DN DEBUT
' déjà la proie d'un incurable ennui. Comme Tbomme de mer, à peine dans le port, je regrettais déjà les vents, les flots et la tempête. Que cette maison n^e semblait morne et sombre! ce jardin, petit et resserré I Texistence que je menais, terne, lourde, accablante en sa monotonie I Combien Paris lui-même me paraissait pauvre et borné, quand je me rappelais les grands spectacles de la nature en présence desquels j'avai$ vécu deux mois! En quelle pitié je prenais ses rues, ses quais et ses boulevards! en quelle pitié aussi, en quel dédain, les intérêts publics qui s'agitaient alors! Que tout était mesquin, misérable à mes yeux! Je songeais à mes courses vagabondes, 'je revoyais, comme dans un mirage, les vallées et les monts, je respirais la senteur des oréts, j'entendais le bruit des cascades : je traînais partout la nostalgie qui me consumait.
Que devenait Henriette, cependant? qu*avais-je fait de sa destinée? Gémissait-elle sous le joug qu'un soir, au bord du lac, elle m'avait montré suspendu sur sa tête? Lui avais-je enlevé les seuls biens de sa vie, la gaieté et la liberté? N'avais-je saisi ma chimèr.^, ne l'avais-je pressée un instant dans mes bras
que pour lui briser les deux ailes? M'avait-elle par^ . donné? Ne me maudissait-elle point? Mon souvenir ne lui était*il pas amer? Ne devais-je plus la revoir? Pour que rien ne manquât au martyre que j 'endurais, mon père, dans sa sollicitude, m'avait ménagé des distractions auxquelles j'étais loin de m'attendre. A peine remis de mes fatigues, il m'emmenait dans son carrosse, à la campagne d'un de ses 'amis. Cette campagne, située près de Nan« terre, se composait d'une maison sans style, d'une basse-cour où gloussaient quelques volailles, et d'un jardin de deux arpents où les laitues, les soucis, Tosëille et les tournesols poussaient pêle-mêle et vivaient fraternellement entre quatre murs. On y arrivait par une route poudreuse, à travers des terrains vagues et dénudés : pas un filet d'eau, pas un bouquet d'arbres, pas même un champ de luzerne à l'entour. C'est là que M. X... passait la saison des vacances en compagnie de madame X... et de mademoiselle Angélina, leur fille. C'est là, au sein de la nature, qu'il venait chaque année se reposer de ses travaux, et s'écrier avec Virgile : Heureux l'homme des champs, s'il connait son bonheur! M. X... connaissait son
bonheur : qnand il avait pu tuer une douzaine de colimaçons avant l'heure de son déjeuner, plus heu* , reuz que Titus, il n'avait pas perdu sa journée. Raide, froide, guindée, toute hérissée de ses devoirs, madame X... était une de ces femmes qui semblent créées tout exprès pour rendre la vertu haïssable. Mademoiselle Angélina avait <lix-sept ans, et ne paraissait pas en avoir plus de vingtrcinq. Elle était longue, maigre, sèche, et blanche comme un cor-p beau. Qrnée des qualités les plus rares d'ailleurs, elle justifiait son nom d'Angélina : sa mère assurait qu'elle était un ange. Quelle journée! Je pensai n'en voir jamais la fin. Le soir, en revenant, mon père ne tarissait pas sur les perfections de ce ménage digne des temps bibliques. Je le laissais dire, il ne m'en coûtait pas de reconnaître que M. X... était le flam« beau de la magistrature, madame X... la gloire de son sexe, mademoiselle Angélina un ange exilé sur terre, et leur campagne un spécimen^ de l'Arcadie, un échantillon de la vallée de Tempe.
Deux jours après, mon père m'entraînait à la campagne d'un autre magistrat de ses amis. J'en arrivais à croire que le monde n'était plus peuplé
DANS LA MAaiSVaATDRE. 01
que de juges. Là^ comme à Naolerre, il y avait un ange : celui-ci, du moins, avait la beaut(§ du diable. Le soir, en me ramenant dans son carrosse, mon père énumérait avec complaisance tous les mérites de <;ette famille digne de TÂge d'or : j# Técoutais sans chercher à le contredire.
Deux jours plus tard, je l'accompagnais en visite, au Marais, chez un troisième magistrat de ses amis. Là aussi il y avait une jeune fille en sa fleur. Sans itre jolie, mademoiselle Glaire ne manquait pas pourtant d'agrément : avec sa taille mince et ronde, sa mine éveillée, son nez retroussé, et ses petits yeux vifs, pétillants de malice, noips comme deux pruneaux, elle avait l'air d'un gentil lutin.
— Mademoiselle Claire est tout à fait charmante, dis-je à la môrCi qui leva les yeux au ciel et me répondit :
— C'est un Ange I
— Encore un intérieur de patriarches I disait mon père.
— Encore un angel me disais-je.
J'étais sans défiance et ne me doutais de rien : je me laissais conduire comme un mouton qu'on mène
à la boucherie. Les choses ne devaient pas s'arrêter en si beau chemin. H y eut à Thôtel de la rue du Cherche-Midi un grand dîner de magistrats, suivi d'une petite fête dont les trois anges étaient le plus bel ornement. Mademoiselle Àngélina chanta en s'accompagnant avec la harpe. Je me reportais aux soirées de la Roseraie : j'étais submergé de tristesse. On dit qu'il n'est pas de bonne fête sans lendemain : le lendemain, mon père m'appelait dans son cabinet, et, comme si ce n'était pas assez de toutes les tribulations que j'avais essuyées, de tous les désastres auxquels j'échappais à peine, il me signifiait nettement, à brûle-pourpoint, que l'heure était venue de songer à me marier. Plus clairvoyant que son frère, avait-il deviné quelque chose de ce qui se passait en moi? Soupçonnait-il une partie de mes égarements? Rapprochée. de la présence d'Henriette à la Roseraie, la dénonciation de M. de Champbaudier l'avait-elle mis sur la voie de la vérité? La mélancolie que je laissais paraître était-elle pour lui un avertissement, et jugeai t-il prudent de brider ma jeunesse? A rien de tout cela il ne fit allusion. C'était son avis, c'est aujourd'hui le mien, qu'un
DANS LÀ MÀGISTRATUllE. 93
magistrat doit se marier jeune. Il pensait aussi que, le corps de la magistrature ayant ses mœurs et ses traditions comme la noblesse, les familles de magistrats devaient, autant que possible, se rechercher et s'allier entre elles. Il avait mon âge quand il s'était marié, et il avait épousé la fille d'un conseiller au parlement ; il n'avait jaiâais vu, sans un vif déplaisir, les fourrures et les mortiers s'unir à la finance. Je savais trop bien que mon pètt n'était pas homme à consulter son fils, même sur des questions si délicates : quoique résolu cette fois à user de mon libre arbitre, je n'essayai pas de résis* ter ouvertement, je me bornai à demander du temps.
