‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 28 sur 89 · CHAPITRE 11. G · texte numérisé non relu

CHAPITRE 11. G

— Afa! VOUS, du moins, vous reverrez nos chères montagnes ! Plus heureux que moi sans doute, vous ne tenez pas à la patrie par vos seuls souvenirs; la patrie vous garde des parents, des amis; elle n'a plus pour moi que des tombes.

— J'ai laissé dans nos monts une vieille mère et une jeune sœur : toutes mes joies. Madame, et toutes mes douleurs sur la terre.

— Vos joies, sans doute ; mais pourquoi vos douleurs?

— Ma sœur est consumée par un mal sans remède.

— Vous dites sans remède, vous, docteur! vous, son frère !

— La science n'y peut rien. Madame, et, si l'amour d'un frère avait pu la guérir, je ne pleurerais pas sur elle.

— La jeunesse la sauvera.

— C'est la jeunesse qui la tue. Hélas ! son mal n'a pas de nom ; c'est une de ces âmes solitaires qui se dévorent en silence, un de ces cœurs trop richement doués qui se flétrissent et meurent au milieu de leurs richesses inactives. Il serait difficile. Madame, de compter tout ce que la province renferme de ces natures languissantes. Le monde ne les connaît pas, elles ignorent elles-mêmes le mal qui ronge leur printemps dans sa fleur. Ëplorées, elles ne savent pas la cause de leurs larmes ;, rêveuses, elles entrevoient à peine la patrie de leurs rêves. Elles portent en elles un deuil qui ne pleure personne et qui s'étend sur toutes choses. Le monde, les voyant entourées des faveurs de la fortune, dé-

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ploreque Dieu ait refusé la santé à tant de bonheur, et la science, s'épuisant pour elles en Tains efiorts, torture ces fiiibles corps qui ont déjà bien assez de leur âme. Le monde est grossier, et la science est aveugle. Mais que vous conté-je Ih, Madame? JW blie que ces réflexions, inspirées par le misérable état d'une personne qui m'est chère, ne sauraient avoir pour vous qu'un médiocre intérêt,

— Vous vous trompez, Monsieur, vous wus trompez peut-être; poursuivez, je vous prie ; votre sœur m'intéresse vivement : jeune, noble et soufflante, n'a-t-elle pas droit à l'intérêt de tous? Qu'estce donc enfin que ce mal? ajouta Louise avec ooe inquiète curiosité.

—* Qui pourrait le dire. Madame? Elle sent en elle un fleuve de vie qui voudrait s'épancher, et qui, refoulé sans cesse, dévaste le sein où il est enfermé. ' Dieu, dans sa cruelle bonté, l'a faite riche de trésors qui n'ont point cours autour d'elle. Pâle, triste, affaissée, elle promène sur nos collines ses jours mornes et ennuyés, ou bien, assise au coin du foyer, elle cache des larmes que ne comprendrait pas sa mère. L'inaction la consume, une secrète impatience la dévore. Il est un bonheur innommé, souvenir du ciel que nous apportons en naissant ; elle le demande à la nuée qui passe, à l'oiseau qui vole, au vent qui gémit. Les soupirs de la brise à travers le feuillage la plongent dans d'inexplicables rêveries. Parfois pèse sur elle, comme un sommeil de plomb, une insoucieuse indolence ; parfois aussi, saisie de je ne sais quelle soudaine ardeur, son ftme, franchissant l'ho-

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rixoti borné qui IMcrase, s*élance et se perd dans les régions mystérieuses. L'&me s'épuise vite à ce vol solitaire, et retombe, fatiguée et meurtrie, sur la pierre de son exil. Ame sainte I cœur trois fois noble, qui se meurt de trop de vie ! Quand on songe qu'il n'est pas un coin de la province où ne se cache une de ces existences étouffées, faut-il s'étonner, Madame, que des voix éloquentes se soient élevées contre une société où la souffrance est répartie en raison des facultés de bonheur que nous avons reçues de Dieu?

-^ A ces existences malheureuses Dieu envoie la résignation, réponditLouise en baissant la tête»

-—Non, Madame, non, s'écria Savenay; la résignation est fille des hommes, la résignation est lâche, car la souffrance est impie. Faillir au bonheur, c'est manquer à sa destination. Que dira le Créateur lorsqu'il verra les âmes qu'il avait envoyées sur la terre comblées de ses dons et de son amour lui revenir pâles, éperdues et usées dans les larmes?

— Votre sœur n'est point mariée sans doute?

