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par une belle matinée d'avril, le pied leste et le cœur joyeux.
Hien qu'à sa façon de porter la tète et d'aspirer le grand air en marchant, on le sentait en possession de tontes les faciles joies de son ftge; on devinait que, pour être heureux, il lui suffisait d'exister. Au bout de quelques mois, il avait déjà fait une assez jolie pelote. La Providence semblait bénir la douce et pieuse tAche qu'il s'était imposée. Les modèles s'offraient en foule; sa bonne mine et son talent lui ouvraient toutes les portes. La Touraine, le Poitou, le Limousin, lui payaient tribut; hobereaux et vilains se disputaient l'honneur de poser devant lui. Les figures les plus étranges nereSk^ayaientpas; il pensait à sa sœur qu'il allait enrichir, et, pendant qu'il reproduisait sur la toile quelque trogne enluminée, quelque fece bêtement épanouie, quelque museau de fouine ou de belette, il voyait un jeune et frais visage qui le remerciait en souriant. Grâce à l'excellence de l'imitation, il réunissait tous les suffrages. Dès qu'il avait achevé un portrait dans un château, il le soumettait sans crainte au jugement de la famille et des serviteurs, et la ressemblance était si frap-
pante, que, depuis la gardeuse de dindons jusqu'au valet de chambre de M. le baron, tout le monde tombait en extase. Ce n'est pas tout; il y avait dans sa conversation tant de saillies, tant de verve et d'entrain, que ses hôtes se résignaient difficilement à le laisser partir. En l'écoutant, la châtelaine oubliait la lecture du feuilleton de son journal, l'abbé avait des distractions au whist, et M. le baron décrarait au précepteur de son fils qu'après les gentilhommes il n'y avait en France que les artistes qui eussent de l'es* prit. Lorsque enfin, sourd à toutes les sollicitations, Frédéric se décidait à quitter la place, son feutre gris à larges bords, sa veste et son pantalon de velours à côtes, sa cravate nouée négligemment autour de son col rabattu, le sac militaire qu'il portait fièrement et auquel étaient attachés la boite à couleurs, la pique, le parasol, le pliant à trois branches, excitaient un sentiment voisin de l'admiration; maîtres et serviteurs se mettaient aux fenêtres, et tous les regards le suivaient jusqu'au détour du sentier. Bref, il spécula si heureusement sur la vanité, que vers la fin du mois d'août sa ceinture s'était arroD- 4ie, et qu'il pujt croire sa t^che accomplie.
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Dans les premiers jours de septembre il arrivait chez sa mère.
— Tends ton tablier, dit-il S sa sœur qui se jetait à son cou.
£t, prenant sa ceinture pleine d'or, il la vida dans le tablier de la belle enfant. Je laisse à penser quelle ivresse 1 Quelques milliers d'écus, qui, pour une jeune fille élevée dans Topulence, ne suffisent pas à Tachât d'une corbeille de mariage, représentent, pour une pauvre fille de province, les plus saintes joies de la famille. Après avoir assisté au mariage de sa sœur, après avoir bien choyé sa vieille mère et gentiment installé le jeune ménage, Frédéric partit, comblé de bénédictions, emportant dans son cœur l'image attendrie du bonheur auquel il avait contribué. Sans parler de la mélancolie des adieux, cette heure ne fut pas exempte d'amertume. En comparant la joie qu'il avait eue sous les yeux avec la solitude qui l'attendait à Paris, il ne put se défendre d'un sentiment de tristesse. Le bonheur de sa sœur était sa plus douce récompense, et pourtant la conscience du devoir accompli ne l'empêchait pas de faire un retour sur lui-môme; il
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laissait derrière lui une affection mutuelle, des espérances mises en commun, et allait reprendre dans risolement un travail que nul sourire ne viendrait égayer.
Cette émotion ne tint pas contre les enchantements de la route. La saison était belle encore; pour rentrer à Paris, Frédéric avait & traverser une des contrées les plus pittoresques de la France, A peine eut-il mis le pied dans l'ancienne province de la Marche, qu'il fut frappé du caractère silencieux et poétique des paysages qui se déroulaient devant lui. Il n'avait vu nulle part rivière si limpide , vallées si fraîches, horizons si variés. Les bois et les coteaux étaient parés de toutes les magnificences de l'automne; les oiseau^ chantaient dans la lande; la bergeronette $e balançait sur le bord des petits lacs perdus au milieu des syoncs. Frédéric ne voulut pas quitter ce coin de terre sans emporter dans ses cartons un souvenir vivant des beautés agrestes qui s'offraient à ses yeux. Marchant à l'aventure, après avoir dessiné pendant tout le jour, il s'arrêtait le soir, tantôt dans une ferme, tantôt dans une auberge de village; partout sa jeunesse et sa bonne grâce
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loi Yalaient l'accueil le plus bieoTeillant Amoureux de l'art et de la nature * il trouvait à cette existence errante et solitaire un charme que tous les jeunes cœurs comprendront aisément, tiulls envieront peat-ôtre.
Un matin, séduit par la fraîcheur d'un sentier bordé de houx et de troënes, il avait quitté la grande route et s'était enfoncé bien avant dans les terres. Rien n'est doux, k vingt ans, comme d'aller aiasi, sans savoir où Ton va. Sur le coup de midi, il avait déjeuné, dans une métairie, d'une jatte de lait fumant; aux derniers rayons du soleil couchant, il entrait afTamé dans le petit village de Saint-Maurice. Situé au fond d'une vallée étroite, entouré de bois et de montagnes, ce village est un des plus charmants qui se mirent dans l'eau de la Creuse; mais, à vrai dire, en ce moment Frédéric ne se souciait guère de la richesse du paysage. En débou* chant sur la place de l'Église, il aperçut, doucement balancée au-dessus d'une porte par la brise du soir, une feuille de tôle, sur laquelle était peint en jaune un volatile, qui eût mis en défaut Torni-* thoiogie tout entière, si l'auteur de ce joli morceau,
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pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, n'eût pris soin d'écrire au-dessous de son œuvre ces mots : A l'Aigle d'or.
