‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 4 sur 89 · TN DÉBUT · texte numérisé non relu

TN DÉBUT

me charmait! Ainsi nous allions, n'obéissant qu'à sa fantaisie. L'ombre des pics, en s'aliongeant, nous rappelait Theure du retour. Nous tournions bride et retrouvions à mi-côte le président et le conseiller cheminant au pas de leurs bêtes. La caravane se reformait : on revenait comme on était parti. M. de Ghampbaudier ne témoignait aucune jalousie, et mon oncle me savait gré de l'empressement que je montrais à divertir, à promener ses hôtes.

Les soirées s'écoulaient dans une intimité dont elle était la vie. £Ile descendait à l'heure du dîner, encore tout animée par la course et par le grand air, parée comme pour une fête. Les gais repas ! et si vous l'aviez vue trempant ses lèvres mutines dans la mousse des vins pétillants comme elle! Au salon, elle eût sauté par la fenêtre plutôt que de rester en repos. Elle tapait de ses petits doigts sur leâ touches d'un vieux clavecin, commençait un morceau qu'elle n'achevait pas, se levait, cajolait mon oncle, Tentrainait dans un tour de valse, et s'échappait pour courir au jardin. M. de Ghampbaudier était pour elle plein de mansuétude; il souriait à tous ses caprices, et, quoi qu'elle s'avisât de

dire ou de faire> n'y trouvait jamais à reprendre. Mon oDcle ne m'avait pas trompé, c'était un homme délicieux. Dans mon ivresse, j'avais tout oublié, je ne savais plus rien ; je ne voyais plus qu'elle, il n'y avait plus qu'elle pour moi dans l'univers : tout le reste D'était, âmes yeux, qu'ombres, fantômes, illusions. Je la voyais en toute liberté ; sa beauté n'avait rien de farouche ni d'imposant; je pouvais supposer, sans trop de présomption, que ma présence ne lui déplaisait pas. Eh I bien, vers le milieu d'octobre, je n'étais pas plus avancé que le jour de son arrivée. C'est qu'en vérité elle n'était, dans son abandon, ni coquette ni provoquante; la mobilité de son esprit la défendait mieux que n'aurait pu le faire la pruderie la plus consommée; sa familiarité même déroutait la passion plutôt qu'elle ne l'encourageait, et vingt fois mon secret avait brûlé mes lèvres sans réussir à s'échapper. Je m'indignais contre moimôme, je me demandais si je la laisserais partir sans emporter au moins l'aveu de mon amour. Oiaque mâtin, je remettais au soir, le soir au lendemain, et le lendemain me retrouvait aussi entreprenant que la veille.

Un jour, j'étais seule avec elle, sur un petit Inc situé au pied de la montagne, à quelques portées de fusil de la Roseraie. M. de Gbampbaudier atait grand souci de sa peau, et n'était pas homme à Tex* poser plus volontiers à l'eau qu'au feu; il était resté prudemment sur la rire, en compagnie de mon ODcle, qui n'atait pas de son côté un goût bien prononcé pour les excursions nautiques. Henriette« — qu'on m'eût étonné si on m'eût dit alors que ce n'était point là le plus suate des noms! — Henriette avait exprimé le désir de faire le tour du lac en bateau, et nous étions partis tous deux.

Les promenades sur l'eau portent à la réTcrie les natures les moins rêveuses. Nous étions partis gaiement, elle riant, et moi riant, comme elle, de ma

maladresse à gouverner notre embarcation; en moins d'une heure, le rire et ie babil s'étaient éteints, une vague tristesse nous avait gagnés insensiblement Tun et l'autre. C'était par un de ces derniers soleiis qui ont tant de douceur et de mélancolie. L'air était tiède, le ciel un peu voilé, le lac uni et bleu comme une nappe de lapis. Nous gardions un profond silence. Elle se tenait assise eil face de moi, dans une attilude recueillie qui ne lui était pas habituelle ; je ne ramais plus, je la regardais, tandis que la barque, poussée par un courant, allait s'échouer sur le sable d'une anse creusée dans le rocher -et qu'abritait un taillis de chênes. Nous étions à depuis Quelques instants, et je croyais sentir le trouûle de mon cœur passer peu à peu dans le sien. Je ne sais plus comment cela1!:e fit : je pris sa main, j'osai lui dire enfin que je l'aimais. J'étais sincère, je dus être éloquent, Je m'attendais à ce qu'aux premiers mots elle m'interrompît par un de ces éclats d'implacable gaieté qui désarçonnent la^ passion plus sûrement que le dédain ou la colère : il n'en fut rien. Elle avait laissé sa main dans les miennes, et, grave comme une jeune

