, le docteur toujours épris, le châtelain toujours brutal.

Le docteur revenait donc tout pensif du château de Riquemont, par une belle soirée d^avril, sachant moins que jamais à quoi s'en tenir sur la maladie de Louise, car Louise était devenue la préoccupation continuelle d'Aristide. C'était la fleur de sa clientèle, le diamant de sa couronne : fleur étiolée, diamant dont chaque jour altérait le limpide éclat. A chaque visite nouvelle au château, la science du docteur recevait un vigoureux soufflet, et cette fois la pauvre fille revenait la joue toute meurtrie.

En approchant de la ville, les sombres rôveries d'Aristide firent place à des pensées plus sereines. Sans rivaux à Saint-Léonard, unique docteur dans la contrée, il se disait qu'en dépit de M. Riquemont lui-

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même, la clientèle du château ne pouvait pas lui échapper. Bientôt il aperçut son kiosque qui se dressait majestueusement sur la colline, les volets verts de sa maison blanche, la fumée de son toit qui flottait dans Tair bleu du soir. A ce glorieux aspect, son cœur s'épanouit, et Colette elle-même fit entendre un hennissement de joie. Hoceratinvotisl s'écria-t-il en pressant les flancs de sa hôte. Et, en gravissant le coteau, il contemplait complaisamment la vaste étendue de pays qui se déroulait à ses pieds, et il pensait, dans son orgueil, que, sous ce ciel et sur cette terre qu'il embrassait de son regard, il n'était pas une f)èvre, pas une gastrite, pas un catarrhe^ pas une infa nmation, pas un pytiriasis, pas une jambe cassée, qui ne fût le bien exclusif d'Aristide Herbeau, docteur de la faculté de médecine de Montpellier, membre du conseil municipal de Saint-Léonard, chevalier de la Légion d'honneur, et père de Célestin Herbeau.

Seigneur! la foudre qui gronde sous vos pieds n'éclate point brusquement sur la terre. Vous voilez votre ciel avant d'y déchaîner la tempête. Vous préparez la nature aux effets de votre colère; à l'approche de vos orages, les animaux se retirent eSTrayés dans leurs retraites, et vous envoyez aux plantes elles-mêmes je ne sais quels pressentiments de tristesse et d'inquiétude. Pourquoi, Seigneur, avez-vous traité l'homme moins favorablement que la gazelle et la germandrée? Nos orages, à nous, éclatent dans l'azur du ciel; votre justice n'a point d'avantcoureurs, c'est toujours au milieu de nos joies

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