La vue de cette enseigne plongea notre héros dans le ravissement, mieux que ne Teût fait en cet instant un tableau de vous, mon cher Gleyre. 11 n'avait pas l'embarras du choix, V Aigle d'or était la seule aubei^e du hameau. Cette auberge, ne pouvait point passer pour un palais; cependant tout y était propre et avenant. Charme de la jeunesse heureuse et souriante! elle parait, tout s'empresse autour d'elle. Frédéric .était à peine entré, que déjà l'hôtesse et ses deux filles lui faisaient fête. Sans doute aussi, à Télégance de sa taille, à la finesse de ses mains, à la blancheur de son cou, dont le grand air et le soleil n'avaient pu altérer l'ivoire, elles avaient compris sur-le-champ que ce n'était pas là un piéton ordinaire, un colporteur d'images pieuses, de chapelets et de missels. Pendant que l'une des jeunes filles l'aidait à se débarrasser de son sac, et que l'autre mettait la nappe et le couvert, la mère, l'œil à tout, partout en môme temps , cassait des œufs, allumait les four-
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neaux et plumait un chapon. Frédéric s'attabla, fit honneur au festin, et trouva tous les mets exquis, à la grande satisfaction des trois femmes, qui ne se sentaient pas d'aise en voyant ce joli jeune homme manger d'un si vif appétit.
Le lendemain, il fut réveillé de bonne heure par le plus matinal et le plus gai des visiteurs : le soleil entrait à pleins rayons dans sa chambre. Frédéric sauta à bas de son lit et oyvrit sa fenêtre : la Creuse coulait à ses pieds sous un berceau d'aunes et de trembles, et se déroulait, comme un ruban d'argent, à travers la vallée; au delà de la rivière, les toits de chaume, épars çà et là, fumaient dans la verdure; à l'horizon, sur le plateau d'une colline, un gothique manoir perçait de ses tourelles le feuillage rouillé des chênes. La vie ne manquait pas à ce tableau rustique : V Angélus tintait dans l'air frais du matin; les merles saluaient le jour; le moulin babillait sous les saules. C'était plus qu'il n'en fallait pour retenir notre jeune peintre. Au bout de quelques jours, il était l'ami de la maison. Il avait fait le portrait des deux filles de son hôtesse, et fléjà son iioin était populaire à Saint-Maurice. On
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acÉoarait de plusieurs lieues à la ronde pour voir ces deux portraits ; les fermiàres des environs eussent mis volontiers leur croix en gage pour obtenir un pareil honneur. Prodigue de son talent» Frédéric Qt quelques heureuses, et dès lors sa renommée n'eut plus de bornes. On né parlait que de lui, on ne jurait que par lui; il était le coq du village. La bonté de son coaur n'excitait pas poins d'enthousiasme que Tadress^ de son crayon, Thomas l'Enrhumé était tombé h la conscription; à la veille de partir, il avait offert à Frédéric trois boos écus sonnants pour pouvoir emporter avec sa feuille de route le portrait de sa bien-aimée. Frédéric avait fait le portrait et glissé le prix de son travail dans le sac du conscrit, en ajoutant une petite somme pour Taider à noyer son chagrin. L'admiratioa était montée à un tel degré, que, s'il eût voulu se marier dans le pays, bien des larmes auraient été répandues. Pour mettre le comble à sa popularité,. 11 distribuait de temps en temps quelques gros sous aux jeunes drôles qui jouaient sur la place de l'Église. Aussi, le matin, dès qu'il sortait^ il voyait, rangée devant la porte de V Aigle d'or^ une double haie de
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clients, comme les patriciens de l'ancienne Rome. C'était à qui porterait son bagage. L'un s'emparait de ta boite h couleurs, l'autre de la pique, celuircî du paraioly oelui-là du pUantr connu cbez les artistes £oas le nom depainehard; Frédéric donrmit le 8igDdI du départ, et, suivi de ses pages, s'enfonçait dans la montagne* Un incident imprévu vint couronner sa gloire,
On touchait au 33 septembre, fête patronale du village. Le sonneur et le bedeau, qui cultivaient la bouteille plus que de raison, avaient négligé le soin delà bannière où le saint était représenté. Les rats, profitant de cette négligence» s'étaient régalés de la soie et de la laine qui exprimaient les traits du chef de la légion/tbébaine, si bien que^nt Maurice tout entier y avait passé. Qu'on juge de la stupeur du bon curé ^n voyant la bannière dévastée, déchiquetée , tombant en loques I qu'on tâche de se représenter la consternation du village I Plus de procession, plus de fête! Que deviendrait la moisson de l'année prochaine? La bannière de saint Maurice mûrissait le blé Loir, le seig4e et le colza, La désolation était générale. Les gros bonnets du pays
s'arrêtaient dans la rue pour s'entretenir de cette épouvantable catastrophe. Le sonneur et le bedeau n'osaient plus se montrer; le curé et le maire tra- Tersaientla place d'un air effaré, et se concertaient sur les moyens d'aviser au dommage. A l'^lt^fe d'or, l'inquiétude était vive. L'hôtesse et ses deux filles se demandaient avec effroi ce qu'allait devenir le hameau, privé de son patron. Frédéric seul gardait un calme olympien. Le 22 septembre, au soleil levant, il frappait à la porte du presbytère, et présen tait au curé un saint Maurice plein de grâce et de jeunesse, dans une attitude guerrière et victorieuse. Par une inspiration qui tenait vraiment du miracle, quoiqu'il n'eût jamais vu le modèle rongé par les rats, il avait deviné la pose, le costikneet la res^ semblance. Le bon curé, émerveillé, le pressa dans ses bras, comme un ange descendu du ciel. Je renonce à peindre l'émotion des fidèles, quand ils virent suspendue à la hampe, veuve depuis plusieurs semaines, l'image triomphante du glorieux martyr. La bannière parcourut les rues du village au milieu des acclamations de la foule ébahie. En retrouvant les traits du saint qu'ils croyaient perdu, les paysans
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poussaient des cris d'allégresse, et les femmes s'approcbaient de Frédéric pour loi baiser les mains. Entre nous, le triomphe n'était pas pour saint Maurice, mais pour le peintre qui l'avait ressuscité.
