CHAPITRE II
siennes. Les mains de Savenay étaient douces et blanches; sous leur chaleur fine et parfumée, le pouls de la malade sembla palpiter moins faible et plus rapide. H la contempla quelques instants en silence, toujours avec ce môme regard inquisiteur et lent, qui semblait s'infiltrer jusqu'au fond du cœur de Louise ; puis, après lui avoir adressé quelques questions générales, prélude obligé de tout interrogatoire médical, ses yeux exprimèrent un sentiment de pitié douloureuse, et il pressa avec une affectueuse gravité les doigts amaigris qu'il tenait encore. Nature faible et nerveuse, Louise se sentit frappée d'une commotion électrique.
— Madame, dit-il enfin d'une voix pleine d'onction, les ressources de la science sont bien bornées : la science ne donne pas la rosée aux plantes, le soleil aux fleurs, la sève aux rameaux ; mais vous guérirez,. Madame, parce que la nature est bonne.
Et, laissant Louise étonnée et rêveuse, il alla s'asseoir entre les deux convives.
Durant le déjeuner, M. Savenay fut grave sans pédanterie, fit honneur aux vins du château, parla de tout, excepté de son art, entretint longuement M. Riquemont des dernières courses du Champ-de-Mars, s'intéressa à ses plantations, et sollicita la faveur d'être admis à visiter ses prés et ses poulains. Il traita plusieurs questions d'agronomie et d'hippiatriquc avec une sagacité rare, et soutint sur la culture des melons une discussion qui lui fit le plus grand honneur dans l'esprit de M. Riquemont. La politique eut son tour. U trouva le moyen de flatter les opinions de son
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amphitryon sans trop blesser la religion de son confrère. Il sut faire la part du passé et de TaTenir. M. Riquemont ne se sentait pas d'aise de voir ce jeune homme à sa table. U but et mangea férocement, trouva le jeune médecin adorable, et déclara, à la perruque d'Aristide, que M. Savenay était le premier docteur spirituel qu'il eût rencontré jusqu'alors. Aristide fol calme et digne, mangea d'un appétit résigné, dans l'attente de l'heure pour laquelle il avait réservé toutes les ressources de son esprit, heure solennelle qui devait le venger de l'impertinence de son hôte; car cette heure de la consultation, qu'il avait silong* temps redoutée, ne l'effrayait plus : enorgueilli de l'humilité de son rival, puisant à chaque instant une nouvelle audace dans la conversation frivole de M. Savenay, Aristide se sentait fort de la faiblesse présumée de son adversaire, et, sûr d'un triomphe ikcile^ il appelait vaillamment le combat.
Le rusé châtelain ne l'appelait pas avec une moindre impatience, car on se tromperait étrangement si Pon pensait que M. Riquemont, en attirant le nouveau docteur, n'eût cédé qu'à un sentiment de sollicitude conj ugale. Il men tai t horriblement, comme un fin paysan qu'il était, quand il cherchait, quelques heures auparavant, à rassurer les susceptibilités d'Aristide. Le fait est qu'il avait imaginé cette espèce de tournoi médical dans l'unique espoir que le docteur Herbeau y mordrait la poussière. Ce n'était pas qu'il tînt précisément à lui enlever la clientèle du château ; seulement il se promettait une grande joie de le voir vaincu et humilié sur le terrain de la
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science^ le seul sur lequel il ne pût le poursmvre et l'atteindre. G*est lui qui donna le signal et mit les deux champions aux prises ; mais, ainsi qu'on va le voir, M. Riquemont fut cruellement trompé dans ses perUdes espérances, et le docteur Herbeau se couvrit d'une si belle gloire, qu'il déclarait, au lit de mort, n'avoir jamais eu un plus beau jour eu sa vie, pas môme celui où il gagna la croix d'honneur.
— Eh bien I docteur Savenay, dit M. Riquemont vers la fin du repas, que pensez- vous de cette petite Louison ?
— Je crois, Monsieur, répondit Savenay, que mon avis est complètement inutile. Le nom de M. Herbeau, ce nom que la Faculté révère, était déjà venu jusqu'à moi, et, si je n'eusse pris conseil que de ma vanité, j'aurais sans doute refusé l'honneur auquel vous m'avez appelé. Je cherche la lumière, je ne l'apporte pas» et vous me verrez toujours heureux, Monsieur, ajoula-t-il en se tournant vers Aristide, de pouvoir reprendre auprès de vous les cours que je n'ai qu'imparfaitement achevés à Paris.
— Voilà une modestie qui me charme, s'écria M. Riquemonten avalant un verre de vin de Bordeaux.
-^ Et que je ne saurais prendre au mot, reprit Aristide. Nous avons à conférer sur la santé de madame Riquemont, et nous en conférerons. Monsieur, et nous en conférerons, répéta le cher docteur, qui ne . voulait pas avoir dérouillé son espingole pour tirer sa poudre aux mésanges : d'autant plus acharné à conférer qu'il prenait la modestie du jeune homme pour l'aveu de son ignorance.
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M. Savenay s'inclina respectuettsement ; M. Riquemont remplit son Terre.
— Allons, papa, s'écria-t-il en se frottant les mains, il s'agit de soutenir l'honneur de votre maison ; songez que du haut du cimetière de Saint-Léonard, trente années de gloire vous contemplent.
— Monsieur... dit Aristide d'un air contrit et d'une voix suppliante.
— Bon I vous vous emportez; je ne dirai plus rien, s'écria le rustre s'accoudant sur la table. Parlez, docteur, on vous écoute.
— Monsieur, s'écria le docteur Herbeau s'adressant à Savenay, vous connaissez le sujet, vous l'avez interrogé : vous avez pu vous convaincre qu'il est affecté d'une maladie chronique ; car, lorsque les puissances vitales déploient une action faible et interrompue, que les symptômes sont modérés, que leur succession est lente, que le même ordre de phénomènes se manifeste sans variations pendant un long espace de temps, on dit qu'il y a maladie chronique. Or, c'est le cas qui se présente ici.
M. Savenay s'inclina de nouveau ; M. Riquemoot laissa échapper un geste d'impatience.
— Est-ce que ce sera long? demanda-t-il avec anxiété.
— Avant d'entrer dans l'examen détaillé de l'affection particulière qui doit nous occuper, reprit Aristide, il est nécessaire. Monsieur, que je connaisse votre opinion sur le traitement des maladies chroniques en général. Partagez-vous celle d'Arétée, qui a laissé des ouvrages considérables sur celte partie