CHAPITRE Yll. 1G
M. Savenay s'inclina.
— C'est ainsi que j'ai Thonneur de vous le dire, poursuivit le châtelain. Je suis roi de la contrée. Je tiens Saint-Léonard comme une pièce de cent sous dans ma main ; j'en puis disposer à ma guise. Cela est si vrai, jeune homme» que, s'il me prenait fantaisie de retirer aujourd'hui la clientèle du château au docteur Herbeau, le docteur Herbeau n'aurait pas demain six pratiques dans la ville et aux environs. Me comprenez-vous maintenant?...
— Pas du tout, dit M. Savenay.
— Comment, ventrebleu ! vous ne comprenez pas que je vous aime et vous veux du bien? s'écria M. Riquemont. Oui, jeune homme, je l'avoue, je vous aime ; tout me plait en vous. Nous avons les mômes goûts, les mômes idées, les mômes opinions. Je vous ai tout de suite aimé, rien qu'en voyant votre cheval. Vous m'intéressez : je sais que vous avez, dans quelque coupe-gorge de la Creuse, une vieille bonne femme de mère qui vous pleure, une jeune fillette de sœur qui, faute de dot^ ne peut se marier. Eh bien I votre vieux Riquemont veut réunir la mère et le fils, donner un mari à la fille. Docteur Savenay, déclarez que votre confrère n'entend rien à la maladie de ma femme : dès aujourd'hui, je congédie le docteur Herbeau, je vous offre la clientèle du château et vous confie la santé de Louison.
Ayant ainsi parlé, M. Riquemont se frotta les mains d'un air triomphant et satisfait.
— Je vous comprends. Monsieur, répondit M. Savenay. Croyez que je suis profondément touché
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de rintérêt que vous voulez bien prendre à ma destinée. Vous me voyez heureux et confus des sentiments affectueux que vous avez daigné m'exprimer. Quant à la position que vous m'offrez, j'apprécie, n'en doutez pas, tout ce qu'elle a pour moi d'honorable et d'avantageux ; mais je ne saurais l'accepter.
— Vous refusez? s'écria M. Riquemont.
"*- Je refuse, répliqua M. Savenay.
En cet instant, la conversation fut empôcnee par un épouvantable vacarme qui ébranla tout à couples vitres du jeune docteur. C'était un bruit d'instruments tel que les murs de Jéricho n'en entendirent pas de pareil. S'étant approché da balcon , M. Savenay aperçut sous ses fenêtres un groupe de musiciens qui, aussitôt qu'ils le reconnurent, interrompirent brusquement l'ouverture de la Caravane pour attaquer vigoureusement le grand air de triomphe de la Muette. Une foule compacte encombrait les boulevards, et quelques ms de : Vive le docteur Savenay I éclatèrent çà et là dans les rangs. M. Savenay se rétira du balcon et demanda d'un air irrité ce que signifiait celte plaisanterie. Son domestique lui répondit que c'était une sérénade que lui donnait la musique de la ville. En effet, la nouvelle du retour du jeune docteur, qu'on avait cru mort, s'étant répandue dans Saint^Léonard/ ses partisans avaient décidé qu'on lui donnerait une sérénade en signe de félicitation et de réjouissance', mais, en réalité, à celte seule fin d'humilier le docteur Herbeau.
— Voilà qui m'est souverainement déplaisant, dit M. Savenay visiblement contrarié. Messieurs, ne
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sauriez-Tous aller foire plus loin votre tapage? ajouta-t41 en se montrant à la fenôtre.
Mais sa voix fut étouffée par Tenthousiasme de I«t grosse-caisse. L'orcbestre se composait de deux trompettes, de quatre violons, d'un tambour et d'une clarinette. Madame Saqui, alors en représentation b Saint-Léonard, ainsi que nous l'avons dit, avait prêté sa grosBe*caisse, ses cymbales et deux chapeaux cbi" nois. Parmi les exécutants, on remarquait surtout le gendarme Canon, qui soufflait de toute la force de ses poumons dans une trompette fêlée. Lorsque . M. Savenay se montra derechef au balcon, il fut salué par Tair de : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?