Les jours heureux nous sont comptés d'une mam avare. Si charmante qu'elle fût, cette existence ne pouvait se prolonger longtemps; si riantes que soient les étapes de la Bohême, un artiste qui a la conscience de sa propre valeur s'y repose un instant, il n'y séjourne pas. Lliiver, toujours précoce dans les montagnes de la Creuse, commençait à se faire sentir. Les matinées étaient froides, et longues les soirées. La nature, quoique belle encore, frissonnait déjà sous les premières piqûres de la bise d'octobre. Malgré l'ovation qui l'avait élevé au rang de demi-dieu « malgré les soins assidus dont il était l'objet à l'auberge de f Aigle (Tory Frédéric pensait à partir : une rencontre inattép^ue ajourna son départ
Avant de quitter Saint-Maurice, il voulait visiter une fois encore les èites ^'il aimait; il voulait revoiir sttrtout le ôhftteau dont les tours crénelées dominaient le Vallon^ et qu'il découvrait de la fenêll*e de sa chambre, à travers le feuillage éclairci. C*élail, je Vai déjà dit, un gothique manoir, perché sur le plateau d'une colline, dans la partie la plus pittoresque et la ]^lu§ sauvage du pays. On y arrivait par des sentiers étroits, bôtdés de genévriers, creusés par la ravine, et^aë lés èhèvrés seules gravissaient d'un pied sûr. Le jeuDë peintre en avait fait le but accoutumé de ses promenades et de ses rêveries. A la solitude qui régnait autour de cette demeure féodale, il avait pti d^abord la croire inhabitée. Un soir, pourtant, il avait vu tes croisées éclairées, et
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deux ombres sveltes se dessiner sur la mousseline des rideaux; il avait entendu un chant de femme qui s*accompagnait au piano, et dont la voix grave s'élevmt tristement dans le silence de la nuit. Quels hôtes vivaient entre ces murs? Frédéric , en garçon d'esprit, s'était bien gardé de s'en informer; il eût craint de voir s'envoler, au souffle de la réalité, les poétiques images dont il se plaisait à peupler cet asile.
La veille du jour fixé pour son départ, il avait profité d'une de ces tièdes après-midi qui sont les adieux du soleil, pour faire un dernier pèlerinage au vieux manoir. Comme il arrivait au pied du plateau, il aperçut un groupe qui attira vivement son attention.
Sur la mousse d'un tertre incliné, une jeune fille était assise entre un vieillard à cheveux blancs et une femme encore jeune et belle, gui la surveillaient d'un regard inquiet. En s'approchant, Frédéric fut moins frappé de sa rare beauté que de son air étrange. Affaissée sur elle-même, elle paraissait vivre dans un monde qui n'était pas le monde des vivants. Son œil ouvert, immobile, ne se portait pas sur les ob-
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jets placés devant elle ; toute sa physionomie indiquait qae sa pensée voyageait ailleurs. Le visage de la jeune femme qui la couvait des yeux respirait une anxiété profonde, une tendresse passionnée. Les traits du vieillard exprimaient une affection plus calme et mêlée de curiosité. Il semblait épier le réveil de Tintelligence dans cette àme attirée par un monde supérfeur. Frédéric passa devant elle en se découvrant et n'osa pas s'arrêter. Il y avait, en effet, dans cette muette extase, quelç[ue chose de mystérieux qui commandait la discrétion. Eclairé par un secret sentiment de pudeur, il sentait qu'il ue pouvait contempler cette douleur inconnue sans la profaner, n s'éloigna d'un pas rapide.
Le soir venu, assis sous le manteau de la cheminée de V Aigle d'or, devant une flambée de fagots, il ne put s'empêcher de questionner l'hôtesse qui filait sa quenouille, tandis que Toinette et Fanchon, ses deux filles, tricotaient des bas pour le dejnier marmot. La bonne femme n'avait pas, comme on dit, la langue dans sa poche; elle s'empressa de répondre aux questions du jeune étranger. Le chÂteau situé sur la colline ap'partenait à la famille de Montsabrey.
IBO U GBATBiU
M. d^ MoDtsabrey éf^it moirt depiiis plusieurs années. Les trois persopaes qQ§ Fré4^ric avait aperçues assises sur ua tertre, k uqe portéç de fusil du manoir, ue pouvaient étr^ que piadame de Moptsabrey, sa flliei et le i^édecin d§ l^ famille, le docteur Vincent, frdre du curé de gaiRt-Mauriçe,
r-r AiQsi, deoieudft Fr#d$r|Q| dont U curiosité était loin d'être satisCûte, la jeuue QUe que j'ai vue tantôt est madepiQiselle de llfontsabrey?
i^ Onu monsieur! ç'(?st la pauvre innocente,
A ces motSs le$ tfOis fispupes firent le signe 4e la croi?; Frédilric lei regardait d'un Mr étonné.