— Il ne s'agit pas, répliqua-t-il, de vous marier aujourd'hui ou demain. J'ai toujours considéré le mariage comme une chose grave, et qui mérite réflexion. Vous pouvez choisir entre trois jeunes filles également bien élevées, appartenant toutes les trois aux familles les plus honorables. Elles ne sont ni des merveilles de grâce ni des miracles de beauté; mais il n'est pas de nécessité absolue qu'un magistrat ait une jolie femme. Ce qui importe, c'est
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que la eompagne dont vous aurez fait choix, yeille assidûment à llionneur de votre foyer, c'est que la simplicité de des goûts réponde à raustérité de vos fonctions : il ne sied pas que nos demeures soient hantées par le luxe et la dissipation. Vous allez partir pour retourner à Saint-Marcel : tous réflé^ chirez, vous eonsuFterez vôtre cœur, et vous m'écrirez ce qu'il vous aura conseillé.
Je n'hais plus à consulter mon cœur; mon cœur avait parlé, et mon choix était fait. Les perspectives que mon père venait de dérouler à mes yeux auraient suffi pour me rejeter dans la passion; jeti'avais pas attendu jusque-là pour m'y replonger tout entier. Mon amour, qui avait été sur le point de s'éteindre, s'était réveillé ^plus ardent que jamais sous les étreintes de l'ennui; étouffé un instant par le remords, il avait repris peu à peu le dessus, à son tour il avait étouffé les révoltes de ma conscience. De quoi s'agisïait-il, après tout? d'un délit supposé, d'un attentat imaginaire. Le grand crime et le beau malheur ! La justice en serait pour ses frais de déplacement, la gendarmerie de Tlsère pour quelques excursions hygiéniques dans le pays : voilà, en fin
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de compte, à qaoi se réduisaient mee méfiiiUl ËtaitH^e un cas pendable? fallaiNI, pour des peccadilles^ se flageller, porter im eilice et coucher sur la cendre? Je plaisantais agréablement, je me raillais finement moi*mônie. J'allais plus loin encore, je me glorifiais dans ma dégradation, je me faisais nn pa^ yois de ma hon^ft : en ra'abaisiant poiir sadTcr la femme que j'aimais, je m'étais élevé. . Le croiresvons? Après tant d'angoisses, après tant de torturés qui auraient dû me rendra la raison, ma folie re» commençait, je ne pensais qu'à retrouver Henriette. Le souvenir de la dernière nuit que j'avais passée à laEoseraie flambait dans mon cerveau comme un incendie par un vent d'orage. Quel obstacle, quelle barrière m'empêcherait de la revoir? Elle m'aimait, elle était à moi. Je savais comment on s'y prenait pour escalader les balcons. Je conâaissais, entre Saint-Marcel et Grenoble, de frais réduits, de mystérieux asiles qui semblaient faits pour abriter l'ivresse des amants heureux. Au besoin, je la disputerais à son mari, je rarracherais au joug odieux qui pesait sur elle. Rien ne m'arrêtait, je ne reculais devant rien : c'était l'âme de don Juan, égarée
SOUS l'enveloppe d'un substitut du procureur du roi. La haine même de M. de Ghampbaudier était pour moi un aiguillon de plus. Le coup de Jarnac qu'il m'avait porté m'affranchissait de tout scrupule : je n'y cherchais plus seulement une excuse, j'y voyais un encouragement, une excitation, un défi.
Insensé 1 je ne nre trouvais encore ni assez coupable ni assez puni : je tentais la colère du cieF, j'appelais sur ma tête le plus effroyable, le plus inattendu de tous les châtiments.
Un matin, j'étais seul dans ma chambre, alerte etdifpos, gai comme un pinson. Je devais partir le soir pour retourner à Saint-Marcel. La pensée que j'allais me rapprocher d'Henriette remplissait mon cœur d'une folle joie. Il y avait bien longtemps que je ne m'étais senti si léger. Tout m'était sujet de fête. Je me représentais la grimace que ferait H. de Champbaudier qu!ind il saurait que, malgré sa dénonciation, j'étais maintenu dans mon poste, le me gaudissais en songeant aux trois anges offerts à mon choix. Je riais en voyant toute la maréchaussée de risëre courant par monts et par vaux sur les traces de mon bandit : tout cela me semblait 4)Iaisant. J'avais achevé mes préparatifs et je me disposais à passer chez mon père^ quand Dominique,
notre vieux serviteur, entr'ouvrît discrètement la porte et me remit une lettre que venait d'apporl**r le facteur. Je jetai les yeux sur la suscription, et reconnus aussitôt récriture de mon bon oncle. Je brisai le cachet avec un sentiment de bonheur; ce papier, sans doute, allait nie parler d'Henriette.
Voici cette lettre : après tant d'années écoulées, je puis encore vous la dire mot par mot, car Timpression qu'elle fit sur moi, malgré son tour frivole, en a gravé, en a incrusté chaque phrase dans roa mémoire.
