‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 20 sur 89 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

que Totre droite terrible s'appesantit sur notre tête.

Colette venait de s'arrêter devant la porte de son maître; Aristide mit pied à terre, et, après avoir abandonné son destrier aux soins de Jeannette, grosse fille limousine qui cumulait dans le ménage des deux époux la triple charge de cuisinière, de palefrenier et de femme de chambre, il entra d'un pied joyeux dans sa maison. Adélaïde était absente. Aristide se jeta dans une bergère habillée d'une toile grise, et, après avoir promené un regard caressant sur ses fauteuils de velours d'Utrecbt, sur ses flambeaux de bronze, enveloppés d'une gaze toute souillée par les mouches irrévérencieuses, après avoir contemplé avec amour sa pendule dorée, surmontée du Temps armé d'une faux, ses rideaux à carreaux rouges et blancs, qui faisaient un damier de chaque fenêtre : 0 Melibcee, deuê^ s'écria-t-il en se couchant sur le dos, nobishœe otia feciti car il savait un peu de Virgile. Jeannette le surprit dans cet état de béatitude, les pieds en l'air, les mains endormies sur le ventre.

-- Qu'est-ce, Jeannette? demanda Aristide sans tourner la tête.

—C'est un monsieur, répondit Jeannette, un étranger qui n'est pas de la ville.

— Idiote que vous êtes ! s'écria le docteur sans changer de position ; s'il n'est pas de la ville, c'est qu'il est étranger; s'il est étranger, c'est qu'il n'est pas de la ville : vous faites là un pléonasme, petite, un horrible pléonasme.

— Un étranger qui n'est pas de la ville^ répéta Jeannette sans s'émouvoir, et qui vient pour Tba-

i8 LE DOCTBUR HERBEAU.

biter. II a dit qu'il était bien fâché de n*avoir trouvé ni monsieur ni madame...

— Mettez de la suite dans vos idées, Jeannette; mettez de la suite dans vos idées, mon enfant, s'écria le docteur. H fallait commencer votre discours par dire qu'un étranger était venu faire visite au docteur Herbeau et à son épouse. Procédons par ordre, si la chose est possible. N'opérons pas la saignée avant d'avoir fait la ligature. Et quel est cet étranger? semble- t-il jouir d'une robuste constitution?

— Il a dit, répéta Jeannette avec un imperturbable sang-froid, qu'il était bien fâché de n'avoir trouvé ni monsieur ni madame, mais qu'il serait plus heureux une autre fois ; et il m'a remis ce chiffon, ajouta-t-elle en tirant de sa gorgette une carte satinée qu'elle présenta au docteur.

— Quelque surnuméraire de l'enregistrement, dit Aristide se parlant à lui-même; quelque commis à pied des droits réunis; mauvaise clientèle! tout ce monde-là est obligé de se bien porter. Voyons, Jeannette, voyons cette carte, ajouta-t-il en tendant la main, mais sans tourner la tête, et toujours dans la même attitude.

Jeannette ayant glissé la carte entre l'index et le pouce, le docteur la pressa légèrement, la soupesa quelques instants avec un sourire goguenard, la flaira d'un air impertinent, puis enfin abaissa sur elle un regard nonchalant.

0 Balthasar I lorsqu'au milieu de tes courtisans et de tes femmes, tu aperçus une main mystérieuse traçant des mots fatals sur le marbre de ton palais;

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à RobinsoQ ! lorsqu'un jour, dans ton Ue^ tu découvris l'empreinte d'un pas humain sur le sable; ô Leporello I lorsque tu vis entrer dans la salle de ton maître la blanche statue du commandeur; certes, ô mes amis ! chacun de vous dut passer un horrible quart d'heure. £b bien ! il était réservé au docteur flerbeau de résumer en une seule minute ces trois quarts d'heure de classique épouvante.