^ C'est sous ce nm^ ajouta Châtesse, que mademoiselle de Montsabrey e§t çQUPue dsiRs le pay^*
•w^ Pourquoi?
-^ Pourquoi, mon ))on monsieur? Qn raconte, k ae propos, bien des histoires i mais gm §&it le fip fond des cbosçs? Pormlf» le docteur et le curé de noirq village, personne iei ne peut se venter de connaître le seqret du cbAteau. Quand on en parle eu docteur, il s'en VA en brenlent la t^te, et qu^nd on s'adresse AU curé, il répond ;
^ Prie* pour l'enfant.
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, -T pt'que dit-'OH tfans le p4y«?
— Oi) (}it, mon bon mQDSîeur, que la pauvre Lucile est charmée; qu'une fée, le jour de sa pais* spce, lui a jeté un sort. On ^ dit, dans le temps, que madame de Montsabrey n'était venue s'établir au château, abandonné depuis plus de vingt ans, que pour y cacher ^a 0IIe et ne \^ laisser voir à personne, Lucile n'était alors qu'un enfant, mais un enfant qui ne faisait rien compie les pqfants de son âge. On avait beau la surveiller, il ne se passait guère de semaine sans (Qu'elle s'échappât du logis. Plus d'une fois, Toinette ^t Fanchon l'ont trouvée assise dans la lande ou au fond d^3 bois, accompagnée seulement 4'un gro§ chien quç VQUS fiyez dû voir aujourd'hui couché à ses pieds.
- sr- Ouij dit FrédériC| uu chien des Pyréuées,
r- Upe bien bonne hôte, et poiat sotte, allez, dit Fapchon. U m la quittait pas; il veillait sur elle, et <juan4 c'était J'heure de rentrer, il la tirait par sa robe pour la décider à se lever, courait devant elle pour lui montrer le chemin, et revenait près d'elle pour s'assurer qu'elle le suivait.
-rEt quQ faisftjt Lucile, à quoi s'occupait-eU^j
quand vous la trouviez assise au fond des bois?
— Damel monsieur, je ne sais trop ; elle caressait son chien, mêlait à ses cheveux des brins de bruyère en fleurs, ou regardait dans le ciel, comme pour y chercher quelque chose.
— Vous et votre sœur, vous étiez alors deux enfants comme elle : n'avez-vous jamais tenté de lui parler? ,
— Une seule fois, répondit Toinette. J'étais ailé m'asseoir auprès d'elle; je voulais lui offrir iin bouquet de bluets que j'avais cueillis dans les seigles; mais ses deux grands yeux se tournèrent vers mo d'une si drôle de façoH, que je pris mes jambes à mon cou, et me sauvai en emmenant ma sœur par la main.
— Pauvre chère âme! reprit l'hôtesse, elle n'a jamais fait de mal à personne... Belle comme un ange, douce comme un agneau! Maintenant c'est une grande demoiselle; mais on assure que le sort jeté sur elle dure encore, et que, depuis qu'elle est au monde, elle n'a jamais parlé comme une chrétienne. Notre curé a commandé pour elle bien des neuvaines, fait brûler bien des cierges devant la
DE IIONTSABHEY. 153
châsse de saint Maurice ; le docteur Vincent la soigne comme si elle était sa fille; la science et la prière, rien n*y peut. Croiriez-vous, monsieur, que depuis dix ans qu'elle vit retirée dans nos montagnes, madame de Montsabrey ne s'est pas moutrée une seule fois au village, pas môme à l'église? £t pourtant elle est pieuse ; notre curé va , une fois la semaine , dire la messe à la chapelle du ch&teau. Quand on parle de Lucile aux serviteurs venus pour la provision, ils ne répondent pas , ou vous prient poliment de vous mêler de vos affaires. Je vous le demande, mon bon monsieur, tout cela est*il naturel?
— Sans compter, monsieur, qu'on entend la nuit d'étranges bruits là-haut, ditToinetteàvoiz basse et d'un air mystérieux; de la musique, des chants, des soupirs, des sanglots, puis un grand cri, et tout se tait.
Ici, les trois femmes se regardèrent avec stupeur, et firent de nouveau le signe de la croix.
— - Depuis quelques jours, reprit l'hôtesse, on dit que la pauvre innocente dépérit, qu'elle pâlit et maigrit à vue d'œil, et tout le monde s'en chagrine.
— Sa mère est si bonne ! ajoOta Fanchon ; elle fait
tant de bien dans le pays !
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— Les pauvres ne h voient pas, iQais la bénissent, dit Toinette.
