‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 5 sur 89 · VN DÉBUT · texte numérisé non relu

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mes préparatifs de départ. J'obéissais, mais en frémissant; j'obéissais, mais en rongeant mon frein. Aveuglement de la passion I j'aurais dû le bénir, cet ordre de mon père, qui, en me rappelant, en me forçant à m'éloigner, coupait court à mes'entraînements, mettait lin à mes défaillances, et m'arrachait victorieusement à l'abîme où je m'enfonçais de plus en plus ; c'était mon salut, c'était surtout le salut d'Henriette : j'aurais dû le bénir comme un bienfait, comme une intervention de la Providence. Eh bien, non ! Je ne sentais, je ne comprenais qu'une chose : j'étais aimé et je partais 1 elle m'aimait et je la quittais ! je partais sans avoir recueilli sur ses lèvres l'aveu de sa tendresse ! je la quittais sans lui laisser, dans une dernière entrevue, mon âme tout entière ! J'avais la tôteen feu, j'étais ivre de désespoir.

J'habitais au rez-de-chaussée; résolu à ne pas me coucher, j'ouvris ma croisée et descendis sur la "terrasse. 11 faisait une nuit splendide : la lune, ronde et pleine, avait gagné le haut du ciel. Un calme universel régnait autour de moi, le calme des nuits sereines. Tout reposait; la maison était ensevelie dans le silence du sommeil. Seule, Henriette veillait; sa

lampe brûlait encore. La chambre qu'elle occupait était située au premier étage ^ presque au-dessus de la mienne y à l'angle de la façade; celle dé H. de Ghampbaudier, au même étage, à l'angle opposé ; les deux appartements séparés par une vaslc pièce qui servait de salon commun. Que de fois, à pareille heure, caché dans un massif, j'avais suivi d'un œil éperdu les évolutions de son ombre sur les rideaux ! Que de fois aussi, dès l'aube naissante, j'étais venu à la môme place épier le moment où elle paraissait à sa fenêtre, rose , blanche et souriante comme un gai rayon du matin I Maintenant je lui adressais, dans mon cœur, un adieu suprême, un adieu désolé.

J'étais là, les pieds scellés au sol, les yeux fixés sar ses vitres, quand je vis soudain les rideaux s'agiter, et Henriette, comme si elle obéissait à une évocation mystérieuse, vint, doux fontôme, s'accouder au balcon. Elle était enveloppée d'une pelisse; ses cheveux, à moitié défaits, s'enroulaient autour de son cou et tombaient en désordre sur ses épaules. Elle demeura quelque temps absorbée dans une rêverie profonde. Elle avait à la main le bouquet

d'arrîère-saîson qu'elle portait à la soirée : tout à coup, elle y plongea son charmant visage, et j'entendis qu'elle pleurait. En relevant la tête, elle m!aperçut : son regard resta attaché sur moi. Nous nous taisions ; pas une parole ne fut prononcée. Au premier mouvement qu'elle fit pour se retirer, je murmurai son nom et j'étendis les bras vers elle : elle mit un doigt sur sa bouche, laissa tomber son bouquet et rentra.

Ici, mon jeune amt, que se passa-t-il en moi? C'est à vous de me l'expliquer; mon sang, glacé par l'âge, ne peut plus le comprendre. Tant ^d'émotions ressenties en si peu de temps m'avaient jeté dans un état indescriptible: j'avais perdu la conscience de moimôme, je ne me possédais plus. Que vous dirai-je? La croisée d'Henriette restait entr'ouverte : c'était une fascination. Je devins complètement fou. Un démon me poussait : je m'élançai contre la façade, je ni'accrochai aux refends^ je me suspendis aux moulures, je me cramponnai à toutes les arêtes, et, avant que j'eusse songé seulement à me rendre compte de l'acte insensé auquel je me .livrais, j'arrivai, comme dans un rêve, jusqu'à la hauteur du balcon.

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Au moment où je me disposais à le frandiir, Henriette épouvantée se précipita au-devant de me».

— Malheureux! vous me perdez, dti*eUe.

Puis, par un brusque mouvement, elle prit ma tête entre ses mains et elle la couvrit de baisers.

