CHAPITRE IV. iO
Louise venait, à son insu, de s'amuser avec le sentiment fraîchement épanoui dans son sein, comme un enfant avec son premier jouet. Elle avait paré la chambre de M. Savenay avec une joie de petite fille qui fait une chapelle; mais, ces soins accomplis, toutes les terreurs, toutes les perplexités du matin revinrent Tassaillir en foule. Elle pensait aussi à son cher vieux docteur; elle savait combien était vulnérable cette âme douce et tendre, toute remplie de susceptibilités exquises. Que penserait le bon Aristide en voyant cet étranger, cet ami de la veille, son rival enfin, installé au château, accueilli, fêté, comme il ne l'avait jamais été, lui, vieil ami de la maison? Ah ! son cœur saignerait sous cette cruelle injure, n accuserait Louise de dureté et d'ingratitude ; il se dirait qu'il n'avait été qu'un pis aller pour elle, et qu'un jour avait suffi pour effacer deux années de constante sollicitude. Voilà ce que penserait, ce que dirait le vieux docteur, et le vieux docteur aurait i^son peut-être. A ces réflexions, la jeune femme sentait son trouble redoubler et se changer presque en remords. Elle était soufirante, nerveuse, agacée, t^e moindre bruit du dehors, l'aboiement des chiens, ^ éclat de voix, une rumeur lointaine, la faisaient tressaillir et suspendaient le cours du sang dans ses artères. Puis elle finissait par se demander pourquoi cette folle agitation et ces vaines angoisses, puis* qu'elle était sûre que M. Savenay ne viendrait pas ; ^Ue en avait le pressentiment, et ses pressentiments oe la trompaient jamais. Était-il probable, en effet, que ce jeune homme accepterait les offres de M. Ri-
HO LE DOCTECB HERBRAU.
quemdhlfqu'jlrépondràitàutrementqiie par un refus discret à fces avances indiscrètes; qu'il Viendrait s'établir fatiiilièremeiit chez des connaissances d'un jour î En y songeàht bien, Louise né concevait môme pas qu'elle eût pris au sérieux les ordres de son niari, et fait tout prépare!^ pour recevoir cet hôle impossible, tepehdàtit elle allait, à chaque instant, de sa bergère à la fbAètré, dû salon à la terrasse; et, chose étrange, |)lus elle trouvait dé fraisons pour se rassurer,* plus elle s*agitâît comtoé une âme en peine.
Épuisée par tant d*émotions, elle était assise depuis une heure, prêtant i*oreilié àiix bruits qui venaient de la ville, lorsi^u^ellé entendit le galop d*un cheval qui semblait se dirigel* vers le château. Toht son sang reflua vêri ^on cœur, elle crut qu'elle allait mourir. Au bout de quelques ttiinules, la porte du sàloh s'ouvrit et M. Riquemont entra: il était seul. A peine ehtré, il se jeta dâiis un large feuteuil ; et, laissaht ses jatnbes glisser sur le jparqilei, jUsqti^Ji 6e qu*il se trouvât assis sur lé dos:
^ Notre artii à refusé net, dit-il ; j'ai eu beau prier, supplier, insister, ilâ tenu bon. J'aî joint tes sollicitations Mt thiénnes; inflexible, inébranlable, un rôc. Papa Herbeau ne se feerâil pas tarit fait prier, lui ; mais ce diable de Savenay, impossible. Charmant jetine homme d'ailleurs I J'ai déjéutté chez lui: ht)us avohs paHé de loi, LoUison. Il âftlrtne que ton êtathWrtt iauéun dànger;i6*était déjà moh opinion. Tu he m'as jâtiiais inspiré là moindre inquiétude; les femtties à ton âge ont toujours qiifelijues petites
CgAPlTEfi lY, Ul
choses. P^ns quelques années, tu engraisseras et deviendras énormci. Savenay (JH ^ussî ce que je te disais ce matin, qu'il te faut de? distractions; je t'en procureraij petite, Aussitôt qup tu seras un peu plus forte, je te mènerai aux foires et aux assemblées. Et puis nous Toyagerons, noqs irons de temps en temps à Limoges. Le changement d'air te fera du bien, la variété de§ sites te plaira ; je suis décidé à te donner de Tagrémept. Mais ti^ ne réponds rien, Louison ; si, au lieu de rester là comme une borne, tu me préparais uq verre d'absiqthe? J'étouffe de chaleur et de soif,
Louise se leva et sortit gravement, comme une ombre superbe et dédaigneuse, sans laisser tomber une parole ni môme un regard autour d'elle.