mère, elle m'écoutait d'un air triste et doux. —- Monsieur Paul, répliqua-t-elle d'un accent pénétré, je mentirais en vous disant que je me tiens pour offensée. Non, je suis touchée, au contraire, des sentiments que vous m'exprimez; je le suis d'autant plus que je n'ai rien fait pour les mériter. Permettez-moi de m'acquîtter en bons conseils. Il faut en rester là, monsieur Paul! Mon devoir est de vous arrêter au début d'une aventure oii je ne saurais vous suivre, et qui pourtant vous mènerait plus loin que vous ne le voudriez peut-être. Prenez garde! Oubliez ce que vous m'avez dit, n'y revenez jamais ! M. de Champbaudier est plus ombrageux, plus clairvoyant qu'il n'en a l'air, et... vous ne le connaissez pas.

— Me tuera-t-il? demandai-je en souriant.

— Prenez garde! prenez garde! répéta-t-elle avec une étrange insistance : c'est plus sérieux que vous ne le pensez.

— Enfin, me tuera-t-il?... Eh bien, qu'il me tue! m'écriai-je.

— Oh ! il ne vous tuera pas, dit-elle doucement, & donc !

Et, après un moment d'hésitation, d'un ton bref et d'une voix ferme :

— II ne vous tuera pas, monsieur Paul; mais, tant qu'il vivra, il vous poursuivra de sa haine, et partout, à toute heure, vous la sentirez, veillant à vos côtés. Il ne vous luera pas, mais il vous frappera, par des voies ténébreuses, dans votre carrière ^ dans votre considération, dans vos amitiés les plus chères, dans vos afTections les plus innocentes. Il ne vous tuera pas; mais il sera dans votre destinée comme un de ces insectes invisibles qui accomplissent dans l'ombre et le silence leur travail destructeur. Si une disgrâce imprévue vous atteint, ne cherchez pas d'où le coup part, c'est lui qui l'aura machinée ; si vous subissez une défection, c'est lui qui l'aura provoquée; si tout à coup le sol où vous marchez tremble et s'effondre sous vos pieds, c'est lui qui l'aura miné sourdement. Je le connais, moi, je l'ai vu à l'œuvre. Malheur à qui le heurte I malheur à qui l'offense I malheur à qui lui fait obstacle ! C'est une belle âme, allez, et moi, je suis une heureuse femme.

En achevant ces mots, sa voix s'était brisée dans un sanglot : elle pleurait, et de ses dents elle dé-

durait son mouchoir. Je baisais ses mains, j'aurais doBné Bia^e pour avoir le droit de sécher sous mes lèvres les pleurs qui baignaient son visage.

— Et moi, disais'je, qui vous croyais heureuse I

— Je suis folie, j'ai tort de vous dire tout cela, reprit-elle en passant son mouchoir sur ses yeux. J^ tort, c'est mal. H y a des choses qu'une femme ne doit jamais dire, alors même que tout le monde les connaît. C'est la première fois que cela m'arrivc. Vous êtes jeune, vous entrez dans la vie avec toute lln^périence, tout Tentralnement de votre âge, il m'a semMé que je devais vous avertir. Vous ne me méprisez pas, monsieur Paul?

Oe que je répondais, vous le devinez sans peine. Ces révélations inattendues, ce beau sein gonflé de sanglots, IHmraolation de sa jeunesse, dont j'avais pu douter jusque-4à, dont je ne doutais plus à cette heure, étaient autant àé séductions nouvelles : je l'avais aimée dans son enjouement, et je Tadorais lians ses larmes.

— Laissez-moi vous aimer, lui disais^je. Que me fait, à moi, la haine de cet homme ? Je vous aimerai tant qu'à votre tour, vous m'aimerez peut-être.