— Depuis qu'elle est, ici, 4it rbfttespe, il n'y a plus ^e malheureux. Elle est coipme le bpu Pieu, qu'où n'aperçoit jamais, et qui, chaque anuée, fait {pOrir nos moissons,
Le reste de la soirée, il ne fut question, h V Aigle d'or, que du château de Montsabrey, I^'hôteissq, qui ^^ demandait qu'^ parler, débita sur Lupile tous les pontes qui* couraient }a contrée; elle y iqit tant de clarté, de netteté et de précision, qup Frédéric, hh fin de la veillée, n'en savait pas plu^ qu'au début. Toutefois ces révélations confuses avaient réussi à surexciter l'iinagination du jeune artiste. Le lendemain, au lieu de partir pomme il pu avait Tintentioa la veille, Frédéric déclara qu'il paierait à Saint- Bfauripe )e$ dprniers beaux jpurs de la saison. Il n'obéissait pas seulement à Vipstinct de la curiosité; la pâle figure de Lucile, s^ taille frélp ^ demi bridée, l'air de souffrance répandu ^ur ?es traits, sans doute aussi sa beauté, sa jeunesse, avaient éveillé en lui W mystérieui^ intérêt qu'il np ^'expliquait pas et qui eût suffi pour le retepir quelque temp^ pncorp,
Dès lors il dirigea toutes ses excursions vers le plateau de la colline. II entrevit quelquefois Luci|e; chaque fois qu'il la reocontpa, il trouva plus de pâleur sur ses joues, dans 9on regard quelque chose de plus égaré. Un jour il l'aperçut pe promenant à pas lents sur la terrasse du château. Appuyée sur le bras de sa mère» tète nue, les cheveux au vent, elle suivait des yeux un bataillon d'oiseaux émigrants qui filaient sous un ciel gris d'automne, et un v^gue sourire errait sur ses lèvres décolorées, comme si elle se fût sentie prête, elle aussi, à s'envoler vers une autre patrie. Frédéric rentra au village, l'esprit frappé de pénibles pressentiments. A partir de ce jour, il rôda vainement autour du manoir silencieux, il ne rencontra plus Lucile. Le dimanche suivant,
au prône, le curé, d'une voix émue, recommandait aux prières des fidèles mademoiselle de Montsabrcy.
Avant de venir à Saint-Maurice,^où l'avait conduit le hasard, Frédéric ne soupçonnait pas même l'existence de la famille de Hontsabrey; il n'avait fait qu'entrevoir Lucile et sa mère; jams|is il n'avait entendu le son de leur voix. Entre elles et lui , artiste de passage, apcune intimité ne pouvait s'établir; les portes du château ne s'ouvriraient jamais pour le laisser passer. £n admettant queJLucile vécût, il ne serait jamais qu'un étranger pour elle. D'où vient donc qu'à la nouvelle d'un danger sérieux qui la menaçait, il pâlit et son cœur se serra comme s'il se fût agi de sa sœur? Il avait fait de cette étrange créature la préoccupation de toutes ses heures; il l'avait mêlée, par la pensée, à sa vie toute entière, et il lui semblait qu'en mourant elle en emporterait quelque chose.
Après la sortie de la messe, Frédéric alla droit & la cure, où, depuis la fête de saint Maurice, il avait, comme on peut le croire, ses grandes et petites entrées. Il voulait interroger discrètement le curé sur la nature du mal qui consumait la jeune châtelaine;
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mais, dès les premiers mots, le pasteur lui ferma la bouche en disant :
— Mon cher enfant, c'est le secret de Dieu. Frédéric n'insista pas. Comme il se préparait à
prendre congé, le docteur Vincent entrait au presbytère. C'était un doux vieillard , au regard triste et pénétrant, à l'air intelligent et bon. Il habitait près de Saint-Maurice où, depuis vingt-cinq ans, il soignait les corps comme son frère soignait les âmes. Il suffisait de le voir pour comprendre aussitôt qu'il n'était pas à sa place dans ce pauvre hameau.
— Mon frère, dit le pasteur en lui présentant Frédéric, voici le brave jeune homme qui nous a rendu l'image de notre saint patron.
Le docteur Vincent avait déjà entendu parler de notre héros^ de son talent, de son excellent cœur, et du service signalé qu'il avait rendu à l'église. Il lui prit les mains avec effusion, et, malgré la différence de leurs âges, Frédéric se sentit tout d'abord attiré par la douceur de sa voix et la simplicité de ses manières. En moins d'une heure ils s'étaient pris d'afTection l'un pour l'autre. Si l'un réunissait en lui toutes les grâces de la jeunesse, l'autre pos-
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sédait rindulgence et la bonté qui sont les grÂces du vieillard. Près de se retirer, le docteur, avec une familiarité pleine de bo^ho^lie, s'empara du bras de Frédéric, ^t tous deux sortirent en pausaqt comme depx amis,
La journée était belle, Ils cheminaient de coinpagnie le long du sentier creux, bordé de genévriers. Le docteur s'informait de P^s qu'il avait longtemps habité, de la littérature et des arts qu'il n'avait pas cessé d'aimer, et 4ont il parlait avec une sûreté de goût^ avec une élévation, de pensée, qui se rencontrent rarement chpz u^ médecin de village. Il paraissait heureux d'oublier un instsint, auprès du jeune artiste, les soucis ^e son ministère; liepui? yingVcinq ans qu'il vivg^it dans ces panapagnei^, c'était sans doute la première fois ^u'il jouissait d'une pareille aubaine. De son côté, Frédéric, dont la curiosi^ n'était pas endormie, se réjouissait en songeant qu'il 0tait enfiu h la source de la vérité, et qu'il allait peut-éti'e éciaircir le mystère qui l'obsédait.
A quelque dislance du château, sur le penchant de la colline, le docteur s'arrêta devant la grille
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d'un jardin au fon(l duquel était enfouie une maison de modeste apparence; il invita Frédéric à venir se reposer dans son petit logis. C'était le nid d'un philosophe ou d'un poôte, Tout y respirait le silence et la paix. Tapissée de rosier^, de clématite et de chèvrefeuille, la maison ne manquait pas, à l'intérieur, de cette élégance ^qm vient du cœur et dont les objets les plus simples s'imprègnent comme d'uQ.doux parfum, s'éclairent comme d'un doux reflet, Certains détails dç l'ameublement révélaient des goûts et <les habitudes qu'on pouvait être surpris de trouver à cent lieues de Paris, dans les' montagnes de la Creuse, Les murs du salon, qui servait à la fois de cabinet do travail et de bibliothèque, étaient tendus d'étofle de Perse, qui égayait ce réduit un peu sombre. Cà et là, le long de la tenture, des rayons mobiles étaient chargés de cristaux, de minéraux, de plantes desséchées, de livres parmi lesquels Frédéric deyait reconnaître tous les • amis de sa jeunesse. Les fenêtres s'ouyraient sur des massifs de dahlias, sur des touffes d'asters et de chrysanthèmes. Ce fut dans cette pièce que le docteur introduisit d'abord le jeune homme étonné.
