CHAPITRE II. 4i
plié vainement pour qu'on en fit du moins un colombier. Le château n'avait pas subi à l'intérieur une profanation moins complète. On s'était chauffé tout un hiver avec les boiseries de chêne, M. Riquemont les avait remplacées par un papier représentant des Chinois en palanquin et des Indiens sur des éléphants. Aux vieux cadres, aux vieux portraits, avaient succédé les portraits lithographies deLafayette, de Benjamin Constant et du général Foy. La chambre à coucher de M. Riquemont était particulièrement ornée des batailles de l'empereur et de quatre tableaux racontant la vie et la mort de Poniatowski. Louise avait eu bien des luttes à soutenir pour préserver son appartement du patriotisme de son mari ; encore n'avait-elle pu obtenir de garder au chevet de son lit un Christ d'ivoire qu'elle tenait de sa grand'mère : M. Riquemont avait signifié qu'il ne saurait jamais se résoudre à encourager la superstition et le fanatisme. Louise était, à vrai dire, en ce lieu, la poésie exilée dont je vous parlais tout à l'heure.
Le docteur l'aperçut assise sur le perron : pâle et languissante, madame Riquemont tâchait de réchauffer ses membres glacés au soleil du printemps. Elle n'avait jamais voulu se soumettre à garder le lit ni la chambre ; elle traitait son mal en femme impérieuse et coquette, et la douleur était plutôt esclave des caprices de Louise que Louise n'était esclave des exigences de la douleur. Aristide mit pied à terre, se débarrassa de ses bottines, et, faisant voltiger cjn mouchoir le long de ses jambes et sur ses souliers pour en enlever la poussière, il marcha vers la jeune
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malade d'un air gracieux et pimpant. Il monta les degrés du perron avec une dignité parfaite, s'approcha galamment de madame Riquemont, et lui prit une main blanche et sèche qu'il porta tendrement à ses lèvres.
— Toujours aimable! dit Louise en pressant la main d'Aristide.
— Et vous, toujours plus belle et plus charmante! s'écria le délicieux Herbeau.
— Ah I docteur, vous vous vantez, dit-elle en souriant.
Le docteur avait raison : madame B'iquemont était charmante. Je ne sais quel mélange de finesse et de mélancolie donnait à ses traits quelque chose de la physionomie de la gazelle, Ses lèvres étaient minces et décolorées, mais encore armées d'un sourire à la fois doux et presque railleur, que n'avaitpasémoussé la souffrance. Son front, net et pur, était veiné de bleu, et ses beaux yeux, dont l'azur se détachait sur la mate blancheur du visage, semblaient deux per* venches épanouies sur la neige aux premiers rayons du printemps. Ses cheveux blonds et fins, lissés en bandeau sur le front, se cachaient sous un bonnet de point d'Alençon, garni de rubans roses ; sa taille» svelte comme la tige d'un jeune bouleau, était serrée par une douillette desoie verte. Ces goûts d*éléganle simplicité étaient tout ce que Louise avait sauvé de sa jeunesse*
— Toujours un peu de fièvre, dit le docteur en interrogeant le pouls de la malade.
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— Une fièvre continue, docteur, une fièvre eonti* nue I répéta-trelle avec découragement.
— C'est une azodès, madame ; vous avez une azodès, reprit gravement le docteur.
— Quelle horrible maladie I s'écria Louise ; une azodès, dites-vous? Qu'est-ce que cela, je vous prie ?
— L'azodès, reprit le docteur, est une fièvre continue.
— Mon Dieu ! dit Louise en se levant, que la science est une magnifique chose I Prôtez-raoi votre bras, docteur, et menez-moi un peu le long de ces haies dont le vent m'apporte les vertes senteurs. Vous dites donc, ajouta-t-elle en s'appuyant coquettement sur le bras d'Aristide, vou« dites que j'ai une azodès ?
— Et j'ajoute, divine Louise, que nous pratique-^ rons de nouvelles émissions sanguines, afin de maU triser la diathèse inflammatoire, dit le docteur d'ua ton solennel.
— Tenez, cher docteur, répondit Louise en regam dant Aristide d'un air suppliant, je ne vous demande qu'une seule chose.
— Demandez ma vie, madame I s'écria-t-U avec chaleur.