— Non, monsieur Paul, non, répondit-elle, et si vous avez pour moi une affection sincère, vous ne devez point souhaiter que je vous aime. Je ne suis pas heureuse, mais Dieu fait bien tout ce qu'il fait, Dieu connaissait le sort qui m'était réservé, et, dans sa bonté, il m'a créée d'essence mobile et légère. Je me suis appliquée à perfectionner son œuvre ; vous avez pu voir que je n'y ai pas trop mal réussi. Voilà comment j'ai surnagé où d'autres, à ma place, se seraient englouties. Des qualités sérieuses m'auraient servie moins bien que mes travers : béni donc soit Dieu qui m'a faite ainsi I A défaut de bonheur, j'ai les petits profits de ma frivolité. Tout me distrait, un rien m'amuse. Je cours aux joies qui se jouent à la surface de la vie : si elles ne sont ni profondes ni enivrantes, elles ne coûtent ni remords ni regrets. Enfin, et surtout, je suis libre : il y a dans mon cœur un sentiment qui me venge et qui m'affranchit. L'homme à qui j'ai été livrée sent un juge dans sa victime : j'échappe à sa domination, et, malgré lui, il subit la mienne. Je suis libre, mais à la condition de ne point donner prise au joug qui reste suspendu sur ma tête, et qui

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m'écraserait. Si j'aimais, si j'avais le malheur d'aimer, il le saurait bien vite , les rôles seraient intervertis, ma chute le relèverait, et sous un pareil maître, juste ciel I sous un pareil maître qui aurait le droit de se dire outragé, que deviendrai8-je?une esclave avilie. Allons, monsieur Paul, ajouta-t-elle CD se levant et changeant brusquement de ton, laissons là l'amour, et soyonsamis 1 Un instant, vous avez cru que vous m'aimiez : c'est ce bateau qui a causé votre illusion. Vous aurez pris cet étang pour le lac de Genève, ces rochers pour ceux deMeillerie, et vous m'avez fait l'honneur devoir en moi Julie d'Etange. Venez, partons, retournons par terre, puisque les promenades sur l'eau peuvent vous égarer à ce point.

Elle avait sauté du bateau sur le sable, et déjà elle gravissait de roche en roche, pendant que moi, debout, immobile à la môme place, je la suivais des yeux, confus comme un enfant qui voit l'oiseau qu'il comptait mettre en cage glisser entre ses doigts et s'envoler en sifflant.

— Eh bien, Saint-Preux, venez-vous? cria-t-elle.

Je la rejoignis, et nous revînmes par la berge. J'essayai vainement, durant le trajet, de ressaisir

l'étrange créature; c*6st à peine si elle paraissait se -souvenir de la scène qui venait de se passer entre nous. Le jour baissait ; quand nous arrivâmes, il était nuit close. Au moment de franchir la grille, elle se retourna et me tendit la main.

— Adieu I dit-elle. Gardez un bon souvenir de moi. Je n'oublierai pas cette journée, el votre amitié me sera toujours chère.

Je cherchai à la retenir ; j'ouvris les bras pour Tenlacer et l'attirer contre mon cœur : elle courait déjà le long de l'avenue.

Nous étions, en rentrant^ plus agités, elle et moi, qu'il n'eût convenu de le laisser paraître. J'ignorais l'art de feindre et me sentais contraint, embarrassé. Henriette, malgré ses efforts pour reprendre son aplomb et sa sérénité, avait encore quelque chose d'ému dans la voix, et il était aisé de voir que ses jolis yeux avaient pleuré. Mon oncle ne s'aperçut de rien : c'était un enfant, mon bon oncle. En revanche, le président avait le front soucieux, et, pendant le diner, à la clarté rabattue de la lampe, je remarquai qu'il nous observait d'un regard oblique et défiant. De mon côté, je l'examinais avec

une attention sérieuse, et j'étais frappé, pour la première fois, de la laideur morale empreinte sur la figure de cet homme. Je Tezaminais, et, comme un hideux palimpseste, sous Ghampbaudier je découvrais Maugars. Des gens épris du pittoresque diraient qu'il avait l'œil saillant du crapaud et la bouche de la vipère... Non I Sa face était tout simplement l'enseigne d'une âme basse; elle éclairait d'un jour sinistre les avertissements que j'avais reçus, et, franchement, je fus épouvanté. J'aurais fait bon marché de moi-môme. Ce n'était pas.de moi qu'il s'agissait, mais de l'aimable et charmante femme qui portait si légèrement le fardeau de sa destinée. Je ne pouvais être dans sa vie qu'un élément de trouble ou de malheur. Je n'hésitai pas, ma résolution était prise. Il me semblait que l'adieu qu'elle m'avait jeté me traçait mon devoir. Je m'éloignerais, je quitterais la Roseraie : tout me le commandait, tout m'en faisait une loi, tout me criait que je ne devais pas, que je ne pouvais plus rester. Et je restai, pourtant! Vous allez apprendre quelles furent les conséquences de mon indécision et de ma lâcheté.