Au bout de quelques instants, une bonne femme, qui cumulait chez son maître les fonctions d'intendant, de cordon-bleu et de majordome, apporta sur un plateau des fruits cueillis dans le verger, des galettes de blé noir qu'elle avait pétries elle-même, un flacon de vieux vin qu'elle était allée chercher dans le meilleur coin du collier.
— Mon jeune ami, dit le docteur Vincent, c'est une pauvre hospitalité; croyez pourtant que votre présence ici est une bonne fortune dont je sens tout le prix. Jeune, j'aimais les arts; ils ont été longtemps le charme de ma vie. Depuis que je vous sais h Saint-Maurice, j'ai été tenté plus d'une fois d'aller au-devant de vous, de vous attirer dans mon ermitage. Je l'ai voulu, je ne l'ai pas pu. Tant de douleurs m'appellent, tant de soins me réclament! ajouta-t-il avec mélancolie.
Ces derniers mots entr'ouvraient la porte par où la curiosité de Frédéric allait enfin pouvoir se glisser. On lui faisait la partie trop belle pour qu'il n'en profitât pas sur-le-champ. Après avoir remercié son hôte, après avoir exprimé un regret sincère de ne l'avoir pas rencontré plus tôt, il en vint nâtu-
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Tellement, sans détour, à parler de madame de Montsabrey et de sa fille, qu'il ayait aperçues, quelques jours auparavant, assises sur la mousse d'un tertre, en compagtiie du bon docteur.
— Je vous ai bien vu, répondit le vieillard. Ouand vous êtes passé près de nous, j'ai deviné le sentiment de discrétion auquel vous obéissiez en vous * éloignant, et, quoique je vous visse pour la première fois, dès cet instant, mon jeune ami, vous avez gagné mon cœur.
La conversation ainsi engagée, Frédéric, pour arriver à son but, n'avait plus qu'à suivre le courant. 11 rendit avec des couleurs si vives et si poétiques Teffet qu'avait produit sur lui la figure de Lucile, il exprima si naïvement la sympathie que lai inspiraient cette jeune fille et sa mère, il y eut dans toutes ses questions tant de réserve, d'intérêt aûectueux et d'exquise délicatesse, que le docteur Vincent ne put taire autrement que d'en être touché. Le jour tombait, déjà le soleil avait disparu derrière les tours du vieux château. Le docteur retint le jeune peintre, et le soir, après le dîner, disposé aux épanchements, heureux d'avoir près
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de lui un auditeur capable de le comprendre, il 3e décida à racontep cq ipi'il savait, La lune niontrait sa face ronde h travers les arbres à 4emi dépouillés du jardin; une bi$e aigrft si^ait autour de }a mair son; rorraeau flambait m fond de T^tre, pt Frédério, accoudé sur le br^s du fauteuil daiis lequel il était assis, prêtait unQ oreille aUeutive»
-- Vous avez vu madame de Monlsabrey assise aqprès de sa fille ; vous Taveii vue belle encore, malgré la douleur qui Taccable et les rides précoces imprimées sur son front ; mais vous ne pouvez pas TOUS figurer Téclat de sfi jeunesse, quelque3 mois après son mariage. Unique t^éritiôre d'une des grandes familles de la Marche, elle justifiait par les plus aimai)Ies qualit^és de Vim^ l§s faveurs que le Ciel s'était plu ^ répandre sur son berceau, SUe était si bonne que les femmes lui pardonnaient sa beauté; si bienfaisante, que l'envie elle-même n'osait s'attaquer à son opulence, A dix-buit ans, elle avait épousé un gentilhomme jeune et beau comme elle, et s'il est vrai de dire que jamais destinée ne fut, à son début, pi us 'heureuse ici-bas, il est juste d'à-?
jouter que jamais bonheur ne fut plus mérité. Elle menait à Paris une existence pleine d'enchantements. Tout lui souriait; elle n'était pas encore mère, mais elle allait le devenir, et déjà, devant cette joie suprême, toutes les autres joies s'effaçaient.
)) Un matin, on rapporta chez elle son mari sanglant, blessé mortellement en duel. Au bout de trois jours, il expirait dans ses bras. La blessure était si grave qu'il n'avait pu reprendre ses sens ; on ignore encore aujourd'hui la cause et les détails de cette querelle fatale. Six semaines après, madame de Montsabrey donnait le jour à une fille qui promettait d'être belle comme elle. A mesure qu'elle grandissait, elle enchantait tous les regards ; chacun de ses mouvements était empreint d'une grâce adorable. Penchée avec amour sur cette fleur vivante, éclose sur un tombeau, madame de Montsabrey remerciait Dieu dans son désespoir, et l'orgueil maternel essuyait les larmes de la veuve éplorée.