— Et maintenant, ajouta-t-elle, va-t-en! va-t-eni et ne te tue pas 1

J'étais le plus innocent, le plus candide de$ séducteurs. Une résistance farouche eût achevé de m'exaspérer: chose étrange I ce fut le contact de ses lèvres qui m'apaisa. Je m'en allais, j'en atteste le ciel! J'étais encore à l'âge béni où l'amour se contente de peu : je m'en allais, satisfait du prix qui venait de m'ôlre octroyé, quand j'entendis le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait : c'était celle de M. de Champbaudier. Henriette s'enfuit, je n'eus que le temps d'enjamber la balustrade, et je me jetai dans sa chambre

A cet endroit de son récit, M. deR... s'était interrompu : un pâle sourire, reflet des joies perdues, erra un instant sur ses lèvres, une lueur attendrie éclaira ses tempes, et, comme si la fée du souvenir l'eût touché de sa baguette enchantée, il tomba dans

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une méditation silencieuse que n'osa point troubler son jeune confident.

Au bout de quelques minutes, il reprenait assez gaiement :

Ce n'est pas tout que d'escalader les balcons : une fois monté, il faut en descendre. J'ignore comment s'y prenait Romeo; mais je tiens pour certain que les balcons du palais Capulet à Vérone étaient moins rudes à la descente que ceux du petit castel de mon oncle en Dauphiné. A Dieu ne plaise, 6 mon enfant, que je pense à railler les souvenirs de ma jeunesse ! U est bon pourtant que vous cachiez dans quelles réalités vulgaires ou terribles peuvent s'achever ces folles équipées, si poétiques en leurs commencements.

L'alouette ne chantait pas; Taube était loin encore de l'horizon ; M. de Champbaudier avait refermé sa croisée, et je m'en allais par où j'étais venu, descendant pied à pied, les mains déchirées et les ongles brisés, la route périlleuse que j'avais gravie si facilement. C'est Timage des joies que donne la passion : on y arrive d'un bond et enivré ; on en rc-

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vient meurtri et toat saignant Pour que rien ne manquât aux difficultés du retour» un brouillard léger, transparent, mais humide, s'était élevé de terre et avait trempé les arêtes qui, à chaque instant, se dérobaient à mon étreinte. Vingt fois, de guerre lasse, j'eus la pensée de me laisser choir, au risque de me rompre les os; la crainte de compromettre Henriette relevait mes forces, ranimait mon coulage, et je m'incrustais dans la pierre. Si l'homme appliquait au bien la moitié seulement de l'énergie qu'il déploie dans le mal, où n'atteindrait-il pas? Enfin, après bien des péripéties, j'entrevoyais le port. Encore un effort, et j'étais sauvé t Je commençais à respirer, quand tout à coup mon pied glissa, et je fis un mouvement violent, désordonné, pour me rattraper à une des saillies. Puissances du ciel I je crus entendre, en ce moment, la trompette du jugement dernier. Une détonation formidable avait retenti, et, répercutée par les échos de la montagne, roulait, comme un tonnerre, dans le silence de la nuit.. C'était l'explosion d'une arme à feu: le coup était parti tout près de moi. Henriette jeta un grand cri, et je tombai sur le pavé.

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J'étais tombé sans me faire aucun mal ; je me relevai, convaincil qu'on m'ayall pris pour un malfaiteur et qu'on venait de tirer sur moi. En moins d'une minute, toute la maison fut en l'air: les abois forcenés des chiens qui s'étaient élancés de leurs niches auraient suiB pour j jeter l'alarme et pour la réveiller de la cave au grenier. Les vitres s'éclairaient; les lumières couraient dans les appartements ; un visage effaré se montrait à chaque ouverture. Déjà M. de Champbaudier s'était précipité chez sa femme, et j'entendis qu'elle disait, folle de terreur et de désespoir :

— Il est tué ! il est tué I Qui est-ce qui l'a tué?

Ce qu'il répondit ne vint pas jusqu'à moi. Elle

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poussa un second cri, plus faible que le premier, et il me sembla que sa vie s'exhalait dans un profond soupir.

Cependant des pas tumultueux ébranlaient les marches de Tescalier; on tirait les verrous, on débarricadait la porte; une immense rumeur remplis* sait le logis. J'étais toujours à la même place, hébété, stupide, anéanti, attendant que le ciel s'écroulât sur ma tète, quand j'aperçus à mes pieds, gisant sur le sol, quelque chose qui reluisait. Je me baissai machinalement et ramassai un pistolet dont le canon, tiède encore, sentait la poudre fraîchement brûlée. Je retournais cette arme entre mes mains, je l'examinais, je la reconnaissais. La pensée est plus rapide que l'éclair : je compris tout. J'avais repris ma veste de chasse : le pistolet, vous vous en souvenez, qu'après l'attaque au coin du bois j'avais glissé dans* la poche de cette veste, et que, par un funeste oubli, je n'avais pas songé à retirer, en était sorti violemment pendant que je descendais du balcon, et, en frappant le pavé, il était parti dans le choc. Puisque je n'avais pas été surpris comme un larron, tout n'était pas désespéré : avec un peu d'à*

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dresse et beaucoup de meDSonges, je pouvais sauver Henriette.