— Allez tous au diable ! cria*t-il en fermant la croisée avec colère.
M. Eiquemont ne se sentait pas d'aise.
— J'aime à voir les populations honorer ainsi le vrai mérite, dit-il en rouvrant la fenôtre. Jeune homme, laissez mon cœur, mes yeux et mes oreilles se repaître de ce touchant spectacle et de cette douce harmonie. Bien ! mes amis, bien I s'écria-tril en jetant quelques gros sous que se disputèrent deux ou trois petits ramoneurs, en criant : Vive monsieur Savenay ! vive monsieur Riquemont I
— Que diable ! Monsieur, dit le jeune homme, tout cela n'a pas le sens commun ; si cette scène devaitse renouveler, je quitterais sur-le-champ Saint- Léonard pour ne plus y rentrer. Je prétends ne point servir de jouet et de prétexte à la sottise des méchants. Pour qui me prend-on ici ? Je n'ignore pas
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que cette sérénade est un charivari à l'adresse du docteur Herbeau, je tiens à ce qu'on sache que je rougis d'un pareil hommage.
Cependant la musique allait son train. Pour compléter l'affaire, une petite fille vêtue de blanc, blonde et rose comme un chérubin, jambes et bras nus, petits pieds chaussés de brodequins mignons, entra dans la salle à manger et s'avança gentiment vers le jeune docteur, qui reconnut W^ Atala d'Olibès, la fille de la directrice de la poste aux lettres. Elle tenait d'une main une couronne d'immortelles, et de l'autre un énorme bouquet de dahlias, si gros que c'était le bouquet qui semblait porter la belle enfant. Elle l'offrit à M. Savenay; puis d'une voix fraîche et argentine comme le murmure d'un clair ruisseau, elle gazouilla ce compliment :
Hierjepleàrais votre trépas ;
Mais ce matin, avant Taurore,
Un dieu me dit : Ne pleure pas,
Monsieur Savenay vit encore.
A ces mots, je cours au jardin
Moissonner les présents de Flore,
Pour les offirir au médecin
Qu'en ces lieux tout le mondehonore.
Ue ces beaux dahlias la fraîcheur
Se flétrira, douleur extrême !
Voici le véritable emblème
Des sentiments de notre cœur. l
Et, à ce dernier vers, elle tendit la couronne d'immortelles au jeune docteur.
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— - C'est charmant ! ravissant ! étourdissant ! s^écria M. Riquemont. Je n'ai jamais rien entendu de pareil.
— C'est, en effet, très-joii, dit M. Savenay, qui ne put s'empêcher de rire.
— Tiens, mon petit ange, voici de quoi acheter des dragées, ajouta M. Riquemont en lui présentant un gros sou tout souillé de vert-de-gris.
— Est-ce que j'ai besoin de votre argent, gros vilain ? dit M"« d'Olibés en lui jetimt son morceau de cuivre à la tête.
M. Savenay prit l'eniant sur ses genoux, la caressa' avec bonté, et la renvoya à sa mère, les poches bourrées de friandises et de biscuits.
Près de se retirer :
*— Monsieur, dit-elle, voulez-vous que je vous récite une fable ?
La cigale, ayant chanté
Tout rété, Se trouTa fort dépourvue...
— Va, mon enfant, va, ta poupée t'attend^ dit le Jeune homme en la reconduisant par la main jusqu'au bas de l'escalier. Il est impossible, s'écria-t-il en rentrant, de rien voir de plus burlesque ni de plus ridicule que ce qui se passe ici depuis un quart d'heure. J'ai donné ordre qu'on bridât nos chevaux; si vous y consentez. Monsieur, nous irons faire un tour hors de la ville, car, en vérité, la place n'est pas tenable.