» Cependant on commençait à remarquer dans les yeux de Lucile quelque chose de singulier. Quand vint l'âge où Tintelligence s'éveille, où s'écbappent des lèvres les premiers bégayements qui
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étonnent la mère enivrée, l'intelligence de Tenfant parut frappée d'un sommeil obstiné; ses lèvres demearaient muettes et ne répondaient aux baisers que par un sourire immobile. Plus tard, lorsqu'on eut réussi à lui faire balbutier quelques paroles, son langage enfantin ne paraissait pas appartenir au monde où^ nous vivons. Il y avait dans ses exclamations soudaines, entrecoupées, je ne sais quoi de surnaturel et d'extatique, un effroi que n'apaisaient pas les plus vives tendresses. U n'était plus permis d'en douter, le fruit des entrailles maternelles avait reçu le contre-coup de cette existence dénouée si tragiquement; l'inteljigence, prête à s'éveiller, avait été frappée de stupeur et de léthargie. Les médecins avaient refusé de se prononcer avant que Lucilc eût atteint sa sixième année ; Lucile avait six ans, et son esprit ne prenait aucune part à la vie cpmmune. Quand sa mère la serrait sur son sein, en la couvrant de pleurs et de caresses, l'enfant la regardait d'un œil distrait, comme si son cœur eût été occupé ailleurs. Elle ne recherchait aucun des plaisirs de son Age, n'avait goût qu'à la solitude, et passait des journées entières plongée dans une rô-
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verie silencîetlse, qu'oti essayait Taînement de troubler*. Lés médecins, consultés de nouveau, déclarèrent sans hésiter que Lugile était idiote. Foudroyée par cet arrêt terrible^ madame de Montsabrey s'était prise pour sa fille de cette passion ardente et sau* vage que ressentent les mères pour leurs enfants infirmes. Résolue à lui tenir lieu du monde entier, elle quitta Paris brusquement, pour venir cacher sa honte et SQh malheur dans le château de Montsabrey.
» II y avait quinze ans que j'habitais ce pays, lorsqu'elle vint s'y ensevelir. J'avais connu son mari; M. de Montsabrey venait tous les ans, avec son frère et quelques amis, passer tiii mdis d'automne dans ce château abandonné, qui n'était plus qu'un rendez-vous de chasse, h connaissais aussi madame de Montsabrey ; je l'avais vue dans tout l'éclat de son bonheur, peu de jours après son mariage ; avant de se rendre à Paris, le mari, enivré, avait voulu mortrer sa jeune épouse à l'antique demeure des aïeux, je devais la revoir, quelques années plus tard, pâle, amaigrie, ployée par la dotilcur, belle encore dans son deuil austère.
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» J'ayals été averti de Bon airivée ; tout était prêt pour la recevoir. Les moindres détails de cette scène navrante sont encore présents à ma mémeire. Je la vois descendre de la cbaise de poste , prendre sa fille dans ses bras, franchir d'un pas rapide les marches do perron, et s'enfuir avec son douloureux trésor, Comme pour le cacher à tous les yeux. Mon frère était près de moi« Le soir même, nous commencions la tftché commune que nous avons poursuitie tians relftcbe : mon frère consolait la douleur delainère, et moi j'étudiais le mal de l'enfant. Je ïn'étais senti saisi d'un respect religieux pour Tinfortune de madame de Montsabrey^ d'une afiection tonte paternelle pour sa fille ; je devins leur hôte assidu. Durant les premières années de leur séjour an château^ ftucun signe ne permettait d'espérer, même da&s tin avenir lointain, la guérison de Lucile. Chaciue matin^ je retrouvais la mère dans son afflictioUj l'enfaùt dans son immobilité. Je commençais à croire que lA science avait dit vrai ; je n'espérais pins voir la Providence lui donner un démenti, tncile grandissait, et, chose étrange, tandis que son esprit restait plongé dans une nuit profonde ^ sa
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beauté brillait chaque jour d'un plus vif éclat. II y avait, dans ce contraste, comme une raillerie amére, comme une sanglante ironie du sort. Lorsqu'elle atteignit sa douzième année, je repris confiance et courage. A mesure que sa jeunesse s'épanouisàait, son àme semblait en proie à une sourde agitation. Il était facile de pressentir une crise qui devait tôt ou tatd décider de sa destinée. Evidemment la science avait prononcé un arrêt trop sévère: son intelligence n'était pas avortée, mais garrottée; la pensée vivait en elle, mais ne trouvait pas d'issue. Le murmure du vent^ les harmonies du soir, le fracas de la Creuse se révoltant contre ses barrages, exerçaient de mystérieuses influences sur cette organisation délicate. Quand madame de Montsabrej se mettait au piano et chantait, Lucile paraissait s'enfoncer plus avant dans sa rêverie; puiv^MHïOut de quelques instants, des larmes abondantes s'échappaient de ses yeux et coulaient sans bruit le long de ses joues. Un trouble profond se peignait sur son visage ; à chaque minute, je m'attendais à voir la vie faire enfin explosion. Tout en chantant, madame de Montsabrey regardait dans la glace
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limage de sa fille en pleurs ; moi, je l'épiais d'un œil inquiet. Son sein se soulevait, son cœur bondissait dans sa poitrine, comme s'il voulait briser sa prison; sa boucbe frémissait comme prête à parler; mais au moment où tout présageait un dénoûment miraculeux, elle poussait un cri déchirant et tombait dans mes bras comme un oiseau blessé. Je n'essayerai pas, mon jeune ami, de vous raconter les scènes cruelles auxquelles j'ai assisté. La tendresse de la mère s'était exaltée jusqu'à la rage; ses caresses impuissantes avaient pris un caractère farouche. J'ai vu madame de Montsabrey, à genoux devant sa fille, couvrant ses mains de baisers convulsifs, lui disant d'une voix éperdue : 0 -^Entends-moi! parle-moi I réponds-moi I » Lucile passait ses doigts dans les cheveux de sa mère, et ne répondait que par un sourire étonné, ou par des larmes silencieuses.
