‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 22 sur 89 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

probation l'abus qu'on lait de la religion et la religion elle-même ! II faut craindre de les encourager.

— Nous y voilà I Vous voteriez contre la liberté de la presse ! Vous voulez mettre la lumière sous le boisseau et la vérité dans le sac I Le soleil vous etfraye ; il vous faut l'ombre et le silence.

— £b non I Monsieur, eb non I répondit doucement le docteur ; mais il en est de certaines vérités comme de l'arsenic et de l'acétate de morpbine : je pense qu'il serait imprudent d'en délivrer à tout le monde.

— Raisonnement de jésuite etd'apotbicaire ! s'écria violemment le cbâtelain.

—Mon ami !... dit Louise d'une voix suppliante^ en serrant furtivement la main d'Aristide.

— Que diable, aussi I dit M. Riquemont avec humeur, le papa Herbeau s'emporte tout de suite comme une soupe au lait ; il n'est pas avec lui de discussion possible. Tenez, Monsieur, écoutez ceci, je vous prie; vous m'en direz votre avis.

Et il reprit la lecture du journal.

— On nous écrit de Langres...

— La patrie de Diderot, interrompit le docteur Herbeau.

— Qu'est-ce que cela, Diderot ? demanda M. Riquemont : quelque cafard de votre connaissance ?

Le docteur sourit et ne répondit pas.

-7- On nous écrit de Langres...

•— Célèbre pour sa coutellerie, interrompit de nouveau le docteur.

— Ah I çà ! monsieur Herbeau, me laisserez-

50 LE BOCTRim hbrbrau.

vous finir ? s'écria M. Riqu'emont a^ec impatience.

-^ Je TOUS écoute, Monsieur, dit le docteur, qui comprit bien qu'il ne pouvait pas l'échapper.

•— f( On nous écrit de Langres, à la date du SI avril 48..»

« Il vient de se passer dans notre ville un fait dont il serait difficile de trouver l'équivalent dans les époques de barbarie les plus reculées. tJne femme enceinte de huit mois se sentit prise de douleurs si violentes, qu'elle fil appeler c^n même temps un médecin et le vicaire de la paroisse. Le vicaire elle médecin accoururent. C'était par une nuit affreuse: les éclairs sillonnaient la nue ; le tonnerre ébranlait les vitres ; la cloche de l'agonie tintait à l'église voisine; la lueur blafarde d'une lampe éclairait seule la chambre funéraire. L'infortunée palpltaitencore ; son sang n'était point glacé ; on pouvait douter que la vie i^eût abandonnée. Eh bien ! dans un excès de zèle ^e nous ne savons comment qualifier, le vicaire, s'adressant au médecin qu'il aVait assisté, lui intima l'ordre, au nom de Dieu, d'ouvrir les flancs de l'agonisante, afin que l'enfant ne mourût pas sans avoir été baptisé. Le médecin, bien connu dans le pays autant pour l'élévation de son caractère qu6 pour l'indépendance de ses idées libérales, reftisa courageusement de prêter son ministère à un pareil acte de férocité. Exaspéré parle noble reftîsdece vertueux médecin, le zèle du vicaire ne connut plus de bornes; ce prêtre failatique arma son bras d'un fer assassin... ))

— C'est horrible, cela I s*écria Louise.

GRAPITRB 11. St

«v^ « Et 36 précipitant sur la victime, au bruit de la foudre, h la lueur des éclairs, au tintement de la cloche funèbre...»

*--rMais, Monsieur, c'esit horrible l répéta Louise ^^ en arrachant le journal des mains de M. Riquemont«

— ^ Voilà donc où nous allons I s'écria le châtelain croisant ses bras sur sa poitrine et laissant tom^ ber sur )e docteur Herbeau un regard foudroyant. Voilà, Monsieur, où yous voulea mener la France 1 Qu'on vous laisse faire, et nous aurons, avant dix* huit mois, les massacres de la Sainl-JBarthélemy, les dragonncides, le rétablissement de la torture et les horreurs de Tinquisition !

— f Mais, Monsieur.... hasarda timidement le docteur Herbeau.

r-*T Allons, voilà que vous vous eniportez 1 On ne peut pas causer avec vous sans que la discussion dér génère aussitôt en dispute.

Aristide poussa un profond soupir, regarda Louise et se sentit vengé.

— Et que dit-on du nouveau docteur ? demanda Louise, pour détourner le cours de la conversation,

— rOui, au faitl s'écria M. Riquemont sans laisser à Aristide le temps de répondre, que dit-on du nouveau docteur ? C'est un rival, un fossoyeur de plus qui va vous disputer le cimetière de Saint-Léonard. Est-il jeune? est-il vieux? Je suis curieux de le voir. Chose singulière, tous les docteurs que j'ai connus étaient vieux et laids. Au reste, Monsieur, vous pouvez dormir tranquille ; vous n'avez point ici de rivalité à craindre» et si quelqu'un meurt au château, ce

59 LE DOCTEUR HBRBEAU.

ne sera que de votre main. — Pas vrai, Louison ?

— Mon ami, dit Louise d'un air souffrant, vous êtes ce matin d'une gaieté impitoyable.

— En effet, dit Aristide, je trouve M. Riqnemont excessivement gai.

— Oui, oui, très-gai, s'écria le campagnard en riant aux éclats. Et toi, Louison ? Mais ce diable de Savenay ne vient pas, ajouta-t-il en tirant de son gousset une horrible montre de similor. Vous, papa, à la bonne heure ; vous ne faites pas attendre vos malades, surtout lorsque l'aiguille du cadran ma^ que en même temps l'heure de la consultation et celle du déjeuner.

Louise tourna vers le docteur un regard si tendre, ses beaux yeux bleus eurent une expression à la fois si triste et si suppliante, qu'Aristide se sentit remué jusque dans le fond du cœur. Seulement, il ne comprit pas que c'était^ comme toujours, le morceau de sucre qu'on donne aux enfants pour adoucir sur leurs lèvres l'amertume de la médecine qu'ils ont avialée, et cette fois, comme toujours, au lieu d'un sentiment de pure reconnaissance, il caressa un sentiment d'orgueil. Au reste, rien n'était moins exigeant que cet orgueil : un regard, une pression de main suffisait au bonheur d'Aristide. Il fallait que l'amour l'eût traité jusqu'alors bien frugalement, tant quelques miettes, tombées du cœur de Louise, lui faisaient de somptueux repas !

La tendresse de madame Riqueraont, les paroles mômes de son mari, bien que férocement brutales, avaient rassuré le docteur sur les chances de la lutte

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