-— C'est là ma seule consolation. Madame; caria pauvre en&nt, que peut-elle attendre du mariage, si ce n'est un surcroit de douleurs? Dans la position de fortune où nous a laissés la mort de notre père, la main de ma sœur doit prétendre moins haut que son cœur : elle ne se mariera pas. Pourquoi la plaindre? Vous connaissez la race d'hommes qui peuplent nos campagnes, et peut-être pensez-vous, comme moi, qu'il vaut mieux s'éteindre victime de ses illusions que de survivre à leur ruine.

Tous deux arrivaient à la porte du parc ; Savenay

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pressa doucement le bras de Louise et la salua avec une froide politesse. Le docteur Herbeau, qui se sentait médiocrement curieux de visiter les élèves de M. Riquemont, proposa à la jeune malade de la ramener au cbàteau; Louise refusa. Elle avait besoin de recueillement, et d'ailleurs, M. Riquemont ayant déclaré qu'il n'était nullement disposé à céder la société d'un docteur si spirituel, force fut bien au pauvre Aristide de suivre avec ses petites jambes le campagnard et M. Savenay, qui marchaient à grands pas, dissertant chaudement sur le traitement des chevaux glandes, et ne s'apercevant pas de la piteuse mine du compagnon qui trottait sur leurs traces.

Louise, aussitôt qu'elle les eut perdus de vue, fut inondée par je ne sais quel sentiment de solitude enivrante. Elle se jeta sur le gazon. Les oiseaux gazouillaient dans la ramée; les feuilles du tremble et du bouleau frémissaient d'amour autour d'elle; les insectes ailés semaient l'air de rubis, d'amétbystes et d'émeraudes; les herbes, échauffées par le soleil, faisaient entendre cette crépitation voluptueuse qui remplit les champs durant les beaux jours. Louise pleura, mais ses larmes ne furent point amëres; elle rêva, mais cette fois ses rêves parcoururent des régions enchantées, son âme y rencontra des âmes fraternelles. Les tièdes brises passaient sur son visage comme des bouffées de bonheur; il lui semblait que la création venait de commencer pour elle. L'univers était jeune et beau; elle souriait au printemps, à la lumière, à l'azur du ciel; elle croyait entendre des voix mélodieuses qui chantaient en elle, et se mé-

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laient aux divins concerts de la nature. Quel changement s'était fait dans son existence? Elle l'ignorait et ne se le demandait pas; mais elle sentait que le monde n'était plus désert et que la vie avait des fleurs, des fruits et des ombrages verts. Elle demeura longtemps ainsi. Il était l'heure de midi ; les arbres n'avaient plus d'ombre : elle se leva et suivit l'allée du château. Son pas était lent, mais léger. Arrivée sur la terrasse, le vieux castel de Riquemont lui parut moins laid et moins triste. Le cheval de Savenay revenait de l'abreuvoir; elle l'admira avec un sentiment de satisfaction dont elle ne chercha pas à se rendre compte. Rentrée au salon, elle se laissa tomber sur sa bergère. La croisée était ouverte; Louise aspira l'air avec joie. Son pouls était rapide, les roses de la santé semblaient prêtes à refleurir sur ses joues; tous ses membres étaient chargés de cette molle fatigue que jette à la jeunesse le retour du printemps. Elle se rappela les premières paroles que lui avait murmurées Savenay; elle se dit qu'en effet la nature était bonne.

Cependant le docteur Herbeau expiait cruellement le triomphe éclatant qu'il venait de remporter. Obligé de reconnaître la supériorité d'Aristide, poussé par le sentiment d'une jalousie que nous n'avons qu'indiquée jusqu'ici, mais qui doit se développer plus tard^ M. Riquemont faisait payer chèrement au docteur ses succès et ses avantages. Au lieu de suivre les sentiers qui couraient tapissés de verdure sous le dôme des ormeaux et des chênes, il avait pris méchamment à travers les terres labourées, sous un soleil de feu; et

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quand Aristide, la front ruisselant de Stiêur, restait en arrière et faisait mine de vouloir s'échapper le long de quelque haie, le châtelain s'arrêtait aussitôt, et, l'appelant du geste et de la voix, se gaudissÀitde le Yoir péniblement eiyamber les sillons qui, comme autant de poutres» lui barraient le passage

•^ Allons, papa, s'écriaiMl, l'exercioe est recommandé par Hippocrate.