» Depuis quatre ans, ces épreuves terribles se renouvellent presque chaque jour. Et pourtant on ne vit jamais folie plus douce, plus tranquille. Lucile aime et comprend la nature. Elle a l'instinct et le goût de la parure. Son occupation favorite est de
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jouer atec lei^ ûeUts dont elle est totijotird entourée. Elle les regarde parfois aveè tiflè ineffable expression de tristesse, et semblé leur dire i
» ^ Je suis belle et inanlftiéè comme tous.
f) Elle de plaît surtout dans là èontemplation des nuits étoiléèê : ô'est une âme qui aspire à remonter Ters le ciel.- Dàiis ses entrevues avec elle, mon frère à recueilli des pardles inattendues, qui ont ranimé mes espérances. A douze ans^ elle comprenait déjà les promesses d^ la religion avec une tivacité qui n'est pas commune à cet Âge. Elle a, sur le monde Ittpérietr que nouEf ne voyons pas ^ des idées que les livres n'ont jamais enseignées, et qui ne peuvent s'expliquer que par des inspirations surnaturelles. Malheureusement ces lueurs pftlissent et s'évanouissent bientôt» Que vous dirai-je? Dodee et bonne, reconnaissante et attetidrie, ses pleurs fréquents ne nous permettent pas d'en douter, la pauvre cbère créature ne sait rien exprimer de ce t[u'ellê setit; elle est, entre nos mains, comme un instruihent mélodieux dont l'ôragè aurait brisé les Cordes, et dont nous avons jusqu'ici cherché vaincineht a resstisciter la voix* Cependant la crise que
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j'ai prévue se prépare. Lucile a seize ans; les symptômes s'accumuleût, son dépérissement même est UD présage qui ne saurait tromper : son âme s'agite et se débat pour rompre ses liens... La lutte est engagée : comment se termînera-t-elle? Mon jeune ami, c'est là ({ue nous en sommes. J'ai écrit ce matin au beau-frère de madame de Montsabrey. Grave, affectueux, dévoué, plein de respect pour sa sœur, il vient« tous les hivers, passer un mois ou deux auprès d'elle. Tai hâte qu'il soit ici, car la crise est prochaine, elle est inévitable; elle peut sauver Lucile, mais elle peut la tuer; et, si Lucile meurt, que deviendra sa mère?
Vivement ému par les paroles qu'il venait d'en* tendre, Frédéric s'abstint de toute réflexion et resta plongé dans une méditation muetle.
— Mon ami, dit-il enfin (permettez-moi de vuos nommer ainsi, bien que je vous parle aujourd'hui pour la première fois), espérons que le Ciel bénira votre tâche et celle de votre frère; espérons en Dieu, qui donne la rosée aux plantes, le parfum aux fleurs, la sève aux rameaux.
— Oui, mon enfant, répondit le vieillard, espérons en Dieu, en Dieu seul; car, quoi qu'en disent les savants, la science ne fait pas de miracles.
Us restèrent longtemps au coin du feu, causant et devisant; Frédéric en vint à demander au docteur comment il avait été amené à Saint-Maurice.
— Mon Dieu, dit le docteur, la chose est toute simple et peut se raconter en deux mots. Ma jeunesse s'est écoulée tout entière à Paris. A force de travail et de persévérance, j'avais conquis ma place au soleil. Mon nom n'était plus inconnu; déjà mes flatteurs, qui n'en a pas au moins deux ou trois? me promettaient la renommée et la richesse, quand, tout à coup, ma vie fut brisée par un de ces oragcâ qui frappent et consument commet le feu du ciel. J'avais besoin de quelques jours de silence et de solitude : je partis , j'allai me réfugie^ près de mon rère , qui, eptrainé par une vocation fervente, était entré de bonne heure dans les ordres, et occupait, depuis dix<buit ptiois, la cure de Saint^Maurice. Vous connaisses mon frère, mais vous ne pouvez pas savoir efi QuHl pstQhe de pieux trésors sous la modestie de son enveloppe; c'est la candeur d'un eofant unie au dévpuemetit d'un apôtre. La sérénité de cette &me évangélique devmt passer insensiblement dans mon cœur. En l'écoutant, je sentis se réveiller en moi lesçrpyances et la foi de mes jeunes années; en le voyant agir, je. compris qu'il y a place pour les vertus les plus élevées dans les plus humbles
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conditioBs. Je ne saurais dire comment cela se fit, j'en arrivai à prendre en pitié le monde, ses corn» bats, ses joies et ses douleurs. Mon frère s'était voué tout entier au soin du troupeau confié à sa garde; son unique ambition était qu'on Toubllât dans cette pauvre cure, la plus pauvre de tout le diocèse; je résolus de compléter son oDuvre en m'y associant. Il n'y avait pas de médecin dans la commune. De Saint-Maurice à la ville la plus prochaine, on compte six grandes lieues. Pendant l'hiver les sentiers sont impraticables. Ajoutez que, dans nos campagnes, l'usage est de n'envoyer quérir le médecin qu'à la dernière extrémité, si bien que, lorsqu'il se présente, la mort, qui a pris les devants, 6st déjà assise au chevet. Mon patrimoine, joint à la petite fortune que j'avais amassée, me permettait de vivre ici tranquille. J'achetai cette maison , où j'ai vieilli doucement, loin du monde, qui ne mérite pas on regret. J'aide mon frère, je fais un peu de bieii ; j'ai l'espoir que ma vie n'aura pas été tout à fait inutile. Par un mouvement de vive sympathie, Frédéric saisit la main du docteur Vincent et la pressa avec «spect