Après avoir transmis à un serviteur les ordres de son mari, elle s'enfuit au jardin, et là sa poitrine gonflée éclata, ses yeux fondirent en larmes. Cette enfant avait passé tout le jour à redouter Parrivée de Savenay, à s'indigner à l'idée qu'il pût accepter l'invitation de M. Riquemont; maintenant elle pleurait avec amertume ses terreurs trompées et ^es indigqatipns déçues. Pourquoi n'était-il pas vei^u? Ce n'était pp,s seulepfieut aux instî^nces dp M. Riqucr mont qu'i} avait résisté, mais aussi à celles de Louise. Si M. Riquemont n'eût pas imprudemment mêlé les sollicitations de sa femme aux siennes, M. Savenay, en refusant, aurait pu sembler n'obéir qu'à un louable sentiment de yéservq et de convenance ; invité au nom de Louise, ce refus n'était plus que du dédain pt pQqvfiHj a^ besoin, passgr pour upe offense.
il3 LK DOCTEUR HERBEAU.
Encore, s'il fût venu s'en excuser lui-même î Mais non, rien, pas un mot; il était difficile de pousser plus loin rindiiférence et le mépris.
Ainsi, cherchant à s'abuser elle-même, elle s'exaltait dans la douleur de sa dignité blessée; elle détournait le cours de ses pleurs, comme pour en cacher la source.
Ce transport apaisé, Louise courut, autant que ses forces le lui permirent, à la chambre inhabitée; elle arracha de leurs vases les fleurs qu'elle avait cueillies le matin, et les jeta par la fenêtre avec un mouvement de colère. Lorsqu'elle rentra au salon, elle trouva son mari endormi dans la position où elle l'avait laissé, près d'un flacon d'absinthe, dont le cristal, frappé par les rayons du soleil couchant, brillait comme une magnifique émeraude. Louise demeura quelques instants à contempler M. Riquemont ; puis, d'un air triste et résigné, elle alla s'asseoir près de la croisée ouverte, et resta rêveuse à regarder les ombres qui descendaient des coteaux dans la plaine, et les étoiles qui s'allumaient au ciel.
Cette journée s'acheva plus tristement encore pour le docteur Herbeau, car c'est toujours à l'aimable docteur qu'il nous faut revenir. Il rentra dans Saint- Léonard, non pas radieux comme la veille, mais sombre, jaloux, et tout agité de pressentiments funestes. Il apprit avec une secrète joie que M. Riquemont était retourné seul au château; il en conclut aussitôt que M. Savenay ne Tavait point accompagné. Mais qu'il étaitloinde s'attendre au coup terrible que venait de lui porter en ce jour la présence du châte-
CHAPITnE IV. 113
lain à Saint-Léonard I Certes, il eût mieux valu ponr Aristide que sa maison eût croulé dans les flammes, ou que ses.champs eussent disparu sous les eaux débordées de la Vienne.
On se rappelle que Saint-Léonard s'était vivement préoccupé, plusieurs jours àTavance, de la consultation qui devait avoir lieu au château de Riquemont ; les amis et les ennemis d'Aristide en attendaient le résultat avec une égale impatience. Dès le soir de cette mémorable journée, la grande nouvelle avait couru de rue en rue et s^était bientôt répandue dans toute la ville. Partout, dans les salons, dans les cafés, au théâtre, — madame Saqui donnait alors des représentations à Saint-Léonard ; — il n'avait été bruit que des avantages remportés par le docteur Herbeau. En moins d'un instant, l'étoile d'Aristide, perçant les nuages qui commençaient à la voiler, avait reparu brillante d'un nouvel éclat; celle de Savenay, si lumineuse à son lever, s'était éclipsée dans la brume. Décidément, le docteur Herbeau était encore le plus grand médecin qui se pût rencontrer; quoiqu'on s'intitulât modestement de la faculté de Montpellier, on était de taille à se mesurer avec la faculté de Paris. H faisait beau voir qu'un blancbec comme M. Savenay, à peine échappé des bancs de l'école, osât se poser en rival de ce patriarche de la science. Qu'était-il besoin d'ailleurs d'un nouveau médecin à Saint-Léonard? M. Herbeau ne suffisait-il pas à toutes les exigences? Se souvenait-on qu'un malade eût succombé dans la contrée, faute des $oins du docteur Herbeau? Colette n'était pas si
H 4 LE DOGTIEUA HP|IB«AII.
vieille qa*on wuU\i biej) I^ di^ i i) ^?^ ^i^i qu'elle boitait, mais s'agissait-il d^ pqr|eF son oiattre au chevet des souffrants, «omiDe {^. b|eofais^açe, Çglette avait des ailes.