A l'époque de mon séjour à la Roseraie, les campagnes du Dauphiné offraient moins de sécurité que vous ne seriez en droit de le supposer, d'après les allures de ce récit. La haine de l'étranger, l'humiliation de la France envahie étaient profondes dans ce département frontière où l'Empereur, à son retour de l'île d'Elbe, avait commencé la marche trioniphale qui ne devait s'arrêter qu'à Paris. Au printemps de 1816, un mouvement insurrectionnel échouait aux portes de Grenoble. Ce n'était qu'une échauffourée, un rassemblement de paysans qu'on . reçut à coup de fusil et qui se seraient dispersés d'eux-mêmes, si l'autorité, mieux avisée, so fût contentée de fermer les portes de la ville; les réactions sanglantes qui s'en étaient suivies avaient

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achevé d'exa&pérer les populations rurales. A tant de causes d'agitation étaient venues se joindre la disette et la famine. Les ressources étaient épuisées, l'hiver s'avançait menaçant, et ces montagnes, où je ne rêvais qu'amour et tendresses mutuelles, se remplissaient de sourdes colères. Plus d'une fois, dans mes excursions au delà des limites fixées par mon oncle, il m'était arrivé de rencontrer des figures qui n'avaient rien de rassurant. Nous vivions en paix à la Roseraie et aux alentours; mais, à quelques lieues de là, il y avait des zones malsaines où la politique, la misère et la faim servaient de prétextes à tous les exc^, et où il n'eût pas été prudent de s'aventurer à la brune. Nous vivions en paix, mais nous entendions parler fréquemment de pillage, de brigandage, d'attaques à main armée; on se barricadait le soir, et le mot d'ordre était de tirer impitoyablement sur tout individu qui s'introduirait ou chercherait h s'introduire de nuit dans l'eliclos de la propriété. Il n'est milieu^ si tourmenté qu'il soit, où l'esprit né fitiisse par s'acclimater; d'ailleurs, en ces temps malheureux, il n'y avait pas un coin du territoire qui ne fût en proie aux mêmes

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agitations. Nos distractions en souffraient peu, nos habitudes s'en ressentaient à peine. Le danger souriait à rimagination d'Henriette, et M. de Champbaudier lui-même en avait pris bravement son parti. Depuis qu'on s'entretenait d'assassinats commis dans la contrée, il n'aimait pas à perdre de vue le toit de son hôte, et un tour de jardin lui semblait préférable aux longues chevauchées; il comptait sur les prochaines assises pour donner une entière satisfaction à ses instincts belliqueux.

Je n'avais pas quitté la place, ainsi que je me rétais promis et comme j'aurais dû le faire. Au moment d'accomplir ma résolution, le courage m'avait manqué. Cependant la place n'était plus tenable ; j'avais perdu le bonheur de ma vie pour avoir voulu y porter la main. Henriette n'avait pas recouvré complètement sa liberté d'allures; je restais gêné dans mon attitude, M. de Champbaudier nous surveillait, et, sous son air obséquieux, sous ses manières cauteleuses, je sentais germer et je voyais poindre la haine. Pour concilier deux choses inconciliables, la passion qui me retenait et le devoir qui m'ordonnait de m'éloigner, j'avais annoncé qu'un

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travail important, trop longtemps différé, m'obligeait d'aller à Grenoble. Je partais le matin ; seulement, au lieu de me rendre à la ville, je m'enfonçais dans le pays, et je m'abandonnais librement à tous les mouvements de mon âme. Je n'attendais rien, je n'espérais rien, et n'avais pas même la consolation de me savoir aimé; j'aimais, et n'en demandais pas davantage. J'aimais, et, hors d'Henriette, il n'était pas de joies, pas de félicités contre lesquelles j'eusse consenti à échanger le mal que j'endurais. Ces premiers désespoirs de la jeunesse ont une âpre saveur, ont une volupté sauvage que regrette plus tard l'amour heureux et satisfait. Je parcourais, triste et désolé, les belles solitudes que nous avions visitées ensemble. Je retrouvais partout son imag^; je cherchais partout la trace de ses pas. Je m'arrêtais dans les fermes où nous nous étions reposés tous deux ; les sites qu'elle avait traversés étaient encore éclairés, à mes yeux, de sa grâce et de son sourire. Je rentrais à la nuit, et j'achevais la soirée auprès d'elle. Notre intimité n'avait plus l'abandon ni le charme des premiers jours, un regard jaloux nous épiait; mais, en secret, je m'enivrais de sa présence, et ces quel-

qoes heu;resy malgré la contrainte qui pesait sur nous, étaient le prix de ma journée.