Aristide se leva d'un seul jet, comme les diablotins à ressort lorsqu'on ouvre la boite où ils sont comprimés. Il se tint un instant sur ses jambes, droit, roide, immobile^ terne, les yeux hagards ; puis il retomba lourdement sur sa bergère, comme un taureau sous la massue de l'abattoir. De sa main glacée s'était échappée la carte de l'étranger, mais sur la porcelaine luisante il avait lu un nom écrit en lettres de feu; et ce nom, il le voyait partout, sur ses bronzes, sur ses rideaux, sur ses fauteuils^ et jusque sur sa culotte de velours, partout flamboyant, terrible, ineffaçable comme la tache que Miranda portait au cœur.

n demeura longtemps ainsi ; enfin, se tournant vers Jeannette, qui le regardait d'un air hébété, il demanda une lumière. L'infortuné cherchait k douter de soif désastre. Peut-être ses yeux l'avaient-ils abusé. Le malheurestsi prompt à l'espoir ! L'homme qui se noie s'attache à tous les brins d'herbe que lui jette la brise du rivage. Lorsque Jeannette eut apporté la lumière demandée, Aristide releva la carte d'une main tremblante, et, l'approchant du suif enflammé; il lut une seconde fois ce nom, ce nom fatal

•0 ut DOGTSOR BfiBBEAU.

qa*il n'avait que trop bien In d'abord, aux pâles lueurs du crépuscule, ce nom dont chaque lettre s'îih GTustait, en plomb brûlant, dans la chair du docteur, ce nom sorti de l'enfer : Henri Savenay, docteurmédecin de la faculté de Paris.

•» Je suis ruiné, s'écria-t-il avec un morne désespoir ; ma femme est ruinée, mon fils est ruiné, nous * sommes tous ruinés I

Au retour de madame Herbeau, ce fut bien autre chose, vraiment I Elle apporta sous le toit domestique toutes les rumeurs de la ville. L'arrivée du nouyeaa docteur avait mis Saint -Léonard sens dessus dessons. Il n'était bruit dans Saint-Léonard que de Tamyée du nouveau docteur. Aristide avait des ennemis; quel être supérieur n'en a pas? Ses succès, ses cures merveilleuses, ses longues prospérités, qu'aucune gloire rivale n'était venue troubler jusqu'alors, loi avaient fait bien des envieux, et déjà plus d'une voii jalouse prophétisait la ruine de Sion. Gomme l'ancien Aristide, on s'ennuyait de l'entendre appeler juste. L'arrivée du nouveau docteur fut donc accueillie par plusieurs avec une joie secrète, et par tous avec ce sentiment de bienveillance qui s'attache en province à tous les visages nouveaux. En quelques heures, le vieux soleil d'Aristide pâlit devant cet astre d'un jour. Débarqué de la veille, Henri Bavenay avait à peine ouvert ses malles, qu'on exaltait déjà ses talents : c'était un élève de Dupuytren, l'orgueil de Dubois, l'amour d'Alibert, la providence des pauvres infirmes, l'espoir des mourants : que n'était-il pas ! n rendait la vue aux aveugles, la parole aux

CBAFITM U. tl

muets, le monvement aux paralytiques. Il a?ait à peine montré le bout de son nez sur la place et sur les boulevards, qu'on célébrait déjà sa grâce, son esprit, l'élégance de ses manières. Certes, le docteur Herbeau était un habile docteur, mais ilavaitfait son temps ; puis Colette était bien vieille et demandait un peu de repos ; puis la médecine avait dû faire bien des progrès et laisser le cher docteur Herbeau dans l'ornière; puis Henri Savenay était de la faculté de Paris, et Aristide Herbeau de la faculté de Montpellier; et puis ceci, et puis cela.— Et l'on s'apitoyait sur Aristide, on affectait pour lui une compassion charitable. Il était bien cruel à son &ge, après avoir régné si longtemps sans rivaux, de voir partager son empire et de ne laisser à son fils qu'une clientèle morcelée. L'établissement de Gélestin devrait nécessairement en souffrir. Il faudrait renoncer à des prétentions désormais trop ambitieuses. Madame Herbeau ne serait-elle pas réduite elle-même à mettre sa maison sur un pied plus modeste? Adieu les réunions du kiosque et les flots de bière mousseuse ! Le docteur Herbeau n'aurait plus désormais que de l'absinthe dans sa cave, disait^ à ce propos, un poète de Saint- Léonard. Et c'est ainsi que l'envie des méchants, blottie sous le manteau de la pitié^ s'y rigolait tout à son aise, et pleurait de l'huile bouillante sur les blessures du malheureux Herbeau.