— Docteur Savenay, dit M. Riquemont, je veux
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bien aller avec vous faire nn tour hors de la ville. Votre modestie souffre, je le conçois...
— Ma modestie I s'écria M. Savenay avec emportement ; ah çà I Monsieur, étes-vous complice de tous ces imbéciles, vous moquez-vous de ipoi?^
— Calmex-yous, jeune homme^ reprit le châtelain ; je veux 4if e seulement que ce qui se passe est plus sérieux que vous ne semblée le croire. Quel que soit le motif qui présideà ces démonstrations, lemoment est favorable pour frapper un grand coup. Dites un mot, je congédie le docteur Herbeau, et tout Saint- Léonard est à vous.
-*- Non, non, mille fois non I s'écria le jeune homme frappant du pied le parquet, car il était au bout de sa patience : ce mot, je ne le dirai point. Je ne veux pas de la fortune à ce prix ; et, si vous voulez que je vous parle franchement, j'oserai vous avouer. Monsieur, que je vous juge ingrat, car les services du docteur Herbeaiji méritent une autre récompense que celle que vous lejxT réservez.
A ces mots, il prit sa cravache, descendit précipitamment Tescaiier et sauta sur son cheval, qui l'attendait depuis quelques instants dans la cour. Suivi de M. Hiquemont, il passa fièrement devant le bruyant orchestre, sans jeter un regard aux exécutants, qui, en le voyant paraître, avaient entamé, les uns ïouvevixLvede Lodoïska^ les autres la marche de Moïse.
Une fois hors de Saint*LéonMrd, le châtelain revint à la charge, mais vainement : M. Savenay fut inflexible, et tous deux se séparèrent à mi-chemin
CRAPiniE vif. ITB
de Riquemont, médiocrement satisfaits l'un de l'autre.
M. Riquemont s'en retourna, d'autant plus aoharné contre le docteur Herbeau, qu'il ne savait comment s'y prendre pour se débarrasser de cet homme. Tout le bien que lui en avait dit le jeune docteur n'avait iSnit qu'envenimer son humeur irascible et jalouse. On se tromperait, d'ailleurs, si Pon pensait que M. Savenay se fût aliéné en ce jour les bonnes grâces du ch&telain. La nature grossière de M. Riquemont n'était pas inaccessible au sentiment du juste et de l'honnête. La noble contenance de notre jeune ami lui avait singulièrement imposé; tout en s'irritant de son refus, le rustre n'avait pu s'empêcher d'en apprécier la délieatesse, d'en admirer le désintéressement. Mais plus son cœur le portait vers le jeune médecin, plus il ressentait d'aversion pour le vieux : M. Savenay, par sa belle conduite, n'avait réussi qu'à porter un dernier coup à son infortuné confrère.
M. Riquemont éprouvait le besoin de raft*a!chîr son ftme brûlante par des émotions douces et patriaiv eales. Avant de rentrer au château, il s'arrêta dans la prairie où ses chevaux et ses poulains pâturaient en liberté. Ils étaient tous là, ses amours, errant ou mollement étendus sur l'herbe, au soleil, à l'ombre des chênes. A cet aspect, son cœur soulagé se gonfla de satisfaction, son regard rayonna d'orgueil. R resta longtemps au milieu d'eux, comme un pacha dans son harem, allant de l'un à l'autre, de celuici à celui-là, les flattant de la main, leur parlant,
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les baisant au front, les examinant des pieds à la tête avec une sollicitude amoureuse. A sa voix bien connue, les poulains familiers accouraient en bondissant, puis s'échappaient brusquement en gambades charmantes ; tandis ^ue, sur son passage, les chevaux, couchés sur le gazon, allongeaient le col et tournaient vers lui leurs grands yeux caressants. Bs avaient tous un nom de son choix. Or, la chose est as$ez curieuse pour valoir la peine d'être contée. Croirait-on que ce diable d'homme, comme s'il eût voulu fondre en une seule les deux passions qui pa^ tageaient sa vie, l'hippomanie et le libéralisme, avait choisi à chacun de ses élèves un parrain parmi les membres de l'opposition! En un mot, pour baptiser ses chevaux, il s'était servi du tableau de la chambre des députés en guise de calendrier. Chaque animal était nommé suivant son mérite. Aux plus fringants, aux plus ardents, aux plus vigoureux, aux plas aimés enfin, aj)partenaient les noms les plus formidables de l'extrême gauche. Ceux qui venaient ensuite, d'un sang moins généreux, d'une race moins pure, représentaient les consciences douteuses et les flottantes opinions. Enfin, comme il se trouvait dans le nombre quelques anciens serviteurs, fourbus ou couronnés, dont on tolérait la vieillesse, ceux-là portaient les noms de l'extrême droite. Grâce à cette ingénieuse invention, M. Riquemont en était arrivé à identifier les filleuls avec les parrains, de telle sorte qu'aux jours de visite, en parcourant les rangs de ses élèves, il les apostrophait tous par un ];&om célèbre, distribuant à chacun l'éloge, j'ençoiiragemeiit
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ou le blâme» selon que le parrain s'était montré plus ou moins féroce aux dernières séances de la chambre.