Un jour, la date en est restée gravée dans ma mémoire, c'était le 15 octobre, j'avais poussé ma course plds loin que d'habitude, vers des régions où je m'aventurais pour la première fois. En revenant le soir, je m'égarai. Je suivais depuis près d'une heure un sentier creusé dans le roc, bordé d'un côté par des précipices, de l'autre par une forêt de sapins qui escaladaient la montagne comme une armée de noirs géants. J'avançais lentement, la nuit tombait, le lieu était sinistre. A l'extrémité du défilé, un homme que je n'avais pas aperçu se jeta à la tête de mon cheval, et me demanda classiquement la bourse ou la vie. Le drôle était sincère; le pistolet qu'il tenait au 'poing Témoignait de sa bonne foi. La réponse ne fut ni moins nette ni moins franche que la requête : je lui coupai la figure d'un coup de cravache, et j'enfonçai jusqu'au vif l'acier de mes éperons dans le ventre de ma monture, qui s'enleva sur ses jarrets. Au môme instant un éclair me frappa au visage, un coup de feu partit à mes oreilles, je me vis enveloppé d'un nuage de fumée. Ces choses-là se

passent en moins de temps qu'il n'en faut pour les raconter. Je n'étais pas atteint, mon cheval fit un bond terrible, un galop furieux m'emporta. J'avais pris ma cravache entre mes dents et plongé la main dans un de mes arçons : je me retournai comme un Scjthe> et, pour l'acquif de ma conscience, je tirai à tout hasard sur le bandit qui disparaissait dans le bois. Cela fait, pour plus de sûreté et en cas de nouvelle attaque^ je glissai mon second pistolet dans la poche extérieure de ma veste de chasse, puis, sans essayer de ralentir ou de diriger l'animal effaré qui dévorait l'espace, je lui laissai le soin de retrouver sa route et de me ramener au logis.

Une heure après, j'enfilais l'avenue à bride avalée. ^s fenêtres du château étaient éclairées brillamment; des voitures dételées et de toute sorte encombraient la terrasse; il y avait dans l'air des senteurs de gala. Je me souvins que mon oncle avait, ce jour môme, à dîner toute la Cour royale de Grenoble : j'arrivais en retard, on était à table.

Je m'habillai à la hâte, et, à peine remis, je passai dans la salle à manger où se trouvaient rassemblés une douzaine de convives. J'étais encore d'une pà-

leur livide; mon .entrée eut le succès d'une apparition. Madame de Champbaudier m'aperçut la première ; elle maîtrisa mal un mouvement d'effroi.

— Ahl mon Dieu, qu'^ donc M. Paul? dit-elle à mon oncle, en se penchant vers lui.

J'étais décidé à passer sous silence la rencontre que j'avais laite. Dans son égoïsme, la passion n'admet qu'f^le au monde; elle a horreur de tout ce qui pourrait la distraire ou la détourner d'elle-même. Les préoccupations au sein desquelles je vivais absorbé se seraient accommodées difficilement des ennuis et des tracas que n'eût pas manqué de me susciter une pareille affaire; en outre, il eût fallu confesser l'existence errante et solitaire que je menais depuis quelques jours, et comment l'aurais-je expliquée? J'étais pris déjà dans un engrenage de mensonges et de réticences. Je rassurai mon oncle et m'excusai de mon mieux. Je m'étais oublié, j'avais brûlé la route, mon cheval s'était emporté. Cela dit aussi brièvement que possible, j'allai m'asseoir au bout de la table, à la place qui m'était réservée^ et, pour me réconforter, je bus coup sur coup deux ou trois verres de vin d'Espagne.

