CHAPITRE VIII
Louise avec entraînement. J'ai compté sur vous pour me soutenir; vous ne m'abandonnerez pas. Quoi que M. Riquemont puisse faire, vous resterez auprès de moi. Je mets solennellement entre vos mains mon existence et mon bonheur ; en acceptez-vous le dépôt, vous sentez-vous le courage de le garder et de le défendre?
— Tout est perdu I répéta le docteur consterné.
— Ah ! s'écria Louise en pleurant, je savais bien que vous ne m'aimiez pas ! Tout me repousse, tout me trahit, tout m'abandonne. Mon Dieu, ayez pitié de moi!
Le docteur allait protester de son amour et de sa tendresse, quand soudain il crut apercevoir à travers champs, au-dessus des haies, la tôte de M. Kiquemont, qui semblait se diriger de leur côté. Il est aisé d'imaginer ce qu'il dut éprouver à cette douce apparition : il aurait vu avec moins de terreur s'ouvrir sous ses pieds la gueule d'un crocodile, il aurait senti avec moins d'épouvante un serpent à sonnettesseglisserdans la poche de son habit.
— Louise, dit-il en avançant un pied versTéchelle, nous reparlerons de cette affaire.
— Quoi I vous partez? s'écria-t-elle. Ainsi, telle est l'assistance que vous êtes venu m'offriri En vérité, ce n'était pas la peine de nous déranger l'un et l'autre. Alle£, vous n'êtes qu'un ingrat !
Le docteur n'existait plus que dans le point noir et mobile qu'il venaitd'apercevoir au loin, et sur lequel il avait rivé son regard, sa vie tout entière. Il s'était flattéd'abord del'espoirque sesyeuxl'avaientabusé;
314 LS DOCTEUR B8BBEAU.
mais le point fotal se rapprochait cle plus en plus. Aristide ne s'était pas trompé : c'était l'ogre.
n se précipita vers l'échelle ; mais, 6 contre-temps I à désastre! ô amëre dérision du sort! ô fatalité sans exemple 1 comme il allait poser son pied sur le premier échelon, Colette^ que dévorait un essaim de mouches assassines, lâchanine ruade, dirigée et lancée de telle sorte^ qu'elle envoya sauter l'échelle à vingt pas. Louise partit d'un franc éclat de rire. Ce qui se passa en cet instai\| dans l'esprit du docteur Herheau, c'est ce que tous peuvent concevoir, ce que nul ne saurait exprimer. Il demeura comme frappé de la foudre^ regardant tour à tour d'un œil hébété l'échelle qui gisait à terre et la tête deMéduse qui s'avançait au-dessus des haies.
— Mais, au nom de Dieu, qu'avez-vous? s'écria Louise, qui ne comprenait rien à ce grand eifroi.
- — Ce que j'ai? répondit le docteur les yeux ha- ^gards et la face livide ; vous-même, qu'avez-^vous donc, grand Dieu I que vous ne voyiez pas là-bas votre mari qui s'avance !
. — Vous vous trompez, docteur, ce n'est pas lui, dit la jeune femme.
— C'est lui, c'est lui, vous diS'je ! s'écria le docteur en se frappant le front.
— En effet, reprit Louise regardant avec attention, je reconnais ses chiens, je vois briller sur son épaule le fusil qu'il avait en partant.
A ces mots, le docteur sentit une sueur froide couvrir son visage ; il fit un mouvement pour se jeter à bas du toit, mais madame Riquemont le retint, et
CHAPITRB Vm. 215
la crainte de se casser une jambe ou deux Tarréta.
^^ Voyotis^ mon ami, dit Louise» calmez-vous. Je comprends ce que cette position peut avoir pour vous de déRagréablé, mais vous n'avez pas sujet de vous affecter de la sorte ; il ne s'agit plus à présent que de faire bonne contenance.
*^ Au nom du ciel I qu'ôtes-vous venue faire sur ce toit? s'écria-t-il avec désespoir,
— Remettez-vous, mon ami 5 soyez sûr que vous vous alarmez au delà de toute raison. D'abord, il est possible que. M. Riquemont ne nous aperçoive pas; ensuite, s'il nous aperçoit, eh bien ! nous en serons quittes pour essuyer la bordée de sa belle humeur; oc ne sera pas la première fois.
— Mais, Louise, qu'ôtes-vous venue faire sur ce toit? répéta le docteur avec une anxiété croissante.
— Vraiment, mon ami, dit Louise en souriant, si mon mari vous surprend dans cet état, je ne sais trop ce qu'il n'imaginera pas.
Comme elle disait, M. Riquemont, le fusil sur l'épaule, escorté detoutesa meute, déboucha dans le sentier des sureaux, et se dirigea du côté de la maison.
— Décidément, dit Louise, voici Torage qui s'approche.
— * Ah î maudit toit I s'écria le docteur»
-*• Du courage, dit Louise»
— Mais, ventre-saint-gris I s'écria-t-il encore, quelle: idée avei-vous eue de me feire monter sur ce toit?
M. Riquemont s'avançait au pas de charge, mais? tôle basse, le front incliné sous les pensées qui l'obsédaient, si bien qu'on pouvait raisonnablement es-,
21C LE DOCTEUB HEItBEAU.
pérer qu'il s'éloignerait sans rien voir! En effet, il allait dépasser la chaumière; déjà le docteur Herbeau respirait plus à l'aise et se croyait sauvé, quand, par malheur, les chiens aboyèrent après Colette. M. Riquemont tourna la tête, et reconnut le noble animal ; il leva les yeux, et aperçut nos deux coupables juchés l'un près de l'autre. Louise ne put s'empêcher de rire en voyant l'étrange mine que firent le docteur et le châtelain. Aristide ne riait pas, et volontiers il aurait donné sa part de bonheur dans l'éternité pour que la toiture sur laquelle il était perché s'ablmàtà cent pieds sous terre. H se tenait immobile, silencieux et blême, tandis que M. Riquemont, appuyé sur le canon de son fusil, le regardait avec une expression de visage indéfinissable. Louise riait à gosier déployé.
Eh I bonjour, monsieur du Corbeau, Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
s*écria M. Riquemont en ôtant sa casquette,
Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.
Aces mots, le docteur ne se sentit pas d'épouvante. Il ôta machinalement son chapeau et rendit au chfttelain son salut.
— Ah I çà. Monsieur, dit celui-ci d'un ton sévère, que diable faites-vous là?
— Mon ami, dit Louise qui continuait de rire comme une enfant, je vous conterai la chose ; mais