CHAPITRE lil
vantes, et ne négligeait rien pour devenir un jour la gloire de son pays. Tout cela l'induisait bien en dépenses, mais le docteur Herbeau saurait apprécier et reconnaître dignement les sacrifices que son fils s'imposait pour le satisfaire. II se plaignait toujours un peu de cette timidité qui l'avait tenu si longtemps garrotté, et dont il n'était pas encore parvenu à se défaire entièrement; mais il reconnaissait lui-même que chaque jour en détendait les liens, et ne doutait pas que la fréquentation des hautes classes de la société ne lui valût bientôt une complète délivrance. II avait, lui aussi^ un bien vif désir de presser sur son cœur son cher père et sa tendre mère ; mais le temps des vacances doublait ses travaux au lieu de les suspendre : il faisait à lui seul le service de l'hôpital. Et puis, c'était durant la saison d'automne qu'il allait herboriser aux alentours de Montpellier. Il avait composé un magnifique herbier destiné à son père ; mais lord Flamborough ayant laissé voir combien il serait heureux de posséder un pareil trésor, Célestin n'avait pas cru pouvoir se dispenser del'of • frir à sa seigneurie. D'un autre côté, il n'osait appeler à lui sa tendre mère^ car le trajet était difficile, et la route, en certains endroits, périlleuse. Il racontait de temps à autre des histoires de loups effrayantes. EntreCastaro et Langogne, une troupe de comédiens avait été dévorée par une troupe de loups ; dans ce coquin de pays, il n'était pas rare de voir les loups se jeter dans les voitures et emporter les voyageurs, comme des agneaux, au fond des bois. Ces relations glaçaient d'épouvante madame Herbeau
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et surprenaient fort le bon docteur, qui avait fait maintes fois cette route sans apercevoir la queue d'un loup ; il en concluait^ après de mûres réflexions, qu'entre Castaro et Langogne, le nombre de ces animaux féroces s'était considérablement augmenté. Tel était à peu près le texte habituel des lettres de Célestin. On pense bien que ces bienheureuses lettres avaient couru dans Saint-Léonard. Aussi, dans la ville et aux environs, n'était-il pas de merveilles qu'on ne racontât de cejeune homme ; il n'étaitbruit surtout que de son intimité avec lord Flamborough. Les pères le citaient comme exemple à leur fils; les mères le convoitaient comme époux pour leurs filles; plus d'un jeune visage rougissait au nomde Célestin; l'espoir de son retour agitait plus d'un jeune cœur. Il est très-vrai que l'arrivée du nouveau docteur avait refroidi ces bonnes dispositions et fait baisser en moins d'un jour les actions du jeune Herbeau ; mais en suivant les conseils d'Adélaïde, rien n'était perdu, tout était réparable encore: on pouvait escamoter au profit de Célestin la faveur qu'avait surprise Henri Savenay. Ses cours étaient achevés, il venait de passer sa thèse de la façon la plus brillante; s'il ne Pavait pas envoyée à ses parents, c'est qu'il voulait la déposer lui-môme aux pieds de son auguste père. Il fallait donc rappeler Célestin sur-lechamp etl'opposeràM. Savenay. Quelques moisauparavant, Aristide avait décidé que son flls, pourse compléter, resterait à Montpellier un ou deux ans après avoir soutenu sathèse, car il était bien jeune encore: Adélaïde avait jugé cette décision sage et prudente.
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Oai, sans doute, sage et prudente alors ; mais les circonstances avaienl terriblement changé» etdésor* mais les deux époux ne pouvaient plus sans folie prolonger Tabsence de ce fils bien-airaé.
Malheureusement Aristide était trop enivré des triomphes de tous genres qu'il venait de remporter pour pouvoir apprécier convenablement l'opportunité et l'urgence d'une telle mesure ; Adélaïde avait mis à la proposer trop de hâte et de sauvage brusquerie. Le cœur avait emporté la tête, laja* lousie avait égaré la raison. Enfin la passion aux abois lui avait inspiré une foule de métaphores incongrues qui ne pouvaient que révolter un esprit élégant et correct, trempé, dès le berceau, aux sources de la latiûité.Ia plus pure. Si la forme du discours d'Adélaïde avait déplu au docteur Herbeau, le fond de la proposition ne lui avait pas agréé davantage. Abdiquer le lendemain d'une victoire I vendre Colette ! abandonner RiquemontI céder à d'autres soins la santé de Louise, ce trésor si doux et si cher I Aristide sentit courir dans ses os le froid de la mort et demeura quelques instants comme anéanti sous le coup de ces rudes paroles.
-^ Vous ne répondez pas? s'écria la lionne en courroux.
Aristide connaissait la jalouse ; comme elle n'avait rien laissé percer jusqu'alors de ses craintes à l'endroit de Riquemont, il ne démêlait pas nettement ce qui se passait en elle; mais, sachant tout ce qu'un refus formel de sa part pouvait éveiller de soqpçonp» il se tint prudemment sur ses gardes, et
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sut conteDir dans son sein l'indignation et la colère qui grondaient et voulaient éclater.
U releva lentement la tête, et se tournant vers Adélaïde :
— Nous en reparlerons, dit-il.
— Nous en reparlerons! s'écria l'impétueuse en frappant ses mains avec violence. Nous en reparlerons, dites-vous? mais vous ne sentez donc pas votre maison chanceler sur ses fondements? vous ne voyez donc pas le gouffre ouvert pour nous engloutir?
— Chère amie, répliqua le docteur avec bontés soyez sûre que la maison ne chancelle pas le moins du monde; vous seriez très-embarrassée vous-même de me montrer le moindre petit gouffre entr'ouTert pour nous engloutir. Rassurez-vous, la maison est solide'et nous ne serons point engloutis. Quelque désobligeante qu'elle soit pour moi, la mesure que vous me proposez ne me semble pas complètement déraisonnable ; mais il fout voir, il faut attendre : tout cela mérite réflexion.
— Attendre I s'écria-t-elle.
— Sans doute ; nous verrons plus tard. Vous savez mes projets sur Célestin; voilà trois mois à peine» vous-même les approuviez. Peut-être serait-il sage de laisser Célestin un ou deux ans de plus au foyer de la science. Songez qu'il est bien jeune encore pour porter le fardeau que vous lui réservez. J'oserai vous faire observer que, de mon côté, je ne suis point encore assez vieux pour jouer le rôle de don Diègue. D'ailleurs, je le répète, je ne décide rien à celle heure ; je réfléchirai, nous en reparlerons. Quant ii