CHAPITRE II
intéressanle de l'art? Pensez-vous, comme Cœlius- Âurelianus, que les maladies chroniques ne sauraient être terminées heureusement par la seule force de la nature, el qu'elles doivent être nécessairement confiées à Thabileté du médecin; ou croyez-vous, comme Bordeu, que cesaifections nesoient assujetties qu'aux révolutions spontanées etaux mouvements critiques? Ou bien enfin abondez-vous dans le sens de l'illustre recteur de l'académie de Montpellier, Charles-Louis Dumas, qui, pensant que le système de Cœlius-Aurelianus conduirait à une pratique violente, confuse et tumultueuse dans le traitement de ces maladies, et que celui de Bordeu livrerait les malades à une expectation funeste, a gardé un juste milieu entre ces deux systèmes opposés ?
Aristide s'interrompit, porta son verre à ses lèvres, et attendit la réponse du jeune docteur.
•^ Papa Herbeau, s'écria M. Riquemont, vous êtes sublime, et je vous remercie de n'avoir point encore craché un seul mot latin dans votre assiette : mais ne sauriez-vous arriver àLouison î
— Sur toutes ces questions, répondit M. Savenay, lûonsieur le docteur Herbeau me trouvera toujours <ie son avis.
— Mon avis. Monsieur, reprit Aristide, est qu'au lieu de rechercher péniblement les causes directes et Pi'ocbaines des maladies, lascience doit s'appliquer à connaître les affections primitives dont elles se composent, et à déterminer l'influence qu'elles ont sur les phénomènes, sur la marche et sur toutes les modifications de ces maladies. Remarquez, Monsieur, que
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cette métbodeest uoe imitation heareuse de celleque l'on suit dans les autres sciences pour établir la théorie spéciale des objets qu'elles considèrent. C'est ainsi que la chimie reconnaît que la composition et les phénomènes chimiques des corps ont pour cause l'action déterminée de leurs principes oonstituanU et le rapport des affinités naturelles qu'ils exercent les uns à l'égard des autres ; c'est ainsi que l'idéologie
— Papa, s'écria M.Riquemont, qui venait d'étoaffor un horrible bâillement dans son verre, et qui commençait à craindre que le piège tendu à ^amoa^ propre d'Aristide ne tournât à sa plus grande gloire, ne sauriez^vous passer à Louison ?
— Sur toutes ces questions, dit gravement M. Saveuay, je suis absolument de votre avis, docteur.
— On attribue généralement aux modernes, s'écria Aristide triomphant, l'invention de cette espèce d'analyse appliquée à la connaissance des maladies qui nous fait distinguer les affections élémentaires dont elles sont composées ; mais il ne faut pas croire que les modernes aient tout découvert. Les jeunes gens s^imaginent volontiers que les modernes ont tout inventé. L'ère de la science date pour eux du jour où ils ont reçu leur diplôme. 0 trop présomptueuse jeunesse I Galien, dans son beau livre sur la différence des maladies
— Ah ! docteur^ de grâce passez à Louison, répéta le campagnard, dont la patience était moins longue que la soif^et qui se sentait furieux d'avoir offert au docteur Herbeau l'occasion d'un si beau triompha*
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-* Galien indique qu'il connaissait cette analyse et qu'il en usait au lit de ses malades^ reprit Aristide
un peu troublé ; c'est ce qui fai t c'est ce qui fait
répéta-t-il en gourmandant sa méaioire paresseuse
— C'est ce qui fait, s'écria M. Riquemont en se levant, que Louison est malade et que Colette est boi^ teuse ! En yoilà bien assez là-dessus ; papa Herbeau, vous abusez de la science. Monsieur Savenay, allons visiter mes élèves.
Aristide se leva rouge de colère. M. Savenay SQ leva à son tour, et, se tournant vers le vieux docteur :
— Monsieur, lui dit-il d'un air modeste, je regrette que tant de lumières ne puissent se produire au grand jour et surun plus vaste tbéàtre. Lorsqu'on voit la foule des médiocrités se disputer la scène du monde, on ne saurait trop déplorer que tant de no< bles intelligences se tiennent dans les coulisses, sans éclat et sans bruit, et disparaissent oubliées de la gloire qu'elles n'ont point sollicitée, pareiHes h ces astres qui s'éteignent avant que leur clarté soit venue jusqu'à nous.
— Monsieur, s'écria Aristide plein d'une confusion charmante ; Monsieur, vous me flattez I
— Durant les courts instants que j'ai passés auprès de madame Riquemont, ajouta M. Savenay, j'ai pu me mettre au courant du traitement que vous avez suivi pour combattre le mal : j'approuve en tout point ce traitement comme une application naturelle et directe de vos théories générales.