Je ne me donne pas poiA* un héros; cependant, je tiens à vous dire que l'espèce de prostration où j'étais en arrivant provenait uniquement de la course effrénée que j'avais fournie; l'émotion du danger n'y entrait pour rien. Cette émotion, je ne l'éprouvai qu'après coup, en me retrouvant en présence d'Henriette ; ce fut seulement en la revoyant que je mesurai dans toute son étendue le péril auqwl j'avais échappé. Â la pensée qu'il s'en était fallu si peu que je ne la revisse jamais, j'eus peur, et, par je ne sais quelle hallucination d'épouvante rétrospective, je me sentis roulant au fond d'un ravin, avec une balle dans la tête. Ce ne fut, qu'un instant, et, brusquement^ sans transition, je passai des affres de la mort à l'enivrement de la vie. Je vivais, j'étais jeune, j'aimais! Jamais Henriette ne m'avait paru si jolie, jamaisje n'avais été, comme à cette heure, enveloppé du rayonnement de sa beauté. Il y avait là d'autres femmes jeunes et belles; je ne voyais, je n'entendais qu'elle. Elle m'observait d'un air inquiet ; je jouissais délicieusement du trouble qu'elle né cherchait pas à cacher, et qui me la rendait plus chère. Une réaction violente se faisait en moi. L'atmosphère

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de la salle, Téclat des lamiëres, le parfiun des vins, le bruit confos des entretiens, tout se réanissait pour surexciter mon cerveau. J'en arrivai bientôt à un état d'exaltation fiév]:euse dont j'avais conscience et que je m'efforçais en vain de contenir : j'étais emporté par une sorte de vertige, comme, une heure auparavant, par le galop de mon cheval. Une fois encore j'oubliai tout, ma carrière, ma position, les conseils de mon père, les traditions de ma famille, le tribunal de Saint-Marcel, M. de Champbaudier, les avertissements d^enriette. Rien de tout cela n'existait plus, n'avait jamais existé pour moi; je vivais, j'étais jeune et j'aimais I

Au salon^ pendant qu'on prenait le café, je me trouvai seul un instant avec elle dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Qu'ave^-vous ? que s'est-il passé? demandât-elle aussitôt d'un ton presque impérieux.

— Rien, lui dis-je.

— Vous me trompez.

Et comme elle insistait,- je ne résistai pas à la fantaisie d'éprouver son cœur.

•- Eh bien, répliquai-je, puisque vous voulez le sa-

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voir, j'ai été attaqué, on a tiré sur moi... Voilà tout. A son tour, elle devint pftle comme la mort.

— Voilà tout I voilà tout! répétà-t-elle d'une voix tremblante. A votre avis, ce n'est pas assez, i. Vous regrettez qu'on ne vous ait pas tué.

— Non, vraiment! m'écriai-Je, car je sens à présent plus que jamais tout le prix de la vie... Si j'avais été tué pourtant^ cela vous eût donc fait quelque chose?

— Oh I taisez-vous, taisez-vous 1 dit-elle avec un accent profond et passionné.

Je n'attendis pas la fin de la soirée ; comme un joueur qui s'enfuit pour compter son or, j'allai m'enfermer dans ma chamb: p, et là, je m'abîmai dans la contemplation de mon bonheur. Aimé, j'étais aimé! Tout me Tavait dit, je n'en pouvais douter: son effroi, sa pâleur, l'émotion de sa voix, la flamme de son regard, tout l'avait trahie, tout m'avait dit qu'elle m'aimait.

Mon bonheur, hélas ! fut de courte durée. Il y avait sur le marbre d'un guéridon plusieurs lettres à mon adresse, arrivées par le courrier du jour, et que, dans mon agitation, je n'avais pas remarquées d'à-

bord; en les apercevant, je ne pus me défendre d*un sentiment d'appréhension, comme si je voyais dans chacune d'elles une menace de la destinée. Je me décidai enfin à les ouvrir, et, en les passant en revue, mes yeux rencontrèrent récriture de mon père : je frissonnai, mon cœur se serra. Ainsi que le style, récriture, c'est Thomme: droite, ferme, arrêtée, celle de mon père avait je ne sais quoi d'impératif et d'absolu qui me frappait pour la première fois. Je brisai le cachet, et je fus attéré : avec la concision, avec la précision d'un arrêt, il m'était enjoint de partir sur-le-champ, pour me rendre à Paris.

J'avais été élevé comme on l'est rarement aujourd'hui, dans les principes d'une soumission rigoureuse à l'autorité paternelle : si mon père était mon ami, il n'était pas mon camarade, et tout en moi ployait devant un ordre émané de lui. Je n'eus pas même la pensée d'un ajournement. La malle-poste partait le matin de Grenoble ; il était minuit, je n'avais plus que quelques heures à passer sous ce toit où resterait ma vie. Depuis longtemps d^à la Cour royale avait repris le chemin de la ville ; j'éveillai mon oncle, je lui dis adieu, puis je revins pour faire

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