— Eh I mon Dieu I je ne vous demande pas même la mienne.
— Tout mon sang est à vous, Louise ! ajouta le docteur en pressant le bras de la malade.
— Eh bien ! docteur aimé, dit Louise ea souriant, gardez votre sang et laissez-moi le mien. Tout ce que je demande, ajouta-t-elle, c'est de pouvoir mourir
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tranquillement. Que le soleil est doux ! dit-elle en s'asseyant sur un tertre vert ; que l'air est enivrant et pur ! Les oiseaux gazouillent sous la feuillée, les insectes bruissent sous Therbe^ et la brise semble confier de doux mystères aux fleurs qui s*entr'ouvrent pour les recevoir. Quel luxe I quels parfums ! quels flots de sève et de vie débordent de toutes parts ! Toutes les joies s'éveillent et chantent sur la terre : c'est jour de fête sous le ciel, et seule, je suis triste à pleurer.
La pauvre enfant fondit en larmes.
— Voyons, voyons, dit le docteur véritablement ému, il ne &ut pas ainsi se désespérer. Les ressources de la science sont inépuisables. Nous combattrons la gastrite par les antiphlogistiques. Déjà le mal est enrayé, et je réponds devant Dieu de votre prochaine guérison, si toutefois des prétentions rivales ne viennent point contrarier mon système et me disputer la gloire de vous sauver, seul prix, chère Louise, qu'ambitionne ma sollicitude.
— Ah ! vous voulez parler du nouveau docteur? dit Louise avec nonchalance. Voyez, je l'avais oublié. Ce n'est pas moi qui l'ai voulu, vous le savez bien, n'est-ce pas ? Qui pourrait remplacer près de moi vos soins et votre tendresse ?
— Personne, Louise, personne au monde, s'écria le docteur attendri.
— Oh ! je le sais bien, allez ! n'est-ce pas vous qui avez mis un peu de soleil dans ma pauvre eidstence ? Vous m'avez aidée à vivre, et vous m'aiderez k mourir.
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— Louise, chère enfant, ne parlez pas ainsi I dit Aristide d'une voix étouffée.
— Il faut bien en parler, puisque je sens que chaque jour emporte un débris de moi-môme. Tenez, ajouta-t-elle en lui prenant une main qu'elle posa sur son cœur, vous avez beau faire, je sens là quelque chose qui me tue. Qu'est-ce donc? il me semble pourtant que ma vie pourrait être si belle I Ah ! mon ami, je l'aime, cette vie qui m'échappe I Ah I sauvezmoi ! s'écria-t-elle en se pressant effrayée contre lui, comme si elle eût aperçu un serpent se glisser à ses pieds.
Aristide la serra tendrement contre sa poitrine et osa la baiser au front.
— ; Vous vivrez, s'écria-t-il ; vous êtes trop aimée pour mourir.
— Ah I vous aussi, vous êtes bien aimé, dit-elle.
— Louise, vous êtes adorée I
— Et vous aussi, et vous aussi! dit Louise en souriant àtraversses pleurs. Mais, soyons gais, monsieur Herbeau, ajouta-t-elle en passant précipitamment son mouchoir sur ses yeux; soyons gais, il le faut : j'aperçois mon mari, et je ne veux pas qu'il puisse rire de mes larmes.
Aristide attribua ce mouvement à un tout autre motif, et crut de bonne foi que Louise craignait d'éveiller la jalousie de M. Riquemont. Il prit aussitôt un air grave et compassé, car c'était là le côté le plus plaisantde la passion du docteur. Il ne se serait point pardonné de troubler le repos domestique de madame Riquemont, et, pour cacher un bonheur imaginaire.
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se donnait autant de mal que d'autres en auraiest pris pour le réaliser.
Louise se leva, s'appuya sur le bras du docteur, et tous deux allèrent à la rencontre de M. Rique* mont, qui venait, un fusil sur Tépaule, précédé d'anQ meute complète.