Les deux battants de la porte venaient de 8*ouvrir avec fracas; tous les serviteurs, armés jusqu'aux dents, mon oncle et M. de Ghampbaudier en tête, firent irruption sur la terrasse : M. le président et M. le conseiller dans un costume de nuit des plus galants, et qui m'eût égayé en toute autre rencontre. On m'entourait, tout le monde, parlait en même temps, vingt questions m'assaillaient à la fois. M. de Ghampbaudier seul se taisait : les mains enfoncées dans les poches de sa robe de chambre à ramages, il m'envisageait d'un œil inquisiteur qui ne promettait rien de bon.

J'avais ressaisi mes esprits; avec un aplomb, avec une aisance dont je suis loin de me vanter, j'entamai une explication qui, à défaut de vérité, ne manquait pas de vraisemblance. Prêt à partir au point du jour, je m'étais jeté sur mon lit, après avoir fermé ma valise. Tout à coup, le sable avait crié sous un pas furtif et rôdeur. Je m'étais élancé, j'avais sauté sur la terrasse, et m'étais trouvé face à face avec uu homme de mine patibulaire, qui n'avait pu s'intro-

duire qu'avec effraction ou par escalade. À mesure que j'avançais dans mon récit, je sentais se développer en moi une facilité d'invention^ un talent de composition et de mise en scène sur lequel je n'aurais pas osé compter. A la clarté de la lune, j'avais vu l'homme comme en plein midi. Je donnai son signalement : collier de barbe rouge, cheveux roux en broussailles, sourcils touffus, taille courte et trapue, blouse de toile grise. A mon aspect, il avait fait un geste menaçant, un mouvement de béte fau^ qui va se ruer sur sa proie. J'étais armé, je l'avais ajusté, mon coup de feu était parti alors qi^'il montrait les talons, et, comme dernier trait de réalité, j'ajoutai que je pensais l'avoir atteint.

Cette relation présentait un tel caractère de vraisemblance et de bonne foi, qu'il n'aurait pu venir à l'esprit de personne d'en suspecter la sincérité. M. dgChampbaudier pourtant ne paraissait pas bien convaincu : son gros œil plein de défiance restait rivé sur moi, et semblait chercher à lire jusqu'au fond de mes entrailles. Quand j'eus fini, on se porta, suivant mon indication, vers l'endroit par où le bandit s'était échappé en se laissant glisser le long

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du mur. He4ireusemeni> la lune, en cet instant, se cachait derrière les monts; le brouillard épaississait, et robscorité croissante s'oiqjiosait à l'inspection des lieux.

— C'est bien, monsieur » dit enfin le président qui, jusque-là, n'avait soufflé mot : nous verrons cela au jour. Puisqu'un malfaiteur s'est introduit ici, il a dû laisser des traces de son passage : la justice informera. S'il est blessé, comme vous le pensez, il ne peut être loin : nos gens vont courir après lui. Dans tous les cas, gr&ce à votre sang-froid que j'admire, grâce surtout à la promptitude, à la subtilité de votre coup d'œil vraiment merveilleux, nous avons de toute sa personne un signalement si net, si précis, qu'il ne saurait se dérober longtemps aux recherches de l'autorHé : Î6 vous fais mon compliment, monsieur!

Et là-dessus, accompagné de mon oncle qui se confondait en excuses et s'exbakit en doléances, d se dirigea du côté de la noaison, pendant qu'une demi-douzaine de serviteurs partaient, comme des limiers, pour battre h campa^^se.