£t puis, songes qu'il m §^% d'un mé^ecii^ com!Be d'uB confesseur, et que 1^ cp^p^^çe m se déplace pas en un jouF. Livre^t-ron a|i prefpjer venu la santé de son corps plul6t que le s«L)ut de sqi^ âme? ]\f. H^rbeau connaissait les ioftitenq^s f)u çUinat, )e^ variations de la température, la qualité d^s paux, 1^ nature du sol, la manière de vivre de^ in(iig^nes, leurs besoins^ leurs mœurs et liBurs babi(udes. Combien d'^n[iées ne fellaitril pas pour ^çqu^rir ce^ connaissances essentielles, si sévèremef^t recommandées par tlippocrate, sans lesque}|e§ un (nédeçin e$t plu§ f^ppn^ ea funéraillkis que }a guerre civile oi} la pest^ !
Le docteur H^rbeau se faisait vieux sans dqiite, mais le fruit d^ l-e^péri^nce ne piûrit p^s sur de jeun$s rame^Ul- £nâQ> qM^^ l'heure du repos aurait sonné pxiUF lui, ^erait-il flécess^ire de recourir aux soins d*w inçpnnn? S^int-Léonard se verrait-il réduit k CQnfieç k 4^s niaias étrangères Iç sceptre échappa au3i^ m^ins du vénérable Herbeau? Eh quoi ! n'auraitrpu pas Célestipi revenu de Montpellier, comme les ftrbrest de ce doux pf^js, tput chargé de fruits et de fleurs, |e front couronné d^s palpies de la science et des roses de la jeunesse? Çélestin» charmant ÊspQir, pousse verdoyante qqi prpo^eltaitd'ombwger un jpurle tronc paternel I
Ainsi, durant cette sojrée, le vep^ de la faveur avait tourné vei^s W dpcteyr |Ierbeau ; n^f^js, plus funeste
que le sirocco^ plus terril)le que le mistral, un vent confrair^ devait sq levers le lendemaini sur les pas de Id. Iliquemout,
Lei ob^telaia entra daQs Saiut-Lépnard au trot contenu ^e ^oi^ pbeval. ToutQ la ville avait mis le nez à Ift fenô(re, Il ét^it par sa fortune le personnage le plii^ in|luppt de }a contrée, et, dans les petites villes, on ^e niet toujours iaux fenêtres pour voir passer tre^^Je mille liyres fie rente. Madame Herbeau était à U sienne, §ii train d'arroger des pots de giroflée et de f éséda. l.Qfpçu'elle aperçut M. Riqu^mont, ses lèvres, courbé§§ er> ^rc 4*aniour, lui décochèrent un des plus gracieux §ourires qui soient jamais partis d*^uç bpucbe ^ss^ssipe. M. Ri^uemont n'y répondit qiia p4F |1Q ^^lut SQC et bautaii). Il s'arfôta toutefois dev^ht la pprte du docteur; mais, au lieu de mettre piefl à terre, ^insi qu'il en ^vait Thabitude, il leva U tête vers Adélaïde, et, de façon à être entendu de tout le voisinage :
—5 Madame Herbeau, cria-t-il, savez-vous o% demeure M. Henri Savenay, docteur-médecin de la faculté de Paris, nouvellement établi dans votre ville?
Adélaïde, d'une voix a)térée, donna Tindication demandée, et M. Riquemont s'éloigna au pas allongé 4e sa bête. La cpriosité des voisins n'avait rien perdu de cette petite scène, et déjk de sourds murmures, précurseurs de l'orage, commençai.ent à courir dans l'air. Il y eut bientôt u^ crescendo épouvantable, et l'orage éclata, vers le milieu dn jour syr la maison du docteur Herbeau.
Vous n'êtes pas sans avoir entendu parlçr de cer-
116 LE DOCTEUR HBRBBAU.
taines salles disposées de telle sorte que chaque coin recèle un écho, et que les sons les plus faibles et les plus étouffés se répètent distinctement dans tous les angles. Les petites villes semblent construites d'après ce système. Rien ne s'y dit ici, qu'on ne le redise aussitôt là-bas ; rien ne se fait là-bas, qu'on ne le sache aussitôt ici. Bien mieux: commencez une phrase dans le faubourg du sud, on l'achève, avant vous, dans le faubourg du nord. Il faut que l'atmosphère qui enveloppe les petites villes soit peuplée d'oreilles, d'yeux et de langues invisibles qui voltigent çà et là, les langues racontant ce qu'ont vu les yeux et ce qu'ont entendu les oreilles.