U arriva que le docteur, ayant empêtré ses jambes dans les ronces d'un champ, trébucha et s'étendit gentiment sur le chaume. M. Eiquemont courut à lui, et le relevant :

— Chevalier de la Légion d'honneur, je vous crée officier, lui dit-il.

Jamais le rustre n'avait déployé tant de brutale impertinence ; jamais il ne s'était acharné si opiniâ^ trément à sa victime. M. Savenay, qui souffrait visi^ blementde la position d'Aristide, cherchait par mille moyens à détourner l'humeur de cet homme te^ rible; mais il y réussissait rarement. Gioirait-oa qu'une fois dans la prairie où pâturaient ses élèves, cet infernal Riquemont fut pris de la fantaisie de faire monter le docteur Herbeau sur un étalon, et de le voir ainsi galoper à cru, sans bride et sans étriers? Je laisse à penser si le docteur Herbeau se récriai Mais l'impitoyable châtelain, le saisissant à bras le oorps, ne p9.i:lait de rien moins que de rattacber» comme Mazeppa, sur l'une des plus fringantes bétes; et je ne sais trop ce qu'il en serait advenu sans l'iB' tervention de M* Saven^y, qui parvint, non «au* peine, à délivrer son infortuné confrère. Certes, Aris*

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tide aurait fait là une rude promenade, s'il n*eût porté dans son cœur une source d'eau -vive dans laquelle il étancbait le sang de ses blessures. Louise était cette source mystérieuse qu'il entendait ynurmurer sans cesse, et qui entretenait en lui la fraîcheur embaumée d'un printemps éternel. Dans sa candeur, ce vieil enfant allait même jusqu'à se féliciter des mauvais traitements que M. Riquemont lui faisait subir. B se disait que c'était justice qu'il payât son bonheur, et que, pour le mériter, il pouvait bien souffrir un peu. Et puis ne se sentait-il pas coupable lui-iïïôme à l'endroit de M. Riquemont? sa conscience d'honnête homme n'était-elle pas quelque peu troublée? Ah! sans doute, car il savait ses perfidies; i n'était pas de ces séducteurs passés maîtres qa prennent la femme de leur hôte sans plus de scrupule que s'il s'agissait de cueillir une pomme dans le verger de leur voisin. Il est de nobles âmes chez lesquelles la passion ne saurait étouffer le sentiment du devoir ; telle était l'âme du docteur Herbeau. Que de nuits il passa à pleurer sur ses félicités criminelles, à s'accuser tout bas vis-à-vis de M. Riquemont et d'Adélaïde ! Que de fois il entendit les serpents du remords lui siffler aux oreilles les noms de parjure et de traître ! Quand, par hasard, il trouvait au logis Adélaïde affectueuse et soumise, au château M. Riquemont amical et poli, il se sentait mourir de honte. Parfois rexaltation de sa conscience aux abois lui inspirait des résolutions désespérées : il se décidait à rompre un lien illicite, et, pour modérer les élans de son repentir, ce n'était pas trop d'une recrudescence de

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brutalité de la part de M. Riquemont, d'un redoublement d'humeur chez l'acariâtre Adélaïde. Alors, du moins, il avait une excuse à ses trahisons; plus tourmenté, plus abreuvé de fiel, son bonheur lui semblait moins amer et plus légitime. Son martyre toi rouvrait les portes du ciel ; il trouvait dans les per»^ ' entions qu'on lui faisait subir la permission d'aimer et d'être aimé.

Cependant les trois promeneurs avaient repris le chemin du château. Une fois sur la terrasse, le docteur parvint à s'échapper, et courut, rimprudent,où l'appelait son cœur.

Louise était plongée, depuis une heure, dans cet état de rêverie qui flotte entre la veille et le sommeil, et qui est à la pensée ce que le crépuscule esta la terre, lorsqu'elle se sentit tout à coup réveillée parla pression d'une main qui s'était emparée de la sienne. Elle ouvrit les yeux, et reconnut le docteur Herbeau agenouillé aux pieds de la bergère.

— Cher docteur ! s'écria-t-elle avec effusion, tout émue qu'elle était encore du bonheur nouvellement éclos qui chantait dans son âme.

Ce cri de tendresse pénétra de part en part le cœur d'Aristide, et en fit jaillir une des phrases surannées qui, pour cet esprit naïf, étaient restées I'cïpression la plus vraie, la plus hardie de la passion.

— Divine Louise I dit-il en baisant une petite main qu'on ne retira pas; Vénus endormie n'était pas plus belle que vous I

— Prenez garde, répondit la coquette en faisant allusion à madame Herbeau, dont la jalousie était

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