Quelle nuiti je n'étais pas au bout. Il était trop

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clair que M. de Ghampbaudier n'acceptait pas comme paroles d'Évangile la petite histoire que je venais de débiter. M. de C!hampbaudier flairait évidemment un mystère. Il n'aurait pu dire ce qui s'était passée mais il sentait qu'il s'était passé quelque chose que je ne disais pas. Il ne pouvait s'expliquer autrement que je ne l'expliquais moi-même la détonation qui l'avait réveillé en -sursaut ; mais un instinct l'avertissait, tous ses soupçons élevaient la voix pour lui crier que je le trompais. Il était impossible que, pendant la soirée, il n'eût pas remarqué mon trouble et celui d'Henriette. Quand ilavait ouvert sa fenêtre, ce n'était pas pour consulter les astres : c'est qu'il avait perçu des bruits suspects. Enfin, l'état violent dans lequel il avait trouvé sa femme n'était pas fait, il faut le reconnaître, pour le disposer à la crédulité. 11 n'était pas douteux qu'au lever du jour, M. de Ghampbaudier ne se rendît sur le théâtre du prétendu délit pour rechercher s'il en existaitréellement des traces : il s'agissait donc pour moi dé donner un corps à mes fictions, il s'agissait de fabriquer, à l'appui de mes mensonges, des témoignages irrécusables, lumineux comme la vérité

J'avais regagné mon appartement, et j'attendais avec anxiété qae la maison rentrât dans le repos d'où je l'avais tirée. Au bout d'une heure, tout était redevenu silencieux. Le brouillard avait redoublé d'intensité ; quoique avancée, la nuit sans lune et sans étoiles se prêtait à mes nobles desseins. Je sortis à pas de loup, et m'appliquai d'abord à érail- 1er le sable de distance en distance, en figurant la trace des longues enjambées d'un homme qui s'enfait. Les chiens qui avaient commencé par gronder, s'étaient tus en me reconnaissant. Je m'enfonçai dans le massif, j'en écartai les branches, j'en brisai quelques-unes. Je ne m'en tins pas là: je me laissai couler le long du mur, je le dégradai par places, j'éventrai la haie qui en défendait les abords. Aux alentours, je piétinai sur l'herbe, j'ouvris un passage à travers les ronces, je foulai les broussailles, j'écrasai les ajoncs. Ce glorieux travail accompli, je fis un long détom* et rentrai par la grille dont j'avais une clef. Ciomme je montais les degrés du perron, je me rencontrai nez à nez avec M. de Champbaudier, plus blafard, plus livide que le jour qui se levait.

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— Encore sur pied, monsieur le substitut! dit-il en me lançant un regard louche et fauve.

— Oui, répliquai-je d'un ton dégagé : j'étais allé jusqu'à la grille pour voir si nos gens revenaient.

— C'est du zèle, monsieur, c'est du zèle l Vous êtes admirable en tout.

Notre entretien en demeura là. Mon départ était forcément ajourné ; rentré chez moi, le front collé contre une vitre^ j'eus la satisfaction de constater de visu le prompt effet de mes manœuvres. M. de Champbaudier et mon oncle qui venait de se joindre à lui, suivaient pas à pas les traces que j'avais simulées. A la lueur du crépuscule matinal, je les voyais s'avançant côle à côte, et courbés jusqu'à terre comme s'ils cherchaient dans le sable des améthystes et des émeraudes. Ployés en deux, les mains sur les genoux, pareils à deux arcs de cercle parallèles, ils restaient en arrêt devant chaque empreinte, et on eût dit alors qu'ils retenaient leur haleine, de crainte d'en altérer les contours. Après un examen silencieux, ils se redressaient, ils péroraient, ils gesticulaient, ils se baissaient de nouveau pour mieux considérer la chose. Entraînés par les

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découvertes qui se multipliaient, ils s'étaient éloi* gnés de plus en plus, et avaient fini par disparaître dans la brume. Henriette était sauvée, je le croyais du moins; il ne s'agissait plus que de la rassurer et de la prémunir contre elle-même. Je la trouvai debout, en proie à une agitation qui touchait au délire. Je l'apaisai, je la mis au courant de tout, je la suppliai de me pardonner, je baisai ses mains dans un dernier adieu ; puis, m'esquivant 'de peur d'être surpris, j'allai me mêler aux groupes qui se formaient sur la terrasse.

La nouvelle s'était déjà répandue ; les serviteurs, lancés à la poursuite du bandit, l'avaient semée partout sur leur chemin, dans les fermes et dans les bourgs. On accourait de toutes parts ; la stupeur était générale. En quel temps vivion6-nousl Qui pouvait se croire en sûreté, quand la demeure d^s magistrats eux-mêmes n'était pas à l'abri des entreprises criminelles? Une maison si bien famée, si bien habitée, si bien fréquentée! qui avait pour bôles M. le président, M. le conseiller. M. le substitut! où, quelques heures avant l'attentat, touie la Cour- royale de Grenoble festinait à la même tabie,