La gendarm erie prouva bien dans cette occasion que la vengeance, pour être le plaisir des dieux, n'en est pas moins celui des gendarmes. Tous les gendarmes àe Saint-Léonard laissaient éclater leur joie d'une

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façoQ particulière, et déjà se mettaient en quête de sympathies pour le nouveau docteur. Un gendarmei nommé Canon, atteint d'une fièvre chaude, avait fait appeler le jour môme M. Savenay, et s'était montré, deux heures après, sur la place des Récollets, attestant à tous ceux qui voulaient l'entendre qu'il avait été guéri par la seule vue de ce merveilleux médecin. Les esprits impartiaux de la ville n'étaient pas dupes de ce manège, et comprenaient bien que le gendarme Canon n'avait d'autre but que de déprécier le docteur Herbeau; mais à Saint-Léonard, cooune eu maint autre lieu, les esprits impartiaux sont rares, et il n'était bruit, sur la place et sur les boulevards, que de la guérison miraculeuse de ce diable de Canon. Le lendemain, la gendarmerie royale de Saint-Léonard se présenta en corps chez M. Savenay, pour lui offrir sa clientèle. Le brigadier porta la parole; mais il le fit en termes si offensants pour Aristide et pour son épouse, que le nouveau docteur se vit obligé de l'interrompre au beau milieu de son discours. Cette démarche des gendarmes et l'attitude pleine de dignité que M. Savenay sut garder en cette circonstance, produisirent une vive sensation dans la cité; le soir, on s'en entretint longuement au raout du pe^ cepteur. Mais n'anticipons point sur cette lamentable histoire, et revenons, je vous prie, au chevet du docteur Herbeau.

Adélaïde entra dans l'alcôve d'Aristide, pareille à une vieille lionne blessée. Elle apportait pendants à son cœur saignant tous les traits décochés par la pitié de Saint-Léonard. Aristide était couché. En en-

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tendant le pas haletant de son épouse, il se leva sur son séant, et tons les deux demeurèrent quelques insiaDtsà se contempler Tun Tautre en silence; puis le docteur, sans avoir dit une parole, retomba de tout son poids sur le lit et se cacha sous la couverture. Dans les circonstances difficiles de la vie, les femmes déploient plus de courage que les hommes. Envoyant rabattement de son mari, madame Herbeau se sentit grandir de dix coudées. Elle releva la couYerture sous laquelle Aristide étouffait sa douleur, et par do douces paroles elle chercha à re* monter cette ftme affaissée. — Au bout du compte, lui dit-elle, ce n'est qu'un docteur de plus ; ses débuts seront longs, son succès n'est point assuré ; d'ailleurs vous avez besoin de repos, Aristide.

— Vous oubliez Célestin, dit le docteur désolé. Maclientèle devait être sa dot : c'était une dot de roL

— Eh bien I il aura une dot de prince. Deux docteurs peuvent fort bien vivre à Saint-Léonard, sans se faire tort l'un à l'autre. Dans toute écurie, il y a litière pour deux chevaux. Le pays est bon, et vous ne l'avez pas gâté.