«Victoire, mon cher Paul, victoire! Nous le tenons! nous tenons ton homme! En ce moment il réfléchit, abrité contre le vent de bise, sur les inconvéoients qull peut y avoir à s*introduire autre part que chez soi nuitamment et par escalade; quelques années de galères lui permettront de compléter ses méditations sur ce grave sujet. Il est dans la montagne, disais-tu, bien fin celui qui le prendra. Et tu disais vrai, mon neveu! Le drôle^ était dans la montagne, et ce n'est pas un Ane qui Ta pris. C'est Béju, l'illustre Béju, le brigadier de
Saint-Laurent-du-PoDt, qui, après avoir trouvé sa piste avec le flair d'un chien de race, a eu Thonneur de lui appliquer sur l'épaule sa large main gantée de peau de daim. Si Béju n'est pas élevé d'emblée à la dignité de maréchal-des-logis , il faut désespérer de voir ici-bas le mérite récompensé.
» Attention, mon cher Pau! ! C'est Q^ lui-môme qui vient de me conter la chose, avec un esprit, une grâce dont je vais essayer de reproduire ici quelques traits, sans me flatter d'y réussir.
n C'était à la dernière foire de Saiot-Laurent-du- Pont. Deux femmes, descendues des plateaux pour vendre leurs œufs et leurs fromages, devisaient entre elles sous le bouchon d'un cabaret, pendant que Béju, suivi de son gendarme, se promenait majestueusement dans la foule, où il maintenait l'ordre par sa seule présence.
» ^ Jean ne va pas mieux, disait l'une en hoctiant la tète; sa blessure ne se ferme pas.
» — Pauvre homme ! disait l'autre ; c'est tout de ^ même un bien mauvais coup qu'il a attrapé là. Êtesvous sûre, Marie-Jeanne, que la balle soit dans le trou?
» — Je' l'ai encore sentie ce matin avec mon aiguille à tricot. .
» — Tant que la balle sera dans le trou, il n'y a pas chance que Jean guérisse.
» — Jean dit que si, pourtant.
» — Moi, je vous dis que non, Marie-Jeanne. Il faudrait voir le médecin.
)> — Jean ne veut pas.
}) — C'est vrai, bon Jésus! que ça coûte gros.
» ' — Ça coûte gros, et puis ça parle.
» Elles se turent en apercevant le terrible Béju qui rôdait par là. Ce Béju est un des auxiliaires les plus précieux qu'ait la justice; à l'œil du lynx, au nez du chien courant, il joint la finess^e d'ouïe de la taupe, et une subtilité d'inductions que ne désavouerait pas un Peau-Rouge. Béju n'avait entendu que quelques mots de l'entretien des deux commères; mais ces quelques mots avaient suffi pour lui faire dresser l'oreille. Au bout d'une heure, il s'était renseigné discrètement, et savait ce qu'il voulait savoir : bûcheron de son état, maraudeur, contrebandier ou braconnier selon l'occasion, l'homme à la Marie-Jeanne habitait dans la montagne, au-
dessus du plateau de la Grande-Chartreuse. Le lendemain, avant le jour, Béju, suivi de son gendarme, gravissait les rampes du Guyer*Mort, et, après quelques heures d'ascension, il s'arrêtait devant une espèce de hutte, isolée au pied du grand Sund, à la lisière des derniers sapins. Il laissa son gendarme à la porte, et, sous Tinsidieux prétexte de se reposer un instant, il entra d'un air à la fois auguste et paterne. Dans cette hutte, il y avait un grabat, et sur ce grabat un homme enveloppé d'une couverture; la femme et les enfants étaient déjà partis pour aller au bois. Béju s'assied sur un escabeau, place son sabre entre ses jambes, ôte son chapeau, s'essuie le front, et, par des paroles pleines d'astuce et d'aménité, il cherche à rassurer son hôte que la vue de l'uniforme avait visiblement troublé.
» -— Encore au lit , mon camarade , quand le soleil est déjà haut! Nous sommes donc malade? qu'est-ce donc que nous avons, mon ami?
» — J'ai les lièvres, répondit Jean.
» — Mauvaise affaire! dit Béju; il vaudrait mieux avoir des rentes. Voilà longtemps que ça vous tient?
» — Voilà bien douze jours, et ça ne fait pas mine de vouloir s'en aller.
» — Est-ce venu tout seul? En abattant, en ébranchant vos arbres, vous vous seres blessé peut-être? Un coup de cognée, dans votre état, o'est plus vile attrapé qu'un voleur dans le mien.
u ... C'est venu tout seul, répliqua Jean«
» —.Vous in'étonnez, car vous êtes en bon air,
)i — L'air que boivent les gueux est partout le môme, brigadier ; dans la plaine ou dans la montagne, c'est toujours l'air de la gueuserie.
)) — Ce que vous dites là est profond, mon ami, repartit gravement Béju.
n Et, tout en causant, Béju couvait des yeux la tète dont il avait, depuis douze jours, le signalement dans sa pocbe. Parfaitement exact, mon neveu! Collier de barbe rouge, sourcils touffus, cbeveux roux ^n broussailles... Si tu n'étais la fleur des sub* stituts et Tespoir du parquet, tu mériterais d'être employé au bureau des passe-ports, à la préfecture de police.
» — Allons, mon brave, adieu et bon courage! dit
DANS LA MAGISTAATUaS. 103
le brigadier se levant. Avalez de la tisane, faites-vous suer. Je suis né natif d'un pays de Bretagne où les pauvres gens se coupent la fièvre avec des pilules de toiles d'araignée ; essayez-en, c'est un remède que vous ne serez pas forcé d'aller chercher bien loin.
» Il s'éloignait, quand tout à coup :
tt — Vrai Dieul c'est pitié de voir un chrétien aussi mal couché que vous l'êtes! Souffrez que je vous accommode.
» Et voilà mon Béju qui se jette sur Jean, qui le palpe, le roule, le tourne et le retourne jusqu'à oe qu'il ait mis à nu une épaule fort endommagée.
» -^ Oh 1 hé ! qu'est-ce là ? dit Béju.
» — Rien, répond Jean.
» — Vous me la donnez belle I Je m'y connais, j'ai fait la guerre : c'est une blessure d'arme à feu. A quelle bataille ravez«>vous reçue, camarade? Ce n'était toujours pas en faisant face à l'ennemi.