— A la bonne heure ! s'écria M. Riquemont, voilà
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qui est noblement terminé ; et si Louison ne guérit pas, ma foi I Messieurs^ il n'y aura pas de votre faute.
Les trois convives passèrent dans le salon. Louise était à la môme place, toujours plongée dans la réve^ rie où l'avaient laissée les paroles du jeune docteur. Elle frissonna au bruit des pas de Savenay, qu'elle reconnut instinctivement, et ses yeux évitèrent de se tourner vers lui,
*- Louison, lui dit son mari, viens visiter mes poulains ; une petite promenade te fera du bien.
— La faiblesse du sujet et la force de ma volonté s'y opposent, s'écria Aristide, pressé de proclamer les droits dont il venait de s'assurer la jouissance.
— En effet, dit-elle, mes jambes me soutiennent à peine ; mais j'aurai la force de vous accompagner jusqu'à la porte du parc.
Le docteur fut obligé décéder au caprice de sa malade, et tous quatre sortirent, accompagnés de la meute joyeuse. M. Riquemont s'était emparé d'Aristide pour lui montrer ses espaliers en fleurs ; M. Savenay offrit naturellement son bras à madame Riquemont, qui ne l'accepta qu'en rougissant. 11 mesura son pas à celui de Louise, et tous deux allèrent lente* ment sur les galons fleuris, suivant à longue dislance le vieux docteur et le campagnard.
— Eh bien ! monsieur Herbeau, demanda celui-ci, que pensez-vous de ce jeune homme ?
En voyant Louise attachée au bras de Savenay, le vieux docteur n'avait pu réprimer un mouvement de jalousie. Ce n'était pas assez pour lui d'avoir triom- ^
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phé sur le terrain de la science : il est des triomphes plus doux! Aristide s'était assuré la conquête de la gastrite ; mais il fallait encore sauver la clientèle du cœur. D'ailleurs, M. Herbeau ne se dissimulait pas que cette conquête pouvait lui échapper d'un jour à l'autre. Il connaissait M. Riquemont; il savait combien son humeur était capricieuse et fantasque; malgré les belles protestations qu'il avait reçues de ce diable d'homme, il ne se cachait pas à lui-même que M. Savenay avait singulièrement réussi dans le cœur de son hôte. £n moins d'un instant, la candeur d'Aristide s'altéra, son innocence pâlit, sa vertu chancela, et Yago passa tout entier dans celte âme que Dieu avait pétrie d'amandes douces, de lait et de miel.
— Ce jeune homme est bien, très-bien, en vérité, répondit le perfide Herbeau. Il manque d'expérience^ il a besoin d'étude, mais l'exercice de son art le fortifiera. Et puis, c'est un garçon modeste, s'ezprimant avec facilité, jugeant bien les hommes....
— Et les chevaux aussi, s'écria M. Riquemont ; avec cela un véritable agronome, qui pourrait en remontrer aux plus habiles ; en même temps un excellent horticulteur, capable de nous foire manger des melons à la Saint-Philippe 1
— Ce jeune homme est fort bien, à coup sûr, ajouta le docteur d'une voix paternelle; dans quelques années, il pourra faire un médecin distingué, pourvu toutefois qu'il ne veuille point se jeter dans les innovations de la science; car c'est là ce qui perd les jeunes gens, monsieur Riquemont, c'est là ce qui
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les perd tous. Et M. Savenay est bien Jeune encore! n ftt plus jeune que nous, monsieur Rîquemont. Au reste, un charmant cavalier, à ce qu'il m'a semblé, un aimable cavalier, je ne crains pas de le dire.
— Et un bon convive, s'écria M. Riquemont; un convive qui boit sec et n'éternue pas du grec à chaque phrase. (
— Ce jeune homme est décidément fort bien, ajouta encore une fois l'insinuant Herbeau, qui se glissait comme une vipère dans le cœur de l'époux; ses manières m'ont charmé, je m'emploierai certainement de tout mon pouvoir au succès de ses débuts.
— Voilà qui est d'un galant homme, monsieur Herbeau, dit M. Riquemont en lui frappant sur le ventre.
— Oh ! mon Dieu, repritle docteur avec une modestie pateline, j e n'ai pas grand mérite à parler de la sorte, car je crois sincèrement que les succès de M. Savenay pourront très-aisément se passer de mon influence.
— Il est certain que M. Savenay semble annoncer un mérite du premier ordre, dît M. Riquemont avec Tair important d'un homme qui a la prétention de s'y connaître.
— Un très-grand mérite sans doute, ajouta le docteur, et qui ne manquera pas de trouver un patronage plus doux et plus puissant que celui du pauvre vieil Herbeau. Tenez, je me rappelle avoir assisté, comme j'étudiais encore à Montpellier, aux débuts d'un docteur récemment établi en cette ville. Il était ignorant comme une carpe, mais jeune et beau comme Antinous.