CHAPITRE V
éprouvée l'oppressait. Elle se jeta sur son lit à plusieurs reprises sans pouvoir trouver un instant de repos. Elle appuya, sans pouvoir le rafraîchir, son front sur le marbre de la cheminée. Elle pleura, son cœur ne fut pas soulagé. Le retour de la lumière, au lieu de les calmer, ne fit que redoubler ses angoisses.
Le soleil se leva sans rayons, dans une vapeur embrasée, comme un disque de fer sortant rouge de la fournaise. Presque aussitôt ces lourdes vapeurs se changèrent en une épaisse nuée, pareille à celle qui, depuis la veille, se tenait immobile au couchant. Soudain Tair frémit, la cime des arbres se courba, Torient et l'occident déchaînèrent à la fois leurs vents et leurs tempêtes ; les deux nuées s'ébranlèrent, et toutes deux, les flancs chargés de foudre, s'avancèrent l'une contre l'autre, comme deux corps d'armée près d'en venir aux mains. En cet instant, la nature entière fut saisie d'un inexprimable sentiment de terreur. Le parc se prit à mugir comme la colère d^ l'Océan ; les chiens hurlèrent, les bestiaux dans les étables poussèrent des mugissements de détresse. Épouvantée, Louise fit appeler M. Riquemont.
M. Riquemont se campa devant la fenêtre, et, les bras croisés sur sa poitrine, observa l'état du ciel. Les deux nuages avançaient toujours, échangeant de rapides éclairs qui serpentaient en lignes de feu sur leurs flancs noirs et allaient s'éteindre dans le lac d'azur qui les séparait encore.
— Louison, dit enfin M. Riquemont, tu vas voir dans deux heures tomber des grêlons gros comme
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des œufs de pigeon, qm broieront aoi blé» et eooperontnos fruits aussi proprement que pourmeoti^ faire cent mille canons chargés k mitraille. Nous en serons quittes» moi pour vendre mes grains plus cber, toi pour ne pas manger d'abricots, -^ Voilà ub bon temps, ^jouta-t^l» pour les malades du docteur Herbeau !
Gomme il disait, la voûte céleste craqua avec un bruit terrible, et la foudre déoouronna un ohône séculaire qui s'élevait k l'angle de la terrasse, I^oise poussa un cri et eaoba sa tète eptro s#a msÂm^
— Ne me quittes pas, ditrcUe,
-r Bt mes poulains 1 s-éoria-t-il i tu es à r^Hi tm» tandis que ces agneaux sont aux champs I
?^ Âb I de grâce, ne me quitter pas i répéta Louise avec effroi, toute pâle et toute tremblante,
If. Riquemont la regard^ d'un air de pitié na^ quoise.
— Je croyais, dit-ii en ouvrant la porte, aToir épousé un homme ; je me tromi>ais, Lpui.soii; décidément, tu n'es qu'une femme.
Il sortit en haussant les épaules, et Loiûse demeura seule. Oui, sans doute, ee n'était qu'une femme, et encore des plus faibles, des plus timides. Ce sont les vraies, celles-là, les seules qu'il soit doux d'aimer. C'est à ces craintives âmes qu'il est douz d'inspirer la passion qui brave tout, le dévouement que rien n'effraye, l'héroïsme que rien n-ar rôte. {^'ardeur des lionnes n'a rien qui surprenne i mais donper du courage aux gaselles et les mejEi^r à la ife^taille, c'esl le triomphe de l'amour.
L'orà^è éélittft biefttôt dans toute sa fliriê. Les deux nuées s'étaient heurtées et confondues, on eût dit une mélëe de combattants. Les éclairs se succédaient sans intercnittence, les coups de foudfe se répon-^ daient de touslespointsiderhorizon. C'était ufi orage sec, ceux-^Hi ftodt les plus redoutables i images des grandes doiilédrs qui ne pleurent pas. Les nuages de bronze bi de cuivre ûe versaient pas une goutte de pluie à la téfre altérée ; seulement il s'en échappait psir inteiH^IIes de rares gréions qui frappaient^ brisaient et bondissaient comme des ballesi
Louise éperdue priait: Tout h coup un cheval elTaré déboucha M^t la térradsé^ et, au bout de quelques instants, madame Riquemont vit entrer H. Savenrf, pflle, défait, couvert d'écume. Ses gants étaient eu tembeaux^ ses mains eUsanglantées^ Partie le matin, de Saint-Léonard^ avec l'espoir de trou*» Ver dans la campagne uu peu d'air et de fl*a!cheur t)u d'échapper par le mouvement aux influences de l'atmosphère, il avait été surpris par l'orage aui Alentours de Riquemont, et venait demander au tbftteau une hospitalité dé quelques heures. A cette brusque apparition, le trouble de Louise redoubla ; mais, remarquant presque aussitôt la pâleur du jeune homme^ des Vêtements en désordre, ses mains tachées de iiang !
—•Vous êtes bleôsé ? s'éeria^i-^leé
M. Savenay raconte en quelques mets que sonefae^ val, effrayé, s'était jeté à travers champs : c'avait été« {Kmr gagner Biquei&ôtaty om véritable course au elochei*.
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— Mais Tous-méme, Madame, tous été» émue et tremblante ?
Louise confessa ingénument qu'elle aTait peur de l'orage ; le jeune homme, assis auprès d'elle, l'écoutait avec bonté et la rassurait en souriant. Il essaya de lui faire comprendre la grandeur et la magniûcence du spectacle qu'offraient en cet instant tous les éléments déchaînés. M. Riquemont avait parlé en agronome, M. Savenay s'exprimait en poète ; Louise sentit, en l'écoutant, son effroi se changer en un sentiment exalté de religieuse admiration. D'ailleurs, la voix de Savenay couvrait celle de la tempête, et déjà ce n'était plus l'orage qui la troublait ainsi, cette enfant.
Cependant la nuée creva ; comme l'avait prévu M. Riquemont, il y eut une décharge de grêle, telle que les naturels ne se rappellent pas avoir jamais vu rien de pareil en ces contrées. Ce fut une averse de cailloux blancs et drus qui tomba, durant près d'un quart d'heure, avec une fureur inouïe.
Louise contemplait ce grand désastre avec une émotion douloureuse; elle pensait à ses fermiers, à ses paysans, aux pauvres gens de ses domaines, aux misères du prochain hiver.
— Là finit la poésie, dit-elle tristement en montrant à M. Savenay les ravages de l'ouragan.
— Et commence la bienfaisance, ajouta le jeune homme, qui avait deviné les pensées qui la préoccupaient.
En moins de cinq minutes, le sol fut enseveli sous un ciment de gréions si épais et si dur, qu'il en resta