U ne restait plus aux malfaiteurs qu'à s'introduire avec effraction ou par escalade dans les casernes de gendarmerie. On se pressait autour de moi ; je dus TÎngt fois redire mon récit, vingt fois répéter mes mensonges. Ce n'était rien encore. Mon oncle avait, dès le matin, dépêché un exprès à la ville ; dans l'après-midi, nous vîmes arriver en poste le procureur du roi, le juge d'instruction et le greffier du tribunal : l'action de la justice commençait. Nouvelle procession, nouvelles stations sur le théâtre du délit I Bref, je fis ma déposition, et, quand le greffier l'eut écrite, M. de Champbaudier, qui ne m'avait pas plus quitté que mon ombre, me présenta gracieusement une plume pour la signer. Ici, tous mes instincts se soulevèrent, ma conscience se révolta. Je pensais à mon père, à l'honneur de mon nom : je souhaitais que le sol s'entr'ouvrit sous mes pieds; j'étais tenté de m'enfuir et d'aller me jeter dans l'Isère. Cependant, debout et immobile devant moi, M. de Champbaudier me présentait la plumé fatale. Je le regardais : je croyais voir le diable en personne. — Eh bien, monsieur?... dit-il enfin avec un exécrable sourire.

Je crus entendre la voix d'Henriette qui me criait : SauTe-moi ! sauve-moi !

Comme un homme qui se précipite tête baissée dans le gouffre qu'il ne peut éviter, je saisis la plume et je signai.

— Ce n'est pas tout, monsit^or, reprit l'enragé président d'une voix mielleuse où perçait le venin, il reste encore à retrouver votre homme : il faut qu'il se retrouve, monsieur I

— Ma foi 1 m'écriai-je assez vivement, c'est atTaire à la police et à la gendarmerie royale. La montagne a des abris où il n'est pas aisé de pénétrer, ce ne serait pas le premier coquin qui aurait échappé à la justice.

— Il faut qu'il se retrouve, monsieur I II le faut 1 U le fanxi I répéta-t-il avec une insistance qui fit courir un frisson dans mes os.

Je ne sais pas ce qui m'empêcha de lui sauter k la gorge et de l'étrangler sur place.

Était-ce assez d'abaissement? assez d'abjection? assez d'ignominie? Ainsi, moi, magistrat, je venais d'égarer, de mystifier, de bafouer la justice I Moi qui, dans la poursuite des délits, me devais tout

entier à la recherche, au respect, au triomphe de la vérité, je venais de forger les preuves d'un délit qui n'existait pasi Voilà où j'en étais arrivé! Voilà, mon enfant, oh on en arrive, une fois engagé dans les voies tortueuses qui s'écartent du droit chemin. On voulait n'y mettre que le pied, et tout au plus y faire un pas ou deux ; il est déjà trop tard pour en sortir. On s'y enfonce, on s'y empêtre, on «y embourbe, et on s'en tire comme on peut, dégradé à ses propres yeux. J'étais rendu, j'avais hâte de m'arracher à l'atmosphère empoisonnée où j'étouffais depuis quelques heures. Ma présence à la Roseraie était désormais inutile; je pris congé dans la soirée, et j'allai coucher à Grenoble. Le lendemain, je partais pour Paris, le cœur noyé âe hoùte ^t de dégoût.

vu

J'oecopaîs seul rintérieur de la malle-poita; mes réflexions étaient amôres^ Je n'emportais pas môme aiec moi la consolation d'aroir, au prix de ma dignité, assuré le repos d'Heiffiette. Je m'étais avili sans profit, je la laissais en proie aux soupçons de l'affreux président; je n'aurais été dans sa destinée qu'un surcroît de maltieur. J'étais à bout de forces, mon corps et mon esprit ployaient sous une lassitude écrasante : je tombai peu à peu dans un accablement qtd me délira du supplice de mes pensées. Les relais soeéédaient aux relais , les horizons se renouvelaient, les paysages fuyaient le long de la route : affaissé sur moi-même, c'est k peine si, dans l'état de torpeur où j'étais, je sentais vivre encore mon amour. Vous l'avouerai* je? mon amour se