» Pressé de questions, mis au pied du mur, Jean finit par confesser qu'à son métier de bûcheron il môle un peu de braconnage; il raconte qu'un soir, étahtà l'afi&t, il a reçu dans l'épaule une balle qui sans doute se trompait d'adresse.
»— Brigadier, ne me livrez pas, ajouta-t-ii d'une' voix suppliante : vous le voyez, je subis ma peine.
» — A l'affût, Tami, à Taffût? C'est à l'affût, vous en êtes sûr?
» — Oui, brigadier, foi d'honnête homme !
» — Et vous ne savez point qui vous a fait ce petit présent?
» — Je n'en sais rien, non, brigadier.
)) — Eh bien, moi, je le sais, s'écrie Béju se redressant de toute sa taille et pareil à un dieu vengeur; je le sais, je vais te l'apprendre! Ce. n'est pas à l'affût, c'est à la Roseraie que tu as reçu cette prune, à la Roseraie où tu t'étais introduit de nuit, par escalade, pour faire un coup de ta façon ! C'est le neveu du propriétaire qui a tiré sur toi au moment où tu prenais la poudre d'escampette ! Je te reconnais, mon gaillard ; j'ai ton portrait dans ma giberne. Debout, sur pied, et qu'on me suive ! Comme disait l'Empereur à Wagram, épaule entamée n'empêche pas deux jambes de marcher.
)) Jean se récrie et proteste de son innocence.
» — Tu t'expliqueras avec la justice. Mon affaire.
à moi, n'est pas de t'entendre, mais de t'arrdter»
9 Jean résiste.
» ~ A moi, Monaco !
» Â ce nom prononcé d'une voix tonnante, le gendarme qui était resté de planton à la porte se précipite dans la hutte : on tire Jean du lit, on l'aide à s'habiller, on lui met les menottes.
» — En route I dit Béju.
» C'est ici, mon cher Paul, qu'est le côté piteux de l'aventure. A l'instant môme où ce malheureux sortait de chez lui, les mains liées, la Marie-Jeanne rentrait, escortée de ses sept enfants. Je te laisse à penser quelle scène! La femme comme une lionne, les petits pleurant et criant.
» — Madame, dit enfin Béju quand il put se faire écouter, rassurez-TOUs, ce ne sont pas des Turcs qui rendent la justice en France: si votre époux est. innocent...
» --« n est innocent, monsieur le gendarme! Au nom du bon Dieu, laissez-le-moi I laissez-le-nous, ne l'emmenez past Que voulez^vous que deviennent sans lui tous ces pauvres petits?
9 Ne' l'emmenez pas i ne l'emmenez pas I ré-
106 UN DfiBUT
pètent les enfants en embrassant les j^nil^es de Béju et les jambes de Monaco.
)) — Sacrebleu !... dit le brigadier se frottant un œil du reyers de sa manche, est-ce que tout cela ne va pas finir? Rangez-?oiis, tas de drôles, ou je vous coupe à tous une oreille,.. Prenez, 4Jouta-t-il à voix basse en glissant daqs la main (}e ta mère deux pièces de trente sols iqu'il avait tirées 4e son gousset, c'est pour acheter un polichinelle à votre dernier... ^t maintenapt que les adieux sont faits, en marche, et vivement ! |1 faut être pe soir à Grenoble. .
» Tel est, mon cher Paul, le récit fidèle 4e Tarrestation du vaurien qui nous a fait passer une si belle nuit. L'instruction est commencée et se poursuit. Nous ne pouvons pas nous écrier avec Toratear romain : Nabemus confitentem reum 1 Le drôle persiste à nier ayec effronterie; mais c'est eu vain qu'il se débat sous les charges qui s'accumuleut» ^ déposition seule suffft pour l'accabler. On a trouvé ^dans sa paillasse et saisi, comme pièce de conviction, la blouse grise dont il était vêtu, et où se voit le trou de ta balle. Bien ajusté 1 bien vjsé I bien touché I Décidément, tu' t'es couvert de gloire en
Më rencontre à jamais mémorable. Il est probable que rafikire viendra aux procbaines assises; la condamnation est certaine. Le banélt ne Tanra pasTolé; mais cette femme , mais ces pauvres erifants ! J'en ai le cœur navré, mon ami. Je leur envoie quelques secours en cacliette.
» Ton départ a laissé, tu penx-le croire, un grand vide à la Roseraie. Nous voilà rentrés en ville. Notre cher président, qui était resté sombre et tacif urrié, a repris toute sa sérénité en apprenant qu'on avait mis la main sur ton homme. Il était convaincu , lui aussi, qu'on ne le retrouverait jamais, et il montrait une humeur de sanglier; l'arrestation de M. Jean l'a remis dans son assiette. Quel homme charmant, que ce Ghampbaudier ! Quel zèle, quelle ardeur il a déployés dans toute cette affaire ! Et comme il parle bien de toi I Tu as en lui un ami sincère, un ami véritable. Quant à la jolie présidente, elle est encore sous le coup de l'émotibn qu'elle a ressentie : on la dit souffrante, elle ne sort pas, personne ne la voit.
» Nos vacances expirent, tu vas revenir en Dauphiné. J'espère que, cet hiver, nous te verrons fré-
108 UN DiBUT
quemment à Grenoble. Les bals de la préfecture seront brillants, dit-on; notre cher président compte sur toi pour foire danser sa femme.
» P. S. Inutile de montrer ma lettre à ton père. »
Je las tout, j'allai jusqu'au bout. Quand j'eus fini, la lettre me tomba des mains, un flot de sang me monta à la tête, mes jambes fléchirent, et je m'aifaissai comme un corps inerte.