La visite de M. Riquemont au jeune docteur éclata comme une bombe, à Saint-Léonard. Toute la ville se leva en émoi ; des groupes se formèrent sur la place et sur les boulevards ; on s'abordait, on s'interrogeait, comme il arrive dans les grandes joies ou dans les grandes calamités publiques. Quoi de nouveau? Pourquoi la foule s'épand-elle à grands flots des maisons dans les rues, des rues dans le forum? Pourquoi cette mer agitée autour des rostres et des temples ? C'est que M. Riquemont déjeune chez M. Savenay. — M. Riquemont I chez le nouveau docteur ! — Est-il vrai? La chose est-elle possible? — Mieux que cela, M. Riquemont est venu tout exprès pour quérir. M. Savenay et retourner avec lui au château. — Le nouveau docteur au château ! — Comme vous dites. — Tenez, les voilà qui sortent ensemble, M. Riquemont appuyé familièrement sur l'épaule de son ami. — Ils fument des cigares da
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la Havane. — Le châtelain insiste pour emmener son hôte ; mais le jeune homme s'en défend. — M. Riquemont va partir; son cheval est là, tout bridé; un pied dans Tétrier, il serre par trois fois la main de M. Savenay. — Voyez, quels tendres adieux ! — Écoutez, que de paroles affectueuses !-— Il s'éloigne; mais, au bout de la rue, il se retourne pour saluer une fois encore le jeune docteur, et lui crier que son couvert sera toujours mis au château. — Cependant madame Herbeau esta sa fenêtre, guettant le passage de M. Riquemont. Jamais M. Riquemont n'est venu à Saint-Léonard sans faire une halte à la maison du bon Aristide. Adélaïde a tout préparé pour le recevoir, les plus beaux fruits de son verger, un pot de bière fraîche, un flacon de vieux rhum. Vain espoir! Riquemont file comme une flèche, et ne laisse derrière lui que la fumée de son cigare.
— Eh quoi ! s'écria Saint-Léonard, est-ce là les avantages remportés par le docteur Herbeau, la faveur dont il jouit au château de Riquemont, les fruits du triomphe de la veille! Qu'est-ce à dire? A l'entendre, il s'est couvert de gloire ; et voilà qu'on l'a* breuve d'humiliations I Depuis quand l'honneur de la victoire revient-il au vaincu, la honte de la défaite au vainqueur?Depuis quand recueille-l-ondes chardons où Tona planté des lauriers ?M. Herbeaunous enafait accroire; il s'est joué de notre crédulité; il a publié de faux bulletins, ila planté des trophées menteurs. * Les sots ne sont jamais plus impitoyables que lorsqu'ils croient s'apercevoir qu'on a surpris leur estime et volé leur admiration. Saint-Léonard passa
119 LB OQGTEOE BBIUIEAU.
biaptôt de l'étoiinement et de la stupeur à l'iadignar tion et à I4 colère; lea ennemis d^Aristide relevèrent tu tMe« seft am^ em^-mémes pr^^isentirent sa ruine proabaine. Ainsi qu'une boulQ de neige détachée dn sommet des Alpes grQssit ei^ roulant et finit par deyenir une avalanche^ le bruit de la visite du châtelain au nouveau docteur devint, en courant de bouche en bouche, quelque chose de formidable qui écrasa en moius d'un joup la fortune du docteur Herbeau. Ce fut comme uu ballon, qui parti de la salle à manger de M, Savenay* s'éleva d'abord au souffle de la curiosité, puis, gonflé par la ^ottise et la méchanceté, alla s'abattre et crever sur le toit d'Aristide. Une heure après le départ de M. Riquemqnt, on ne parlait de rien mpii^^ que de traîner Cplette à l'abattoir et son maître ^ux gémonies. Gélc^tJU lui-rmème n'était plus qu'un grai^d nifiis bon h CQnlpps^r des idylles sous Tombi^^ge touffu des hôtpes, Le pays n'avait d'espoif et 4e coçifl^n^e qu'en M., gî^venay,^ et l'on ne pouvait trop remercier la Prpvidençp qui avait envoyé oe diei^ s^uYep^ 1^ ^aiut-l^épn^rd.