mourait de honte, lui aussi I Jj'amour est fier de sa nature, il respire difficilement dans les bas-fonds où je l'avais tratné. Combien de temps dura ce voyage? J'avais oublié quel en était lé but, je ne comptais ni les nuits ni les jours. l'ourquoi me trouvais-je dans cette boite roulante? Je ne le savais plus. Quels étaient les fleuves qui coupaient les vallées? quelles étaient les villes, bruyantes ou silencieuses, que je traversais au galop des chevaux? Tout m'était indifférent. Un matin, en mettant la tôte hors du vasistas, je vis les tours de Notre-Dame qui se dressaient devant moi dans la bruine : je tressaillis comme si on m'eût arraché brusquement au sommeil, le sentiment de la réalité me ressaisit violemment tout entier. Mon père m'attendait, j'étais parti pour me ^ rendre à son ordre : j'arrivais , dans une heure je serais devant lui. Pourquoi me rappelait-il? qu'avaitil à me dire? de quel front allais-je l'aborder? A chacune de ces questions, j'étais près dexiéfaillir. Il faisait encore nuit quand la malle s'engouffra dans la cour de l'hôtel des postes. Je gagnai à pied le quartier retiré où j'avais grandi, et qui, dans Paris, était pour moi comme une patrie; à mesure que

j'en approchais, je ralentissais le pas. Je restai longtemps accoudé sur le parapet du Pont-Royal, regardant le cours de la Seine, écoutant le bruissement de l'eau sous les arches, jsans pouvoir me dé« cider à m'enfoncer dans la rue du Bac. J'errai long* temps aux abords de la rue du Cherche-Midi avant d'oser y pénétrer. Le mouvement de la ville commençait. De lourdes charrettes ébranlaient le pavé; V Angélus sonnait aux églises voisines; de confuses rumeurs s'éveillaient aux clartés de l'aube.' J'avais passé et repassé dix fois, comme un proscrit, devant l'hôtel où habitait mon père. Je soulevai enfin le maiteau de bronze : le bruit qu'il fit en retombant retentit dans mon cœur tname un glas. Je poussai la porte massive; en me retrouvant dans cette demeure où p?ci jeunesse n'avait reçu que de bons exemples, je sentis redoubler mes remords et mon effroi. Fidèle à ses habitudes matinales , mon père était déjà dans son cabinet de travail. Il se leva gravement en me voyant entrer : ses traits avaient une expression sévère. Il me tendit froidement la main, je l'embrassai ; j'étais plus mort que vif. -^Vous êtes en retard de vingt*quatre heures,

dit-il; je vous attendais hier. Vous n'avez pas eu d'accident de route?

— Non, mon père. Un incident imprévu et qui nécessitait ma présence, m'a forcé de rester chez mon oncle un jour de plus que je ne le devais.

— Je vous revois avec un visage fort défait, ajoutat-il en attachant sur moi un regard moins tendre qu'investigateur. Vous n'êtes pas souffrant? vous n'avez pas été malade?

— Non, mon père; c'est la fatigue du voyage.

— Vous ignorez pourquoi je vous ai rappelé?

— Je ne m'en doute pas, mon père.

— Asseyez-vous, je vais vous l'apprendre.

Je me laissai tomber sur une chaise : j'aurais été plus à l'aise en cour d'assises, au banc des accusés. Après un moment de silence :

— Vous vous souvenez encore, j'aime à le croire, des conseils que je vous donnai la veille de votre départ pour Saint-Marcel?

— Je ne les ai point oubliés.*

— Les avez-vous suivis?

Une sueur froide mouillait mes tempes, mon cœur ne battait plus, la vie m'abandonnait.

— Répondez, reprit-il, les avez-rvous suivis?

-- Je ne pense pas, répliquai-je d'une voix mourante, avoir failli à aucun de mes devoirs pendant le cours de ma première année judiciaire.

— Vous n'avez rien à vous reprocher?

— Rien, mon père,

— Vous en êtes sûr?

— J'oserais l'affirmer.

— D'où vient donc que le garde des sceaux m'a fait appeler pour me parler de vous?

— De moi, mon père!

— De vous. C'est à ma considération seule que vous n'êtes pas révoqué au début de votre carrière » ou tout au moins réprimandé officiellement.

J'étais perdu I Dans l'effarement de ma conscience^ je m'imaginai que ma honte n'était déjà plus un mystère; je crus que le secret en avait transpiré, qu'elle était dans l'air, que le garde des sceaux était instruit de tout. Je voulais me jeter aux pieds de mon père, embrasser ses genoux et lui demander grâce : la stupeur m'avait changé en pierre.