Une fièvre cérébrale mit» pendant trois semaines, ma vie en danger. l«a science m'avait condamné; mon père me disputa à la mort avec l'amour passionné d'une mère, et la jeunesse me sauva. Je sortis de là épuisé, aussi faible d'esprit que de corps, incapable d'assembler deux idées, dans un état voisin de rimbécillité. Je ne savais plus ce qui s'était passé; des images incohérentes, insaisissables, à peine ébauchées, flottaient, se mêlaient et s'entredétruisaient dans le vide de mon cerveau. C'est ainsi que s'écoulèrent les premiers jours de ma convalescence : je ne pensais pas, je ne souffrais pas, j'existais. Un malin, je venais de me lever pour la première
fois depuis six semaines, et, du coin de ma cheminée, je regardais la neige qui tombait à flocons
lents et drus sur les lilas dépouillés du jardin; Dominique rangeait la chambre.
J'en avais fini déjà avec cet état de bien-être qui consiste à se sentir soulevé par la vie. Je rentrais à peine en possession de Texistence, et jamais l'existence n'avait pesé sur moi d'un poids si orageux ni si lourd. J'entendais s'élever du fond de ma con- &oienoQ une sourde rumeur, pareille au bruit de la marée montante, et qui allait toujours en grossissant : les souvenirs se réveiUaieiïti se ralliaient et se clasmwt daps ma mémoire* II y en avait un , bisarre,
, ioexpUcable, que je repoussais comme le rêve d'une imilginatioû en délire, cotnmè un spectre bideux que la fièvre avait laissé à mon chevet; mais vainement je m'efforçais de le renvoyer dans le pays des
. songes d'où je le croyais sorti, il revenait sans cesse, il s'attachait à moi, il me remplissait d'une mystérieuse épouvante.
— Dominique ! m'écriai-je tout à eoup en passant une main sur mon front, est-ce que tu ne m'avais pas remis une lettre, le matin du jour où je suis tombé malade?
— Oui, monsieur Paul, vous veniez de la lire, elle
était ouverte à côté de vous quand je vous trouvai étendu comme mort sur le carreau, à cette place.
— Qu'en as-tu fait? qu'estrcUe devenue?
— Oh! soyez tranquille, ne vous tourmente^ pat, monsieur Paul, je Tai serrée, elle est là, dans le tiroir, avec les autres lettres qui sont arrivées pour vous.
— Bien, laisse-moi I
J'ouvris le tiroir de la table sur laquelle j'étais accoudé; une écriture fine et déliée attira mesyeiix tout d'abord sur un pli fermé, au timbré de Grenoble. Ce ne pouvait être qu'une lettre d'Henriette, je déchirai l'enveloppe, je la jetai dans l'âtre, et d'un seul regard, je lus le billet que voici :
« Venez, Paul, accourez ! On va juger ce malheureux. Tout l'accable, tout est contre lui; il n'y a que vous qui puissiez le sauver. Ne vous souciez pas de ma destinée. Que je retombe sous les soupçons de mon mari, que je sois perdue, s'il le f;lut, mais qu'un innocent ne porte point la peine de nos fautes! N'attachez pas à ma vie, à la vôtre, un remords élernel : venez, Paul, venez à tout prix I
» Henriette, a
Non, malheureux, ce n'était pas un rêve! Je me rappelais tout , je retrouvais dans ma mémoire la lettre de mon oncle écrite en traits de feu. C'était yrai I c'était vrai I Mes fables et mes mensonges avaient enfanté une réalité terrible! un infortuné s'était pris dans mes pièges ! la justice, égarée par mes manœuvres, allait frapper un innocent! Le billet d'Henriette n'était pas daté; depuis combien de temps était-il dans ce tiroir? Tout était déjà consommé peut-être ! Dominique pouvait me renseigner, je me précipitai vers le cordon de la sonnette :' en ce moment, mon père entrait.
— Levé, naon cher Paul! s*écria-t-il avec un mouvement de tendresse môlée d'inquiétude et de joie.
— Mon père, demandaî-je aussitôt d'une voix ardente, est-ce que vous n'avez rien reçu pour moi pendant le cours de ma maladie?
— Rien, mon ami... mais qu'avez-vous? Vos mains sont brûlantes, vous paraissez fort agité.
— Rien, mon père? rien? aucun papier?
— Aucun... Si, pourtant... une assignation : vous êtes cité comme témoin dans une affaire de cour
d'assises qui doit se juger à Grenoble le dix-huit de ce mois, dans trois jours.
— Dans trois jours I. . . et vous ne m'en parliez pas 1
— Êtes-yous en état de &ire le voyage et de cômparaître en justice?
— S'il le fallait, pourtant., si ma présence était indispensable?...
— Rassurez-vous, ce n'est point le cas. Votre ODcle m'a mis au courant de cette affaire que vous m'aviez celée, je ne sais pas pourquoi : votre témoignage oral n'ajouterait ou n'enlèverait rien à la déposition si nette, si précise que vous avez signée.
— Mais, mon père...
— H faut bien que le ministère public en soit convai&cu, puisqu'il s'est décidé à passer outre, malgré l'impossibilité où il sait que vous êtes d'assister aux débats.
— Ainsi, mon père, ainsi on va juger un homme, le condamner peut-être sur une simple déposition?
— Qu'entendez-vous parla? répliqua-l-il d'un ton déjà moins affectueux que sévère. Tout est grave, mon fils, dans les actes de la justice. Je veux croire qu'avaAt d0 dicter votr^ déposition, vpys en avi^
mesuré la portée et pesé scrupuleusement les termes.
— Sans doute, mon père. Cependant,..
— Est-ce que, par hasard, vous Tauriez faite à la légère? est-ce que vous, magistrat, vous auriez livré à l'instruction des faits, des documents dont vous n'étiez pas sûr?
— Non, mon père, non... Cependant ma conscience me dit, ma conscience me crie que l'homme qu'on se prépare à juger ne peut pas, ne doit pas être jugé en mon absence, sans m'avoir été confronté... Il n'est pas de signalement si exact, si fidèle, qui ne puisse s'appliquer à plus d'une personne. Prenons garde î ce ne serait pas la première erreur judiciaire qui aurait été commise.
-^ Calmez-vous, calmez-vous ! Je suis aussi conipétent que vous dans ces matières, et quand j'ose affirmer que vous vous alarmez à tort, votre conscience peut être en repos, ce me semble. Les erreurs judiciaires deviennent. Dieu merci I de plus en plus rares. J'ai étudié l'afiaire dont il s'agit; elle est claire comme le jour, il ne s'y môle aucune des passions qui ont pu quelquefois égai^er la justice.