. — Adélaïde ! s'écria le docteur se dressant de nouveau sur sa couche, vous ne comprenez rien à ce qui se passe ; vous ne voyez rien, vous ne prévoyez nen ! Une pierre de votre maison se détache et vous dites : — Ce n'est qu'une pierre qui tombe^ — Une bardane croît dans votre jardin, et vouj^ dites : — Cen'est qu'une mauvaise herbe qui pousse. — Et ^oi, je vous dis que cette pierre qui se détache entraînera toutes les autres ; que cette mauvaise herbe

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qni pousse étoQffera toutes les bonnes.Tout^t pehiu, et Céiestin mourra sur la paille. Âh I vous nek connaissez pas cette engeance de docteurs qui fourmil* lenti qui pullulent sur le payé de Paris, et qui finiront par décorer la France. Ce sont desmseaux de proie qui s'attirent les uns les autres. Quand Tan d'eux tombe sur un cadavre, tous arrivent pour le dépecer. Avant deux ans, vous verrez une nuée de ces corbeaux voraces s'abattre sur le pays et disputer quelques os décharnés à l'appétit de notre Céiestin.

Les sanglots interrompirent la voix du docteur, et madame Herbean ne put s'empêcher de mêler ses larmes à celles de son époux.

Aristide avait raison : le bonheur est pareil aox murs de clôture ; la première pierre qui tombe entraîne toutes lesautres. A peine quelques joursayaient passé sur cette nuit douloureuse, qu'un paysan de Biquemont, venu à la ville pour vendre des bestiaux, apporta au docteur une lettre ainsi conçue :

« GBBR nOGTBOB,

« Mon mari a été pris hier d'une maladie qui d^ mande toute votre sollicitude : M. Riquemont s'est mis pour moi en frais de tendresse. H est bruit ici d'un nouveau médecin, récemment arrivé de Paris, et, pour l'acquit de sa conscience, M. Riquemont désire que vous puissiez vous consulter avec M* Savenay (c'est ainsi, je crois, qu'il se nomme) sur le misérable état de ma santé* Vous comprenes bien, cher docteur, que jen'attends rien de ce concours de

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la science, et <iue je ne Tai pas sollicité; puisque vos soins n'oDt pu rappeler ma jeunesse envolée, ni ranimer mes forces éteintes, c'est que je dois mourir, et Dieu sait que je suis prête. Mais que voule2-vous? M. Riquemont est las de me voir souffrir : il faut bien pardonner quelque chose aux caprices de cet ennui. Soyez assez bon pour venir demain déjeuner au château; M. Savenay sera notre convive.

« Adieu, le plus aimable et le plus aimé des docleurs.

« Louise R. »

Le môme jour, M. Savenay recevait un billet conçu en ces termes, qui, bien que fort vulgaires, avaient été nécessairement écrits sous la dictée de madame Riquemont :

« Monsieur le docteur Savenay est prié de vouloir se rendre demain au château de Riquemont, afin de pouvoir se consulter avec M. le docteur Herbeau sur l'état de madame Riquemont. En arrivant à Heure du déjeuner, M. Savenay obligerait double*ment monsieur et madame Riquemont.

a RlQUXMOlfT.

« Château de Riquemont, l7aTrU 18.. »

n serait difficile d'expliquer Tétai de perplexité dans lequel la lettre de madame Riquemont jeta le docteur Herbeau. Sa culotte de velours déchirée par Tépine d'une haie, sa perruque pochée à la ligne par

8C LB DOCTEOR lOmWSAU.

quelque enfant malicieux, son kiosque en flammes, Colette poussive, tous ses clients bien portants, enfin toutes les catastrophes dont la prévision avait parfois effrayé son imagination, Teussent plongé, en se réalisant, dans une affliction moins tourmentée. La charge sonnait déjà, et la lutte allait commencer! Elle allait commencer par un combat singulier, par un duel au grand jour, face à face, sur le môme terrain, sur un terrain où le pauvre Aristide n'avait encore marché qu'en tâtonnant. Et quelles armes inégales, grand Dieu! Henri Savenay tout frais émoulu, Aristide Herbeau tout rouillé par une longue sécurité. Et quelle honte pour ce dernier s'il allait faillira la première passe! Quel affront si le nouveau docteur allait la découvrir, la source de ce mal, si longtemps et toujours vainement cherchée par Herbeau ! Quel désastre s'il allait le dompter et le vaincre, ce mal contre lequel s'était brisée la science d'Aristide ! Que dirait le pays? que dirait M. Riqu^ jnont ? que dirait Louise elle-même? La clientèle da château ne serait-elle pas le prix du vainqueur? Angoisses du cœur, qui pourra vous peindre?qui pourra dire tout ce qu'Aristide avala de couleuvres durant la nuit qui précéda cette joute solennelle?