— Bien, mon garçon ! disait-il à l'un. — Bravo, mon fils ! criait-il à l'autre. Vous avez bien mérité du pays î — Toi, mon vieux, tu fléchis, tu baisses ?
— Toi, là-bas, mon petit, tu me fais l'effet de vouloir tourner casaque ! Allons, mes enfants, courage 1 l'horizon politique se rembrunit. La mère-patrie vous tend les bras et demande que vous brisiez ses fers.
— Et vous, vieillards, ajoutait-il en s'adressant aux membres décrépits de la droite, vil troupeau de tyrans et d'esclaves, rangez-vous, faites place à la liberté qui s'avance. — * Et, ce disant, il leur administrait par-ci par-là quelques bons coups de cravache, si bien qu'un jour un de ces vieillards^ rajeuni par l'outrage, lui détacha dans le ventre une ruade qui vous le mit au lit pour deux mois.
On pense bien que M. Riquemont ne se livrait à ces excentricités qu'en ses jours de gaillarde humeur. Cette fois, il s'abstint de toute démonstration politique. D'ailleurs, étant parti de grand matin, il n'avait pas lu son journal et ne savait à quoi s'en tenir sur les destinées de la France. Après avoir fait la revue de ses élèves, de ses enfants, comme il les appelait, il alla s'asseoir au pied d'un hêtre et laissa errer autour de lui un regard triste et mélancolique. Certes, le pèlerin n'était pas élégiaque, ce n'est pas lui qu'on accusera de promener sa douleur sur les lacs et de confier sa plainte aux échos du rivage. Eh bien, en cet instant, il sentit son cœur de granit
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se foodre et près d'éclater. Il se rappela le temps où» libre de toute préoccupation étrangère à ses goûts et à ses instincts, il s'abandonnait exclusivement à la culture de ses terres et à Téducation de ses poulains: temps heureux où son âme de faune et de centaure ignorait les tourments de la jalousie, ne connaissait d'autres soucis que les variations de l'atmosphère et Tamélioration de la race chevaline I II savoura longtemps le miel de ses souvenirs; puis, en repassant dans son esprit les derniers jours qui venaient de s'écouler, en songeant que c'était le docteur Herbeau qui avait empoisonné ce paisible bonheur, sa rage, un instant assoupiç, se réveilla plus vive, plus terrible, et le miel des souvenirs se changea en flots d'amertume qu'il jura de faire avaler au perfide Herbeau jusqu'à la dernière goutte. Il se leva avec colère, remonta sur son cheval, et gagna le chftteau d'un air sombre.
Cependant le cœur de Louise était plein d'orages. A l'idée que M. Savenay pouvait remplacer le bon Aristide, la pauvre enfant se mourait d'épouvante. Elle s'était bien interrogée depuis la veille : à foroe de s'interroger, Louise avait fini par comprendre ce qui se passait en elle, d'où lui venaient ce trouble et cet effroi. Elle s'était avoué qu'elle avait peur d'aimer : elle aimait.