DANS LA MAGISTRATUBE. 113
et pensez-vous donc que le procureur général, s'il restait l'ombre d'un doute dans son esprit, ne l'eût pas tout simplement renvoyée à une autre session?
— Et s'il se trompait! m*écriaî-je; si l'instruction avait fait fausse route I si Thomme qu'on va juger n'était pas coupable, s'il était innocent I Vous êtes bon, mon père; vous êtes bon, et vous m'aimez. Le ciel m'en est témoin, je n'ai jamais douté de votre bonté ni de votre tendresse ; si j'avais eu le malheur d'en douter, la maladie que je viens de faire m'aurait appris à connaître tous les trésors dont votre cœur est plein. Vous êtes bon, mon père, et vous m'aimez I Ëh! bien, au nom de ce qui vous a été le plus cher en ce monde, au nom de ma mère dont vous m'avez tarit de fois parlé, ayez pitié de votre fils, mettezmoi à môme de partir sur-le-champ, faites que je puisse arriver dans trois jours I
En parlant ainsi, je pressais ses mains, je les inondais de pleurs et de baisers.
— Vous êtes fou, mon cher Paul. Partir, entreprendre un si long trajet dans l'état de santé où vous êtes et par une saison si rigoureuse l Vous n'y songez pas, mon ami.
— - Il y va de mon repos, du repos de ma vie tout entière.
— Vous êtes fou, vous dis-jc!
— Dussé-je en mourir, mon père, il faut que je parte : il y va de mon honneur.
— De votre honneur!...
Mes genoux ployèrent, je tombai à ses pieds.
— Qu'as-tu donc fait, malheureux enfant? dit-il en abaissant sur moi un regard sans colère.
— Une grande faute, répondis-je en courbant la tête, j'emploierai ma vie à la racheter.
— Relevèz-vous, nous allons partir, dit mon père.
— Non, m'écriai-je, non ! mon père ne doit pas assister au dénoûment de cette affaire. Restez, ne m'accompagnez pas! Faites-moi cette dernière grâce, épargnez-moi un châtiment qui serait le plus terrible de tous.
— Vous avez raison, mon fils, iî y a dans la vie des enfants certaines choses que les pères doivent ignorer, qu'ils ne doivent point chercher à savoir. Vous partirez seul; Dominique vous accompagnera.
}ioifi§ d'une Jieure après çei\e scène, le carrossç
DANS LA MAGISTAATUBE. 1J7
était dans la cour, attelé de quatre chevaux de poste, les postillons en selle. Mon père en avait disposé rintérieur comme une chambre de malade : il avait pensé à tout. Nos adieux furent graves et silencieux. Au moment de partir, il m'enveloppa lui-même de mon manteau, en m'adressant quelques recommandations sur les soins à prendre en vue de ma santé. Pas un reproche, d'ailleurs, pas une plainte, pas une remontrance ! Il me conduisit jusqu'à la voiture, et là il me donna sa main que je portai respectueusement à mes lèvres.
— Allez, faites votre devoir, et que Dieu veille sur nous l
J'entendis qu'il disait à Dominique :
— C'est mon fils, c'est mon enfant, c'est ma vie que je te confie !
Et je le vis, à travers mes larmes, qui s'éloignait lentement sous la neige, la tête nue et inclinée.
Dominique avait pris place devant moi : les fouets claquèrent, et le carrosse s'ébranla.
— Dominique, m'écriai-je en lui prenant les mains pendant que les chevaux nous emportaient vers la barrière d'Italie, tu m'as vu naître, tu m'as vu gran-
ii8 UN DÉBUT
dir; tu es de la maison, tu fais partie de la famille. Tu m'aimes et tu m'es dévoué, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur Paul.
— Je peux compter sur toi, Dominique?
— Oui, monsieur Paul, oui, mon jeune maître.
— Eh bien, il est possible que pendiant la route je m'évanouisse, je perde connaissance. Quoi qu'il advienne, tu ne t'effrayeras pas, tu n'arrêteras pas, et tu iras toujours... toujours, entends-tu bien? comme le vent, toujours, jusqu'à Grenoble, où il faut que je sois le dix-huit au matin; et si, en arrivant, je ne pouvais me soutenir, tu me prendrais entre tes bras et tu me porterais au palais de justice , dans la salle d'audience.
r— Oui, monsieur Paul.
— Embrasse-moi !
Que] voyage ! qui m'eût dit que cette m Ame route qui m'avait vu passer si triste et si accablé, me reverrait plus malheureux encore et plus désespéré? Oui, plus désespéré, plus malheureux encore I mais du moins cette fois j'étais soutenu p^r la conscience du devoir que j'accomplissais. Arriver, arriver à temps, telle était mon unique pensée, et nous allions comme la tempête. Je gourmandais les postillons, j'accusais le$ chevaux dé lenteur, j'aurais voulu leur donner des ailes; le plus léger obstacle ^ le moindre empêchement me glaçait d'èfflDoi;. J'avais sans cesse devant les yeux une fetnme et des enfants dans la détresse» ua homme m bagne et traînant sa chaîne.'
— Rends-moî mon marï! disait la femme.
— Rends-nous notre père! criaient les enfants.
L'homme se taisait et me regardait. Arriver, arriver! Je comptais les minutes, je pressais les relais, je semais l'or et les menaces, les supplications et les emportements. Nous dévorions les côtes, nous brûlions les descentes; les vallées, les bois et les villages fuyaient, disparaissaient, s'évanouissaient comme des visions. Malgré les chemins défoncés, malgré la tourmente de neige et de givre qui ne cessa pas un seul instant de nous envelopper, aucun accident sérieux n'entrava, ne retarda ma course. Le carrosse tint bon, pas un trait ne se rompit, pas un cheval ne s'abattit. Le ciel me protégeait : protection bien incomplète, hélas! et qui, elle-même, était un châtiment; car si je sauvais un homme qiie je ne connaissais pas et qui m'était indifférent, je perdais du môme coup la femme que j'aimais, je la livrais aux éternels soupçons de son mari , je lui donnais un maître.