Ce m^me jour, )a directriqe de i^ ppsteaqx lettres, madame d'Olib^s, qui jusqu'alors ^yait compté parmi les plus chaude partisans des Ilerbeau, pro^ta d'iine forte migreinç pour donner publiquemept 5« clientèle au npuv§au dP^^eur, ^e yengeant ainsi d'Ar délaîde, qui l'avait accusée^ ds^ns uu temp^> d'QUYi*'^ les lettres et de \^ |a)^er, ^pr^s avoir reçu le prix de l'affrancbissemcnt. I^^ nouvelle d^ celte défpctipn ne tarda pas à §e répondre, et pqrta uu coup 4§ pius ^. Ifi j^ppularité d'Arjjtidç,
GfiAl»IT1)fe r. 119
lin rii?tDiiir au logis, il ne troura pas. Comme là VeillCj le cet'cle des amis empressés ; la bière ne pétillait paë dans léÈ Terres, tii Tallégrèsse dans leà âtnes; ôtl fespiràit déjà autour de sa indison Vkpvé parfum des Vastes Solitudes. Assise sur lé pas de la pdrtej Jeannette avait Vait gtaye et pensif des sphint iiccrdii^ië dâii§ le sable. întet^rôgéë par le docteur sur les nouvelles dd jour, elle rêpoiidit ^ti*ime corheillô avait chanté toute rat)rès-tnidi sur la cheminée delà cuisine; Superstitieux tôtnhietobs les esprits tendres et poétiques, Aristide sentit redoubler le pbiûs de sâ tristesse» Il etitraj iiori {iltis d*uh pasjeurie et Joyeux^ mais d'Utt pied alblirdi pat* léfe sombres pressentiments* Vftihënriént il cberctift JiutDiir de lili des visages amie et sôttriants; ses àpparteriients étaient dé^ertSj le frbid de Tisolehient tdtnbâ Cbmmë ùti manteau glttcê siir son cteut*. Adélaïde l'attendait au salon ; oii devine aisément ée qu'il etlt à sUbii^ dé reprdchefe et de doléances.
CHAPITftË V.
Cependant les ébosës semblaient avoir repris letir cours accoutumé. Surle rapport d'Adélaïde^ le ddé^ teurHerbeaù avait cru, aveé Sâint-Léonàrd^ qilë c*€lli était fait pour lui de la clientèle dit château^ et que le diamant de sa couronne allait passer, au premier
120 LE DOCTEUR HBRBBAU.
jour, entre les mains de son heureux eonfrère : au grand étonnement de la ville et à la grande joie du docteur, la visite de M. Riquemont à M. Savenay n'avait eu d'autre résultat que d'occuper pendant tout le jour l'oisiveté des méchants et des sots ; M. Her* beau continuait, comme par le passé, ses soins à la jeune et belle châtelaine. En apparence rien n'était changé^ et les sympathies en déroute s'étaient une fois encore ralliées autour d'Aristide Herbeau, faibles, il est vrai, ébranlées, tremblantes et prêtes à lâcher pied au premier choc, retenues seulement par l'autorité du château de Riquemont qui pesait sur elles, comme ces plaques de marbre ou de bronze qu'on pose sur les feuilles volantes pour empêcher le vent de les disperser. Déjà même quelques transfuges avaient passé dans le camp ennemi ; mais ces désertions étaient rares, et, si l'on en excepte celle de madame d'OIibès, trop peu importantes pour causer un dommage réel aux intérêts de la maison Herbeau. M. Sav€;nay se montrait d'ailleurs médiocrement empressé de profiter du trouble qu'il avait jeté dans l'existence d'Aristide. Tout entier au soin de son installation, il faisait disposer, selon ses goûts, une maisonnette qu'il avait louée sur le boulevard. On ne l'avait encore vu dans aucun cercle ; il ne répondait qu'avec une excessive réserve aux avances des officieux, et ne manquait jamais d'exalter la science du docteurHerbeau, toutes les fois que l'occasion lui en était offerte. Il semblait n'être venu à Saint-Léonard que pour exercer la médecine en amateur, et déjà le* bruit couraitquec'étaitunprinceétranger, voyageant
CHAPITIIB y. iil
incognito de ville en ville, pour étudier les mœurs et ' les coutumes de la France. Les lettrés de l'endroit citaient^ à Tappui de cette opinion, Tcxempledu czar Pierre le Grand qui s'était fait charpentier à Saardam.