Mon père poursuivit :

— 11 paraîtrait, mon fils, que vous vous montrez

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fort inconsidéré dans tos discours, sinon dans vos actions. Il paraîtrait que vous ne vous gênez guère pour tenir en toute occasion des propos au moins déplacés dans la bouche d'un magistrat. Il paraîtrait, ta un mot, que vous exprimez librement, hautement les opinions les plus hostiles au gouvernement actuel. Vous êtes signalé tout à la fois comme un révolutionnaire et comme un bonapartiste; bref, vous étés un ennemi du roi.

Je tombais des nues, mais singulièrement allégé : je me gardai de l'interrompre. Dans un langage austère où respirait la plus haute raison, il discourut longuement sur l'attitude et les devoirs du magistrat à l'endroit des gouvernements. Il ne blâmait ni mes sympathies, ni mes regrets, ni mes préférences ; seulement, il entendait que le secret en demeurât au fond de mon cœur. 11 estimait que le magistrat, non plus que le pi;étre, ne doit se mêler à la politique; selon lui, la justice et la religion devaient se tenir au-dessus des partis, en dehors des passions, dans les régions sereines. J'écoutais comme un homme ^ui, sur le point d'être passé par les armes, en serait quitte pour une homélie.

— Mon père ! m'écriai-je d'une voix assurée quand il eut fini, je n'ai qu'un mot à répondre aux réprimandes que vous m'adressez : je ne les ai point méritées. Je n'ai tenu aucun des propos qu'on me prête charitablement; je ne me suis départi, en aucune occasion, du respect que je dois au gouvernement qui m'emploie. Mon père, vous pouvez m'en croire, Je suis victime d'une dénonciation d'autant plus odieuse qu'elle est en môme temps une dénonciation et une calomnie.

— Je vous crois, mon fils, je vous crois, répondit mon père avec sérénité. J'ai pu vous accuser d'étourderie; à Dien ne plaise que je m'abaisse jamais jusqu'à vous accuser de mensonge I

Je courbai la tête; mon supplice recommençait.

— Dites-moi, Paul, continua-t-il d'un ton plus affectueux, devinez-vous d'où le coup part? Est-ii, de par le monde, une personne à qui vous puissiez en attribuer l'honpeur?

-^ Il n'en est point! Je ne me connais pas d'enne-

niis; si je ni'en connaissais un seul, je craindrais de

lui faire injure en 1& soupçonnant d'une semblable

vilenie.

— Vous m'avez écrit que M. de Cbampbaudier était à la Roseraie en môme temps que vous : en quels termes étiez-vous ensemble?

— Mais, mon père... en bons termes.

— Vous n'avez rien fait qui pût Tofifenser?

Je me tus, comme pour consulter mes souvenirs.

— Madame de Cbampbaudier accompagnait^elle ^son mari?

— Oui, mon père.

— Vos lettres ne m'en avaient rien dit. .

Il me regardait flxeniept ; tout mon sang était à ma face.

— Au temps où nous vivons, reprit^^il, la politique se glisse partout, môme à la campagne; il n*est point d'intimité qui soit à l'abri de ce fléau. Ne vqus est-il jamais arrivé do penser tout haut devant M. de Cbampbaudier?

J'interrogeai ma mémoire,*et je me souvins qu'en 'effet, à la Roseraie, en présence du président, il m'était arrivé d'avancer et de soutenir, dans un langage très-mesuré d'ailleurs, des opinions qui n'étaient plus les siennes; mais, yenant de lui, la dénonciation dont j'étais l'objet prenait un caractère

tellement monstrueux, que, dans ma candeur, ou plutôt dans ma stupidité, malgré tout ce qfxe je savais, malgré tout ce que m'avait dit Henriette, j'hésitais à la lui attribuer.

— Je ne m'en défends pas, répliquai-je : parfois, devant M. de Champbaudier, je me suis permis de parler sans haine ni mépris de la Réyolution française, du génie de l'Empereur et de la gloire de nos armes.

— Ah I vous vous êtes permis cela devant M. de Champbaudier... Eh bien, voilà d'où est parti le coup, c'est lui qui vous a dénoncé, dit mon père du môme ton que s'il se fût agi de l'action la plus simple du monde et la plus naturelle.

— Quoil mon père, vous croyez M. de Champbaudier capable...