La nouvelle que M. Savenay venait d'être appelé au château de Riquemont pour conférer avec M. Herbeau sur la santé de la jeune châtelaine s'était en moins de quelques heures répandue dans toute la ville. L'état maladif de madame Riquemont préoccupait depuis longtemps les habitants de Saint-Léonard. Les ennemis d'Aristide en murmuraient tout

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haut; ses amis osaient à peine le défendre tout bas. On attendait donc impatiemment le résultat de ce grand concours de la science. Il s'agissait désormais de savoir si le sceptre resterait entre les mains du docteur Herbeau, ou s'il passerait entre celles du doc* teur Savenay : grave question qui devait se vider le lendemain au ch&teau de Riquemont.

Ce fut encore Adélaïde qui releva le courage abattu de son époux. — Aristide, lui dit-elle, il ne faut pas vous dissimuler que votre honneur, votre réputation et l'avenir de Célealin dépendent du jour de demain. Toute la contrée a les yeux sur vous ; vaincu, elle vous délaisse; triomphant, elle est toute à vous. Vous triompherez, c'est mon cœur qui me le dit. Qu'est-ce, après tout, que ce Savenay?On levante, on le prône : qu'a-t-il fait? qui l'a vu ? Allez, prenez courage, et songez que vous allez combattre pour vos autels et pour vos foyers.

Elle .ignorait, la malheureuse, que son infidèle époux eût, avec les intérêts de sa gloire et l'avenir de Gélestin, d'autres droits non moins doux à défendre ! Sa noble assurance ranima le cœur d'Aristide. Pareil aux guerriers qui visitent leurs armes la veille de la bataille, il passa la nuit entière à fourbir sa science, à épousseter son cerveau, à feuilleter tous les ouvrages de médecine qui composaient sa bibliothèque. Adélaïde avait tiré de l'armoire une chemise à jabot, une cravate brodée^ des manchettes de dentelle, des bas fins et luisants, une perruque toute neuve . A cinq heures du matin, Jeannette étrillait Colette et lavait les harnais. A six heures, Adélaïde parfuma

ns I.R DOCTBUR nERBEAU.

J'eau de Cologne le mouchoir d'Aristide^ et noua un rubaa neuf à la boutonnière de son habit. C'était Thabit qu'il portait aux jours de cérémonie^ un habit bien large, bien étoffé, k la taille longue, aux basques flottantes, coupé dans un petit drap de (Mteauroux, qui, vu à la brune, jouait le drapdeLou- Tiers d'une façon toute merreilleiise. A six heures et demie, le docteur emprisonna 6es jambes dans des bottines à courroies» et^ comme sept heures sonnaient k l'église de la ville, il enfourchait bravement Colette. Toute sa personne respirait un mâle courage; son front était serein et son ait* vaillant. Use pencha sur sa selle pour déposer un baiser sur le front d'Adélaïde; pulsj coupant l'air avec sa cravache, il enfonça ses éperons dans le« flancs de Colette, qui partit au pas en boitantv