La confiance était rentrée dans le cœur du docteur Herbeau, mais non dans celui d'Adélaïde. L'épouse jugeait sainement la position et ne prenait pas au sérieux ce temps d'arrêt sur le bord de l'abîme. Elle comprenait parfaitement qu'Henri Savenay n'était pas un prince étranger, mais un bel et bon médecin qui ne se ferait point faute de gripper un à un les malades du crédule Aristide. Aussi ne se reposaitelle que sur le prochain retour de Gélestin, qu'elle attendait d'un jour à l'autre. La chambre qu'on lui destinait sous le toit paternel était prôteà le recevoir; madame Herbeau l'avait parée elle-même avec la tendre coquetterie d'une mère ; tout y était blanc et virginal, comme l'âme qui devait l'habiter : un nid de colombe, un sanctuaire de vestale. Cependant les jours suivaient les jours, et Gélestin n'arrivait pas. Aristide trouvait à ces retards mille prétextes ingénieux, mille spécieuses excuses. On ne quitte pas en vingt-quatre heures une ville où l'on a séjourné pendant cinq ans et plus. Gélestin devait avoir des affaires à régler, des relations aménager. Lord Flamborough s'était opposé sans doute ^ ce brusque départ. Peut-être aussi quelques études à compléter : Gélestin n'avait pas voulu quitter le jardin des Hespérides sans en avoir dérobé toutes les pommes d'or. Peut-être enfinlesloupstnterceptaient-ilsle passage
Iti LE DÔCTCCit ncilBBAC.
entfe Caslaro etLangogne ; mieux valait un retard de quelques jours que de savoir Célestin exposé à Tap- {)étit de ces grossiers animaux. Adélaïde se rendait à ces raisons, et le perfide et bon docteur s'en remettait à la destinée du soin de dévider Técheveau de fil qu'il avait si étourdiment embrouillé.
Le château de Biquemont avîiît, de son côté, repris son mouvement, disons mieux, son repos habituel. M. Riquemont était retourné à $es champs et à ses poulains, touise aux ennuis qui la consumaient. Le poids de l'existence, un instant soulevé, venait de retomber plus lourd et plus écrasant sur soi^ cœur, îl ne laî restait plus qu^un souvenir confus de l^apparitîon lumineuse qui avait brillé dans sa vie, coipme un rayon traverse l'ombre ; elle n*en gardait plus qu'une vague impression, pareille k celles produites jpar les rêves. C'avait été dans son âme comme pne de ces aubes resplendissantes qui s'allument parfois dans la nuit et semblent annoncer le jour. Le voyageur qui chemine dans l'ombre, voyant soudain l'horizon blanchir, s'étonne de la fuite des heures ; les oiseaux gazouillent dans leurs nids et secouent leurs ailes humides ; les coqs chantent dans les villages. Écoutez :1e feuillage n'a-t-îl p^s frissonné sousle frais baiser des brises du matin ? Cependant les feuilles sont immobiles ; voilà déjà que les trompeuses lueurs pâlissent et s'effacent ; l'horizon s'éteint, la terre se rendort, le voyageur poursuit sa route à la clarté des étoiles, et le char de la nuit reprend sa course silencieuse.
Depuis le grand jour de la consultation, plusieurs
jours s'étaieqt écoulés, M, Savçnay n'avait point reparu £^]a château de Uiquemont. Une fois seulement ilavail envoyé demander des D0UYeUç§ de Louise. I^ docteur Herbe^u était r^îdevenu, coiupoie par l^ pass^, •" Tunique distraction du logis ; majs Louise n'y tFOVivaitplusle charme d'autrefois. KUe ét^it d'une tris^ tesse que rien ne pouvait dissiper ; Aristide, d'un^ gravité qui n*o§ait plus se pomproiflettre. M. RiquemoQt, toujours présent à leurs entrevues, les obserrvait tous deux avec une attention qui imposait singur lièrement au docteur et ne lui permettait mén^e pas de risquer ^ la dérobée un ^urire, «n reçard» une pression de main furtive.