-— Si je l'en crois capable I s'écria-t-il en se levant, si je l'en crois capable I répéta-t-il d'une voix où |p*ondait une sourde colère. Un avocat qui a trahi son client! un magistrat de contrebande qui s'est fait l'instrument servile des réactions qui viennent de consterner la France ! un malheureux qui a spéculé sur la terreur qu'inspirait sa bassesse pour

extorquer la main d'une fille de bonne maison! Si je Ven crois capable I... si je le crois capable de dénoncer les gensl... Je le connais, je Tai Irouvé sur mon chemin. Cet homme est capable de tout, môme de calomnier une femme.

n demeura quelque temps silencieux, debout et appdyé contre le chambranle de la cheminée. Qu'avait-il voulu dire? à quoi faisaient allusion les dernières paroles qu'il avait prononcées? Je ne Tai jamais su ; M. de Ghampbaudier le savait sans^ doute.

— Que c'est bien de votre oncle de s'être empressé d'attirer chez lui un pareil hôtel... Que je reconnais bien là mon pauvre frère !... Ah I Philinte ! Philintel... Laissons-là ce Maugars, ajouta-t41 avec un geste de dégoût. Je ne vous ai pas rappelé seulement pour vous adresser des remontrances, j'éprouvais le besoin de vous voir, mon ami. Vous ne m'aviez jamais quitté ; cette maison est bien grande, est bien vide, depuis que vous n'y 6tes plus. Je vous ai mal reçu tout à l'heure : venez, mon fils, venez dans mes bras.

Moment doux et cruel! Rien n'est doux en effet comme l'expansion de ces natures habituellement

fermées } de même que rien n'est charmant comme la grâce dans la force ; mais la tendresse de mon père me remplissait de confusion. En recevant les témoignages de son affection , je regrettais la sévérité de son accueil; en me pressant contre son cœur, il enfonçait Taiguillon duremordsplus avant dans le mien.

— Maintenant, il faut aller vous reposer, dit-il. Je reverrai le garde des sceaux. Il avait décidé que vous changeriez de résidence; c'est une satisfaction qoe nous ne donnerons pas à l'honnête M. de Champbaudier. J'en fais mon affaire. Vous retournerez à Saint-Marcel, et nous aviserons plus tard. Allez dormir et dormez bien : vous n'en pouvez plus, mon cher Paul.

Je n'en pouvais plus, mon père disait vrai. Les émotions du retour avaient été le coup de grâce; j'étais littéralement broyé. Je me retirai dans la chambre que j'avais de tout temps occupée, où s'étaient écoulées les heures studieuses de ma jeunesse, et qui n'avait pas cessé de s'appeler la chambre de M. Paul. Je la retrouvai telle que je l'avais laissée. Mes livres étaient à la même place; je reconnaissais, comme de vieux amis, tous les objets qui m'entou-

raient. Les rideaux étaient fermés; un feu clair pétillait dans Tâtre. Tout respirait dans ce réduit le calme et le recueillement. Je donnai un coup d'oeil au jardin qui s'étendait sous ma fenêtre : les liias étaient encore verts; les feuilles jaunies des acacias jonchaient le sable de Tunique allée qui tournait autour d'un gazon; les merles couraient dans les fourrés; les chrysanthèmes étaient près de fleurir; quelques roses attardées frissonnaient dans Tair du matin. C'est là que j'avais joué tout enfant; c'est dans cet étroit espace qu'étaient éclos mes premiers rêves. Je m'attendrissais , mon cœur s'apaisait. Il y avait, dans le fait môme de la dénonciation dirigée contre moi, quelque chose qui, loin de m'irriter, me soulageait étrangement. La dénonciation de ce bon M. de Champbaudier était nécessairement antérieure de plusieurs jours à la fatale nuit qui avait précédé mon départ; j'y cherchais une excuse à mes fautes, j'y trouvais presque ma justification ; je n'étais pas éloigné de penser que j'avais usé d'un droit légitime, du droit de représailles. Je finis par me plonger dans mon lit, et ne tardai pas à m'endormir d'un profond sommeil : je l'avais bien gagné.

vin

La passion a cela de particulièrement terrible, qu'elle décolore et désenchante tous les autres aspects de la vie. Je m'étais figuré que j'allais rentrer, non- seulement sans efforts, mais encore avec délices, dans mes habitudes paisibles et régulières. L'épreuve que je venais de traverser n'était pas faite pour m 'encourager, pour me pousser dans la voie des aventures romanesques; je n'étais plus avide que de réalités bourgeoises. Je ne rêvais que joies du foyer, scènes d'intérieur, idylles domestiques. J'étais altéré de prose, affamé de vulgarité. Le grand chemin, leà sentiers battus ne répondaient pas suffisamment à la modestie de mes désirs, à l'humilité de mon ambition : j'aspirais à l'ornière. Hélas! au bout de quelques jours passés chez mon père, j'étais

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