•— Bonjour, papa Herbeau! dit le campagnard en frappant de sa main le ventre d'Aristide. Comment se porte la maman Herbeau? £t ce cher Gélestin? avons-nous de ses nouvelles? marcbe-t-il toujours à grands pas dans la voie de vos vertus et de vos mérites? Et cette chère Colette? Vous, papa, toujours firaiis et frii^gant 1 décidémeot vous volez la santé de vos malades. Mais je ne vois pas M. Savenay. Ah çà ! j'espère bien, docteur, que vous ne vous formaliserez pas de la présence d'un confrère au château. C'est une pure formalité; mais il faut tout prévoir : ud malheur est si vite arrivé! Du moins, si on a fait, pour le prévenir, tout ce qu'il était humainement possible de faire, eh bien ! ma foi, lorsqu'il arrive, on n'a rien à se reprocher; la conscience est calme et on dort tranquille.— Pas vrai, Louison? ajouta-t-ilense tournantversmadameRiquemontquineréponditpas.
M. Riquemont parla longtemps ainsi, ajoutant à l'élévation des pensées et à la distinction du langage la grâce de son rire limousin et l'élégance de son geste rustique. Louise était rêveuse. Aristide ma^ chait silencieux et tout occupée garantir les basques de son habit des caresses de la meute qui gambadait autour de lui. M. Riquemont taisait à lui seul tous les frais de la conversation.
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Gomme Ils arrivaient sur la terrasse, le gardechampôtre remit à son maître un paquet dejournaux qu'il apportait de la ville : c'étaient le Constitutttmnêl, Je Jùumal des Haras et les Annales agronùmiques» Le châtelain déchira les bandes et se prit à parcourir chaque feuille d'un air important. Il lisait depuis quelques instants, quand tout d'un coup son visage s'épanouit, ses narines se gonflèrent, son !h)nt s'illumina. Il interrompit sa lecture, et, cherchant du regard le docteur Herbeau qui s'était éloigné de quelques pas :
i-i- Papa Herbeau I s'écria-t-il.
Le docteur s'étaht approché :
— Écoutez ceci, papa \ dit M. Riquemont en lui frappant sur le ventre.
El, déployant les feuillets du journal, il lut Complaisamiïlent, à haute et intelligible voix :
« On nous écrit de Nîmtes, à la date du 20 âVril
« Un feit déplorable, qui ne se renouvelle que trop souvent dans nos campagnes, vient de se passer à Tiffauges. Un vieiUard de la iïoknroune étant mort dans le plus affreux dénûment, el n'ayant pas laissé de quoi subvenir aux frais de sépulture, le vicaire de la paroisse s'est obstinément Refusé à lui ouvrir les portes de l'église et à le conduire à sa demeure derttièrtg. Vainement les enfants, les petits-eîifants elles arrière-petits enfants du défunt, vainement ses frères, ses sœurs, «es neveux et ses petits-neveux Se «ont précipités aux genoux du niînistrfe t!e^ autels : vainement ils ont arrosé ses mains de larmes brû-
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lantes : le serviteur d'un Dieu de charité s'est montré inflexible, et a fait jeter par sa servante tous ces malheureux à la porte. Jamais le village de TilTauges n'avait assisté à un plus lamentable spectacle. On dit, et nous sommes portés à le croire^ que ce refas de sépulture n'a pas eu seulement pour cause une sordide avarice : on assure que le fanatisme religieux et l'intolérance politique y ont eu la plus grande part. Cet infortuné vieillard avait servi av^c distinction dans les armées de la république, etj de retour dans ses foyers, il s'était fait remarquer autant par i'élévatioi de son caractère que par l'indépendance de ses idées libérales. Le village l'a suivi jusqu'au cimetière et a pleuré sur sa tombe. Tous les hommes de bien de TilTauges étaient là ; il n'y avait qu'un vicaire de moins. »
— Eh bieni que dites-vous de cela? s'écria M. Riquemont.
— Je dis, Monsieur, répondit le docteur, que c'est un vicaire de moins dans les cartons de votre journal.
— Allons donc ! allons donc ! répliqua le campagnard en haussant les épaules. Les noms y sont, docteur. On nous écrit de Nantes à Tiffaages
c'est clair comme le jour, précis comme un acte authentique.
— J'ajouterai, Monsieur, reprit humblement le docteur, qu'en admettant que les faits se soient passés de la sorte, il n'en est pas moins déplorable de les voir ainsi livrés à une publicité malveillante. U y a tant d'espiits disposés à frapper de la même ré-