Ce n'était déjà plus entre ces trois personnages Tintimité dont nous parlions voilà quelques heures. %e^ petits incidents qui l'avaient si longtemps égayée semblaient devoir ne plus jamais se reproduire, M. Riquemont n'avait plps cette brutale jovialité qui valait autrefois de si doux dédomnaagements à son bote. Il se montrait grave, sérieux, presque poli. Aristide ne savait que penser de ce changement de manières et se tenait prudemment sur ses gardes,
D'un autre côté, l'humeur enjouée de Louise, n'étant plus attisée par la galanterie de l'ami ni parler verte^ saillies du maître, achevait de s'éteindre sous les cendres de la jeunesse. Louise se souvenait d'un jour où mille voix divines s'étaient mises à chanter en elle et autour d'elle, d*an jour éclatant où la vip avait fait explosion dans son sein et s'y était épanouie en gerbes éblouissantes : ce souvenir aggravait ses ennuis, ^on caractère, que u'avaiçnt pu altérer d&ax
124 LE DOGÎKDR HBRBBAU.
années de souffrance, était devenu tout & coup inégal, inquiet, bizarre, inexplicable; elle allait même parfois jusqu'à s'irriter de la présence et des soins de l'excellent docteur. Le pas de Colette Tagaçait, la sollicitude d'Aristide lui était importune. Un jour, elle refusa de le recevoir, et le bonhomme s'en retourna l'ftme toute navrée; mais cette petite disgrâce devait raffermir le galant vieillard dans son bonheur, et le reporter au meilleur temps de sa liaison avec la jeune cbâtelaine.
Louise était "bonne et charmante ; le docteur n'était pas au bout de l'allée du parc, qu'elle eût voala pouvoir le rappeler; elle pria môme son mari défaire courir après Colette, mais le rustre s'y refusa, disant que c'était bonne justice, et que Louison aurait dû, dans l'intérêt de sa santé, en agir plus tôt de la sorte. Il partit de là pour se répandre en invectives contre le docteur. Louise ne souffla mot ; mais le soir, retirée dans sa chambre, elle ne voulut pas s'endormir sur le mal qu'elle avait fait. Elle écrivit à son vieil ami une adorable petite lettre, qu'il reçut le soir môme par un garçon du village venu tout exprès à la ville. C'était une de ces lettres dont les femmes ont seules le secret. Madame Riquemont avait retrouvé pour l'écrire toutes les grâces de son esprit, toutes les coquetteries de son cœur. Aristide baisa le précieux billet à plusieurs reprises. Le lendemain, bien que ce ne fût pas son jour de visite au château, il ne put s'empêcher, en se rendant à Savigny, de faire une pointe à Riquemont. Louise était seule; l'entrevue fut courte, mais touchante. Aos-
CUAPITRE V. 195
sitôt qu'elle aperçut Aristide, la jeune lemme lui tendit la main et s'excusa avec de douces larmes.
— Pardonnez-moi, dit-elle, ami bien cher, pardonnez à cette enfant qui vous aime. J'ai mes mau- Tais jours, depuis quelque temps surtout. J'ignore ce qui se passe en moi. Vous qui savez tout, ne pourriez-vous me l'expliquer? Autrefois je n'étais pas ainsi. Voyez, j'afflige ce que j'ai de meilleur au monde. Obi vous ne m'en voulez pas, docteur! J'étais folle, je ne sais pas ce que j'avais.
Son regard était suppliant, sa voix caressante, ses paroles tombaient comme une rosée bienfaisante sur le cœur ému du docteur. Toutefois le brave homme n'était pas à l'aise, la crainte d'être surpris par M. Riquemont dans un amoureux téte-à-téte gênait cruellement les transports de sa joie. Il écoutait Louise d'un air distrait ; les bruits du dehors le faisaient pâlir et frissonner ; il lui semblait voir à chaque instant la figure du terrible châtelain paraître railleuse et menaçante à la fenêtre. Aussi s'empressat-il de coupercourt lui-même aux séductions de cette heure enivrante.
— Il faut que je m'arrache de vos bras ! s'écria-til en portant galamment à ses lèvres le bout des doigts de la jeune malade.
Comme il allait se retirer :
— Croyez, dit-elle en le retenant par la main et tournant vers lui ses beaux yeux bleus encore tout humides, croyez bien que si je l'avais pu, je serais allée chercher moi-même à Saint-Léonard le pardon que vous m'avez si généreusement apporté.
!!• u Docrnrn hubiuv.
— Quelle imprudence 1 s^éeria le dQOteoi?.lifkHkeii? reuse enfant, c'etlt été vous perdre.
-«Le pouvais-je9 pépondit Louise ateo on tfiste sourire; mes forces sont épuisées, je ne saurais me soutenir jusqu'à la grille du parc. Je voudrais Uen pourtant, ajonta-t-elie, ne pas mourir sans avair visité votre maison, les fleursde votr^ jardin, etcekiosr que merveilleux dont vous m'avez tant de fois parlé.
