‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 42 sur 89 · CHAPITRE V. 18S · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. 18S

jusqu'au soir des vestiges. La foudre continuait de gronder, le vent fracassait les grands arbres. Les ardoises du toit tourbillonnaient dans l^air, les volets battaient les murs, le château semblait devoir à chaque instant être emporté par la tourmente. Louise et Savenay se tenaient silencieux, Louise parfois encore tressaillant d'épouvante, mais aussitôt rassurée par le regard affectueux qui veillait sur elle ; il y avait môme dans l'appréhension d'un danger commun quelque chose qui ne lui déplaisait pas, elle y trouvait un charme mystérieux qu'elle eût été fort embar* rassée d'expliquer.

Enfin l'orage s'apaisa, la nuée s'éclaircit, et le soleil, sans paraître encore, y sema des trouées d'azur. Les vents s'étaient calmés, le tonnerre s'éloignait, le ciel versaitdoucement une pluie tiède et menue, comme pour guérir les blessures que la grêle avait faites. L'air était frais et sonore ; déjà les oiseaux chantaient sous la feuillée, l'horizon fumait, de toutes parts s'exhalait l'enivrant parfum de.la terre mouillée par l'orage. Louise partageait le sentiment de bien-être et de délivrance répandu sur la nature entière, le premier rayon qui perça les nuages descendit aussitôt dans son cœur. Savenay, silencieux comme elle, la contemplait avec un intérêt grave et tendre. Ils demeurèrent longtemps ainsi. Puis ils causèrent, et tout ce que disait ce jeune homme arrivait à Louise comme un écho de ses pensées. Ils parlaient de choses et d'autres, une conversation brisée, charmante *dans ses hasards. Louise s'était tant de fois entendu railler par M. Riquemont,

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qu'elle avait fini par douter d'elle-môme et par se dire que soh mari avait raison peut-être. Elle comprit enfin que le monde de ses sentiments, de ses idées et de ses rêves, ce mondé que M. Riqueinont, en ses jours de gaieté, appelait Thôpital des fous, existait quelque part, et que du moins son âme n'était pas seule à ^habiter. Poiir la première fois, elle trouvait à changer son ot; elle découvrait pour la première fois que c'était de Tor en effet.

— Il a pourtant fallu cet ôfage pour vôtis ramener au ôhâteâu, dit Louise en souriant; mon ùiari vous grondera. Monsieur, car vraiment vous aVëz été cfuel envers lui. Savez-vôus qu'on vous a attendu ici tout Un jour et que tout était prêt pour vous recevoir? Il est vrai, ajouta-t-elle, que ce n'est pas biefi gai, le château de Riquemont.

— Madame, répliqua Savenajr, je n*âî tràîment été cruel qu'envers moi-même. Les prévenances de M. Riquemont me sont allées droit au cœur, croyez <}u'il m'eût été doux de pouvoir y répondre; mais le pouVais-jeiSans démériter de M. Herbeau, sans affliger cet excellent homme qui vous aime et que vous aimez?Toute aff*ection vraie estorabrageuse, inquiète et jalouse; vous-même, Madame, n'aùriez-TOus pas souff'ert de voir un étranger usurper eu ces lieux les droits d'une vieille amitié?

Louise remercia par un regard ; ces paroles avaient répondu à toUs les ndbles instihcts de ton ôœur. Le ftom de M. Herbeau une fois prdnoticé, on parla du boft docteur, Louise avec tendresse, Savenay avec toute sorte de respect et de bienveillance. Pais, par

CBAPIIBB V. it|

je ne sais quelle transition, la Gonversation alla s'ér garer sur les rivages de la Creuse. Ils regrettaient ces bords heureux, ils en parlèrent avec amour. Savenay réeita les vers qu'un poète, leur compatriote, adpessa, exilé comme eux, à la rivière d^ qe doiy[ pays; lorsqu'il amva à ces deux vefs :

Le bftnbflur était là, sm ee même roeber

D'où nous sommes partis tous deux pour le chercber ,

Impulse se troubla et s^s yeux se remplirent de larmeif. Ils s'entretinrent aussi de cette jeqne sœur qui avait été tout d'abord un mystérieux lien ^^tre eux. Louise écouta, comme au premier jour, avec un avide intérêt, le douloureux poème de cette languissante jeunesse. Il se trouva que le coin de terre où avait été élevé M, gavenay avoisinait presque le domaine de Marsanges, où Louise avait p^s^é les meilleurs jours de son enfance, Ils avaient dû bi>ire aux mêmes sources, gravir les mêmes coteaux, s'asseoir sous les mêmes ombrages. Ils auraient pu se rencontrer aux alentours; mais Louise n'était encore qu'une enfant^ qu'il allait déjà, loin des champs paternels, demander au travail les secrets de la science. Comme Louise seipblait s'étonner qu'aimant ainsi le sol Qatal, ce jeune homme ?'en fût exilé pour venir se fixer à Saint-^iéonard, il raconta que sa mère était né© à Saint-Léonard, et que sa dernière ambitioij était de pouvoir achever la vie où elle l'avait commei^cée. D'ailleurs, ajoutait Savenay, les braves gens qui mw^ pnt vus naître nous voient toujours avec deslisièresi etileçt

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moins difficile d'être prophète que médecin en son pays.

Gomme ils devisaient de la sorte, arriva M. Riquemont, en sabots, crotté jusqu'à Téchine ; ajoutez d'une humeur de dogue. Ces dispositions chagrines de tinrent pas contre la présence du jeune docteur. Aussitôt qu'il l'aperçut, le rustre poussa, en signe de joie, un effroyable jurement, et lui serra les mains à les briser.

— Comment se porte votre cheval? s'écria-t-il ; j'ai trois de mes poulains qui viennent d'attraper un écart, mes trois chéris, la fleur de mon haras: Manuel, Benjamin et le dernier des Beaumanoir. N'en dites rien à M. Herbeau, il l'écrirait à la Gazette : Manuel et Benjamin s'en relèveront peut-être, mais le petit Beaumanoir est bien malade. Quel orage, mes enfants! tout a été broyé, coupé, haché comme chair à pâté. Ma ferme de Gros-Bois a croulé comme un château de cartes ; au Coudray, trois bœufs ont été écrasés dans leur étable. Le tonnerre a mis le feu à mes granges de Saint-Herblain. Pas une cloche dans mes melonnières, pas un carreau de vitre dans mes domaines qui ne soit en mille morceaux. C'est un désastre dont on n'a pas d'exemple. Louison, nous n'irons pas en Italie cet automne, et nous ne recevrons pas le prochain hiver : nous nous occuperons de nos pauvres.

Puis s'adressant au jeune docteur : — Comment diable, ddcteur Savenay, vous trouvez-vous ici par un temps pareil? Toujours le bienvenu, jeune homme! ajouta-t-il en lui tendant la main.

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