J'entrai dans Grenoble le 18 au matin : onze heures sonnaient, quand les chevaux, tout fumants et souillés de boue jusqu'au poitrail, s'arrêtèrent devant le palais de justicCi Les abords en étaient
assiégés par une foule d'hommes et de femmes accourus des plateaux voisins. Je mis pied à terre, et, m'adressant à un des groupes qui s'étaient déjà formés autour de la voiture, je demandai quelle était Taifaire qui, en ce moment, occupait la cour.
On répondit de tous les côtés à la fois : » L'aifaire de Jean le bûcheron! Taffaire de la Roseraie!
11 était temps ! Je repoussai le bras de Dominique, et, d'un pas rapide et sûr, je franchis les degrés du palais. Jamais je n'ai mieux constaté qu'à celle heure l'autorité de Tàme sur le corps : épuisé par six semaines de maladie, brisé par trois jours et trois nuits de route, je sentais en moi une force à soulever le inonde. En traversant la salle des pasperdus, je me croisai avec un vieux avocat qui sortait de l'audience.
— Pardon, monsieur, où en est l'affaire?
— La défense a été pitoyable! dit-il en agitant ses longs bras dans ses larges manches.
— Est-ce que tout est fini? demandai-je d'une voix élrangléCé
432 UN d£but
— Pitoyable, monsieur, pitoyable I M* Loustaud a été au-dessous de tout.
Je m'appuyai sur Dominique,
— Tout est donc ini I m*écriai-je,
— Au "Surplus, si vous êtes curieux d'entendre ces jeunes avocats se disant l'espoir du barreau, si vous tenez à savoir comment ils s'y prennent pour envoyer leurs clients aux galères, entrez, monsieur, entrez, donnez-vous ce plaisir, M« Loustaud achève sa réplique... Moi, j'en ai assez, serviteur!
II s'éloigna en grommelant, et je pénétrai dans la Salle. Pendant que Dominique m'ouvrait lentement un passage à travers la foule, M* Loustaud lançait les derniers feux de son éloquence. Il montrait aux jurés, dans un langage pathétique, la femme et les sept enfants de l'accusé; il rappelait les erreurs trop nombreuses qui avaient entaché les annales de la justice ; il évoquait l'ombre de Galas, et, terminant le tout par une philippique des plus virulentes, il flétrissait l'abstention de l'unique témoin qui eût été cité, et dont la présence seule aurait suffi pour sauver un innocent.
J'arrivais au sein du prétoire juste au moment où
BANS L4. VAGISTAATURE. 123
M* Loustaud achevait de m'accommoder. Aussitôt moo nom courut de bouche en bouche « et de toutes parts on entendit ces mots :
— Le témoin! le témoin I le substitut de Saint- Marcel I
Je profitai de cet instant d'émotion générale pour examiner une partie de l'assemblée. Sur Testrade, derrière les fauteuils des magistrats, il y avait un groupe de personnes du monde, au milieu desquelles je reconnus aussitôt Henriette et mon oncle : tous les deux s'étaient levés en m'apercevant. Mon oncle me salua d'un geste amical, et fit un mouvement d'épaule qui pouvait se traduire ainsi : Que viens-tu faire ici? on se serait bien passé de toi. Henriette, la brave créature, me jeta un coup d'œil qui disait clairement : J'en étais sûre, je comptais sur vous! M. de Champbaudier présidait la séance : il m'adressa un sourire des plus gracieux, et, malgré la gravité de la circonstance, je ne pus m'en^pôcher <îe me représenter la figure qu'il allait prendre, quand il m'entendrait déclarer formellement que l'homme qu'il croyait tenir était encore dans la ïûonlagne. Dès que l'ordre et le silence, troublés
iià UN DÉBUT .
par mon arrivée inattendue, furent rétablis, il me félicita, dans une petite allocution, de mon zèle, de mon courage, et poussa même la courtoisie jusqu'à m'offrir un siège.
Le ministère public prit des conclusions tendant à ce que ma déposition fût entendue et à ce que la confrontation eût lieu. M« Loustaud, acquiesçant aux réquisitions de M. le procureur général, trouva le moyen de placer quelques phrases bien arrondies, par lesquelles il remerciait la Providence de la protection évidente qu'elle accordait â son client; il rétracta délicatement les paroles acerbes qu'il avait prononcées à mon endroit, et daigna me féliciter, lui aussi, de mon empressement à me rendre aux injonctions de la justice.
Je prêtai serment et répondis aux questions d'usage.
Cela fait, le président dit à l'accusé :
— Accusé, levez-vous.
Puis s'adressant à moi :
— Témoin, regardez cet homme, et dites à MM. les jurés si vous le reconnaissez.
Un silence profond régnait dans l'auditoire : on
aurait entendu une araignée filer sa toile. J'étais debout, je portai les yeux sur Henriettey et mon regard désespéré lui demanda pardon de ce que j'allais faire: intrépide et sereine, son attitude m'absolvait et m'encourageait. Je me retournai résolument, et me trouvai face à foce avec l'accusé... BieabonI Dieu clément! Dieu sauveur I... Immobiles et muets, lîhomme et moi nous nous regardions, et pendant qu'il me contemplait avec une indicible expression de terreur, je me repaissais avec avidité de sa physionomie.
— Répondez, témoin, le reconnaissez-vous?
— Oui, m'écriai-je enfin d'une voix éclatante et qui dut retentir comme un clairon, oui, je le reconnais... et lui aussi me reconnaît!
— Est-ce bien l'honmie sur qui vous avez tiré?
— Oui, monsieur le président, c'est bien lui!... Qu'il ose le nier en ma présence!
Et, en prononçant ces mots, je le tenais palpitant et effaré sous mon regard.
^Eh bien, accusé, la confrontation que vous demandiez, vous l'avez obtenue ; qu'avez-vo\is à ré-» popdre?
i26 UN B<BVT
— J'avoue, mon président, j'avoue. Une femme, sept enfants, et pas de pain dans la maison !