L'enthousiasme du docteur fut court. A peine Aristide eut*il perdu de vue le chapeau chinois de son kiosque et la girouette de sa maison^ qu'il seutfl ses forces faiblir et son courage chanceler» La cravache, ti fanfaronne à l'heure du départ, pendait noDchalamment sur le fiànc du destrier; la bride, tenue ffiollement par une main paresseuse, flottait sur le èou de Colette, et Colette, pour se conformer aux tHsteir pensées de son maître, allait d'un pas lent et rêveur^ enlevant par-ci. par44 des touffes de gazon au sentier et des branches vertes aux buis$ons. Vaifn^ment le^ pt^ysans qui se rendaient à Saint-^éoaard, Iv^s pâtres i^ui traversaient le sentier, les jeunes filles filant letir quehouille de chanvre et menant paître les moutons sur la colline, vainement les femmes, les

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enfants, les Tieillards, qui renGontraient le dooieur» lai envoyaient le salut accoutumé ; le doeteur pas-* sait sans se découvrip^ sombre, silencieux, le front baissé ; et chacun de se dire : Qu'a donc le docteur Herbeau?

Vous demandiez, bonnes gens, ce qu'avait le door leur Herbeau, lorsque, par une belle matinée de printemps, vous le vîtes passer, se rendant à Riquemont, brumeux comme une soirée d*biver? Quand bien même il vous eût confié les ennuis de son cœur, vous ne les auriez pas compris, âmes champêtres et naïves, qui avez toujours ignoré la vanité de h science, les tortures de l'ambition, les terreurs de Tamour, les angoisses de Tamour-propre. Il allait, encore tout meurtri par les rudes pensées qui Tar vaient secoué la veille, aiguisant ses arguments, pas»* sant en revue toutes ses forces, se récitant à lui* môme les volumes de sa bibliothèque, tour à tour agité par Tespoir et par la crainte, suivant qu'il troq.^ vait sa mémoire docile ou revêche. Au bout de deus heures, il se fit dans ses souvenirs une telle confusion de textes, Hippocrate et Parny, l'ode et la phlyctène, l'élégie et la phlogose, se mêlèrent d'une foçon si étrange dans son pauvre cerveau fatigué, qu'il crut sentir tous les rayons de sa bibliothèque dansant sous sa perruque une sarabande infernale. L'infortuné n'en était plus aux diables bleus, mais à tout ce que l'enfer a de plus noir en fait de diables. Je n'affirme-^ rais pas que la raison d'Aristide eût tenu quelques heures de plus contre cet horrible cauchemar, j'o? serais même assurer qu'elle était déjà bien ébraalée

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et près de céder, lorsque, heureusement pour la cer- Tclle de son maître, Colette s'arrêta devant la grille du parc de Riquemont. Aristide leva le loquet avec le manche de sa cravache, et Colette, poussant avec sa tête la porte obéissante, prit un petit trot tout gaillard qui conduisit d'un seul trait le docteur sur la terrasse du château.

Ce château était, avant que M. Riquemont l'occupât, un des rares refuges ouverts encore à la poésie exilée. Le temps en avait tapissé les murs de nnnelles et de campanules. La girouette fleurdelisée criait au vent sur la tringle rouillée ; récusson seigneurial se cachait humblementau-dessus de la porte sous des touffes de pariétaire. L'intérieur en était mystérieux et sombre; on ne pouvait y marcher sans éveiller un écho du passé. Les boiseries étaient de chêne sculpté ; aux lambris pendaient les portraits de famille dans leurs vieux cadres enfumés. Plus impitoyable que le temps, M. Riquemont était venu, et, avec ce tact exquis qu'il apportait en toute chose, il avait remis à neuf et façonné à son image ce vénérable et poétique débris. La fleur de lis de la girouette s'était vue détrônée par un chasseur de ferblanc, précédé d'un chien en arrêt. Les murs, dépouillés de leur robe de fleurs et de feuillage, avaient été blanchis à la chaux. L'éeusson seigneurial était tombé sous le marteau. M. Riquemont avait fait abattre les tourelles pour anéantir tout vestige de féodalité. Il se vantait d'avoir aboli dans ses domaines la dime^ la corvée et le droit du seigneur. Il avait fait une écurie de la chapelle : Louise avait sup-

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