Cette découverte la jeta dans un vrai désespoir. Avant d'être une honnête et charmante femme, Louise avait été une brave et noble fille, charte et pure autant que belle. Morte à la fleur de l'&ga, sa mère ne lui avait laissé que de bons exemples. Son
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édacation avait été religieuse. Son aïeule, aimable et pieuse, l'avait élevée saintement dans la solitude. Jamais les mauvais bruits du monde n'étaient parvenus jusqu'à elle. Aucune image déoevante n'avait voilé le eiel de ses jeunes années. Aucune lecture malfaisante n'avait inquiété sa joyeuse ignorance. Elle s'était tnariée sans se douter de l'amour, sans imaginer quil pût exister un autre sentiment que celui qu'elle éprouvait pour son mari, un autre bonheur que L'accomplissement de ses devoirs, convaincue que tons les maris ressemblaient à M. Riquemont, et tous les mariages au sien^ Plus tard, la tristesse et l'ennui, l'imagination et les sens s'éveillant ; quelques livres aussi, dérobés aux regards du maître et dévorés en cachette, durant les soirées d'hiver, sous le manteau de la cheminée, tandis que le vent sifflait aux portes et que le grillon chantait dans les fentes de l'âtre, lui avaient bien révélé de vagues horizons, qui ne ressemblaient en rien à ceux qui bornaient la vue du château de Riquemont; mais ces horizons, ces plages inconnues ne lui étaient apparus que flottant au loin dans la brume des rêves, jamais elle n'avait songé qu'elle pût y aborder un jour. Ce nouveau monde que nous cherchons tous, comme Christophe Colomb, patrie mystérieuse vers laquelle nous pousse incessamment le curieux instinct de notre divine nature, elle Tatvait entrevu, mais confusément, sans le chercher ailleurs que dans le ciel. Elle croyait sa vie close ici-bas et n'attendait rien sur la terre. Elle s'était sentie dépérir sans connaître le mal qui la eonsuiiiait. Elle avait vu sa jeunesse pâlir,
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sans savoir, d'où soufflait le vent qai la flétrissait avant Tftge.
Lorsque l'amour éclata dans son cœur, lorsque | Louise comprit qu'elle aimait, elle fut saisie d'un | grand remords, toutes les pieuses voix qui avaient | bercé son enfance s'élevèrent pour la maudire. Dans , son innocence, elle s'exagérait son crime : elle se jugeait déjà épouse infidèle et parjure. — Pourtant, mon Dieu 1 ce n'est pas ma faute, s'écriait-eile avec désespoir. Je ne prévoyais rien, je ne me doutais de rien. Je ne sais pas commentcela s'est fait Mon Dieu I ne m'abandonnez pas, je triompherai des coupables pensées qui m'assiègent. — Elle pleurait , se toi> dait les bras. Quoique faible et n'en pouvant plus, elle s'échappa de sa chambre, de celte chambre que le jeune homme absent remplissait tout entière ; mais elle retrouva partout l'image qu'elle voulait fuir. Partout elle le voyait pâle, défait, sanglant, tel qu'il s'était présenté à elle par une journée d'orage. Partout elle entendait sa voix, grave, affectueuse, parfois tendre. £n dépit d'elle-même, elle se racontait, heure par heure, instant par instant, les jours enchantés qu'ils avaient passés ensemble : elle s'enivrait, à son insu, du charme de son repentir.
Le sentiment du devoir l'emporta. Après bien des larmes et des déchirements intérieurs, Louise décida que non-seulement M. Savenay ne pouvait remplacer le docteur Herbeau, mais encore qu'elle ne devait plus le revoir. Elle trait donc noblement à son mari et lui confesserait à genoux le trouble et l'effroi de son cœur, le priant de lui pardonner et de la sauver