11 s'affaissa sur son banc, et son œil hagard, tou jours attaché sur moi, semblait encore implorer mon silence. Ma tâche était remplie, mon rôle terminé. Je fus emmené presque sans connaissance à rhôtel de mon oncle, et j'appris, dans la soirée, que la cour, usant d'indulgence et tenant compte à l'accusé de ses aveux , l'avait condamné à deux années d'emprisonnement.
Vous avez tout deviné. J'avais reconnu dans le prétendu voleur de la Roseraie le bandit bien réel qui m'avait, un soir, attaqué au coin du bois; en tirant sur lui au hasard, je l'avais atteint sans m'en douter; en donnant, quelques heures après, le signalement d'un malfaiteur imaginaire, j'avais donné, à mon insu, le signalement de ce malhen reux, et il ^e trouvait qu'en fin de compte, tous mes mensonges n'étaient qu'un déplacement de la vérité. L'homme avait compris, en me reconnaissant, que d'un mot je pouvais tout au moins l'envoyer finir ses jours aux galères, et il avait saisi avec empressement la planche de salut que je lui
DANS LA MAOISTftATURE. 127
offrais en ne le chargeant qoe d'ane tentative de vol. Ce qui venait de se passer n'était» au point de vue de la justice, ni très-régulier ni très-orthodoxe; mais tout est bien qui finit bien, et nous devions nous féliciter, maître Jean et moi, d'en être quittes à si bon marché. Comment s'ezpliquait-il le rôle que j'avais joué dans le dénoûment de cette aflaire? n y pensa plus d'une fois sans doute : il y avait là matière à réflexions, et plus qu'il n'en fallait * pour mettre à la torture un esprit moins borné que le sien.
Quelques jours plus tard, je quittais Grenoble sans revoir madame de Champbaudier; nous nous étions vus à l'audience pour la dernière fois. Mon père me reçut avec sa gravité habituelle, et ne me fit aucune question; seulement, au bout d'une semaine, il me dit :
— J'ai cru m'apercevoir, mon fils, que l'air du Tauphiné ne convenait pas à votre santé. J'ai demandé votre changepaent de résidence, et vous êtes nommé substitut à Niort. Vous passez d'un tribunal d'arrondissement à un chef-lieu de déparlement, ce n'est donc pas une dîsgrftce.
128 UN DiBUT
Deux ans après, je me mariais : je n'épousais pas un des anges dont les ailes m'avaient été offertes par mon excellent père, mais tout simplement une. bonne et aimable fille qui devint la compagne dévouée de ma vie.
J'entendais parler quelquefois de madame de Champbaudier. Henrietle était toujours la jolie présidente ; toutes ces émotions avaient glissé sur elle comme une pluie d'orage sur les plumes d'un cygne.
Soit qu'il gard&t encore quelques doutes dans son esprit, soit qu'il ne m'eût point pardonné d'avoir troublé un instant son repos, H. le président, tant qu'il vécut, me poursuivit ténébreusement de sa haine; il ne m'épargna ni la délation ni la calomnie, il chercha à me frapper jusijue dans mes amis, et j'eus longtemps à me défendre contre les entreprises de cette âme basse.
Vous savez maintenant, mon jeune amf , où peut conduire une heurç de passion et d'égarement. Les conséquences en sont graves pour tous; pour un magistrat, elles peuvent être terribles. Au moment d'entrer dans la carrière, faites vos réflexipn^s, et puisse mon récit vous ôtr^ prpfitable )
Le confident de cette histoire demeurait silencieux et recueilli; le vieillard l'observait avec complaisance, et jouissait secrètement de l'effet qu'il avait produit, quand le jeune homme relevant la iéte:
— Monsieur le conseiller, dit-il, votre récit m'a vivement intéressé et me profitera, j'espère... mais comment vous y prltes-vons pour arriver jusqu'au balcon de la présidente?
— Ouais I... fil le conseiller. Si vous m'en croyez, ajouta- 1> il en se levant, vous attendrez encore quelques années avant d'entrer dans la magistrature.
DE MONTSABREY
MADAMJi! G. DE COURBONNE
DE MONTSABREY
Vers 1845, vivait à Paris un jeane peintre nommé Frédéric Lambert. Il vivait pauvre et content de peu, dans un de ces quartiers silencieux où les artistes se plaisent à faire leur nid. Il avait vingt-cinq ans, de l'esprit, le cœur fier» et, chose rare, plus de talent qu'il ne s'en croyait lui-môme. Je ne dis rien de sa figure : sans être beau il était charmant. On ne pouvait le voir sans l'aimer, sans se sentir doucement attiré vers lui. Affectueux et bon, il prenait part aux succès de ses amis et s'en réjouissait. Modeste et
confiant dans l'avenir, quoiqu'il n'eût pas encore de chapelles à décorer ni de batailles à peindre pour le musée de Versailles, il ne se plaignait pas de Tinjustice de ses contemporains et ne se croyait pas méconnu. Le travail remplissait sa vie. Quelquesuns de ses portraits avaient été remarqués au Salon : ce fut là son point de départ vers le bonheur qu'il méritait et qu'il rencontra sur sa route.
Sa mère et sa sœur vivaient au fond de la province, d'un modeste patrimoine, auquel il ajoutait la meilleure partie^de ses épargnes. Il savait que sa sœur devait, au prochain automne, épouser un jeune homme laborieux et pauvre comme elle, qu'elle aimait depuis plusieurs années; il résolut d'amasser pour elle une petit dot qui lui permit d'entrer ea ménage sans inquiétude du lendemain. Depuis longtemps d'ailleurs il rêvait un tour de France» I^ sac sur le dos, un voyage où il payerait avec sa palette son écot et son gtte^ s'arii^âtant devant les iîites qui lui plairaient, allant gaiement de viUe en vilte) et mettant son pinceau au service de tous les bourgeois possédés de la noble ambition de transmettre leurs traits à la postérité lai plus reculée. II partit