— Quelle folie ! dit Aristide^ que de papeiilesfoa* taisies ne charmaient pas le moins du monde, et qui, tremblant de voir arriver M, Riquemont, se peaeba vers Louise pour la baiser au front en signe de ^69e nier adieu.
Par un gentil mouvement de téta, Louise esquiva le baiser, et, retenant toujours le docteur par I4 main :
-— Vous êtes bien pressé, dit-elle d'ua ton de deus reproche.
Il était sur des charbons ardents, et cherchait dan yeux quelque armoire dans laquelle il pftt se blottirau besoin.
— Ne partez pas encore, poursuivit Timpitoyatilfi enfent, qui ne comprefiait rien aux angoisses du docteur et ne voulait pas le renvoyer saas l^avoirpan jolé de son mieux en expiation de 'la veille, Je veut vous dire un rêve que je caresse depuis lougteiQPS avec amour. Si Dieu et vous me rendez la sênté...
— Nous vous la rendrons, Louise, affirma M* 0^f1 beau avec assurance.
—r Eh bien, quand vous me Taurez rendue, le pre» mier usage que je me suis promis d'en foire sera do
m'échapper d€i Riquemont» eid^^llev^ par une bdU« maiiate» VQU» surprendre à B^iathLéQuard. Vous (ne r^cfvrezdaasTatre kiosque, nous visiterons ensemble touti^otre petil doauiine. Je le veux; ne le voule^r vous pas? Quelle joie pour moi, docteur, et pour vous aussi quelle joie, de oie voir eourir sur le sable de votre jardin iear c'est à vous, ami, queje dcyraila vie, la santé, la jeunesse.
Ces paroles comblèrent Aristide de bonheur et d'effroi ; il s'éloigna ivre d'orgueil , mais aussi d'épouvante, en soiigeantà quels égarements Vexalr tation de la passion pouvait pousser cette jeune tète. Heureusement Pétat de Louise lui promettait encore de longs loisirs. Une fois en selle« il aiguillonna Go^ leite de réperon, du gesjt^ et de la voix, et se hAta de gagner la route de Savigny, craignant de voir M. Hiquemont surgir |l abaque détour de baie. Lorsr qu-il eutperdu de vue les tourelles du eb itteau et qu'il se vit hors des cbamps de Togre, le docteur respira plus à l'aise : il ralentit le pas de sa monture, et sa prit à déguster en vrai gourmet les délices dont sou taie était pleine.
Le soir du même jour, M. Riquemont, en rentrani au gîte, crut reconnaître dans le sentier l'empreinte du sabot de Colette. Pour s'en assurer, il interrogea une gardeuse de dindons qui Hiait sa quenouille de ebanvre.sur le revers d^un fossé, tandis que son troupeau gloussant picorait aux alentours. La gar^ deuse répondit qu'en effet elle avait vu passer dans la nuitinée monsieur le médecin revenant du ehftteau ; elle ajouta même que, sauf respect, elle lui av il iler.
ISS LE DOGTBOR HBRBEAU.
mandé an remède pour un de ses oiseaux malades.
De retour au logis, M. Riquemont entra chet sa femme, et attendit yainement qu'elle lui fit part de la visite du docteur Herbeau. Soit qu'elle craignit d'irriter l'humeur de son mari, soit plutôt indifférence et paresse de raconter un fait sans importance, qu'elle n'imaginait pas intéresser en rien M. Riquemont, Louise garda là-dessus le silence le plus absolu. Le châtelain imita la réserve de Louise, et se relira sans avoir fait la moindre allusion à la visite du docteur; mais son visage était sombre, et l'on eût pu voir ses sourcils, épais et touffus comme la queue d'un blaireau, relevés en panaches menaçants sur son front.
Ce môme soir, le ciel, qui avait été serein dorant tout le jour, se chargea au couchant de nuages épais et immobiles, au milieu desquels le soleil s'abîma comme dans un'^anglant linceul. La journée, avait été brûlante. La nuit fut plus lourde et plus accablante encore. Louise la passa tout entière à sa croisée ouverte. De vifs éclairs partaient du banc de nuages qui pesaient sur l'horizon comme une chaîne de montagnes ; mais la foudre était muette, pas un bruit ne troublait le silence de l'air. La nature semblait affaissée sous le poids de l'atm osphère. Tout souffrait : les fleurs étaient penchées sur leur tige, les plantes se crispaient, les feuilles flétries pendaient languissamment aux branches. Au lieu de rosée, le ciel versait du feu à la terre.
Louise veillait sous ces orageuses influences. Un invincible malaise l'agitait ; une anxiété non encore