LE CHATEAU DE MONTSABRET
La soirée était avancée. Le docteur tira sa montre et se leva brusquement pour se rendre au ch&teau. Frédéric l'accompagna jusqu'à la porte, et revint lentement à Saint-Maurice, en rêvant au sort de Lacile,
Les jours suivaient les jours : Frédéric ne partait pas. Que pouyait-il pour, mademoiselle de Montsabrey? Toute sa volonté devait échouer contre une puissance inconnue; et pourtant il demeurait. Sans avoir aucun rôle à jouer dans le dénoûment de cette destinée, il ne voulait pas quitter le pays, il voulait assister à la solution de cette énigme. Le docteur Vincent et son frère ne quittaient plus le chÂteau. Des bruits sinistres circulaient dans le pays. A V Aigle d'or^ il n'était question que de Lucile. Les paysans avaient pour elle une sorte de vénération superstitieuse. Ce qui les préoccupait^ ce n'était pas seulement sa jeunesse, sa beauté, sa ^souffrance ; c'était encore et surtout la nature mystérieuse de sa douleur. Ils la regardaient comme un être pré-
destiné, en communication directe avec Dieu; sa mort leur eût semblé une calamité pour le hameau, saguérison un bonheur public. Hs voyaient, dans ce que la science appelait la léthargie de sa raison, une raison supérieure et plus vive , une intelligence plus clairvoyante, quoique muette; ils' sentaient que Lucile n'était pas de ce monde, et que le jour où sa langue se délierait, elle ^serait, non pas la . sœur, mais la peine de tous ceux dont la langue était depuis longtemps déliée. Ainsi, tout s^assom-' brissait autour de notre héros. Ce village, où il était entré si dispos, où il avait vécu si joyeux, où tout avait semblé lui sourira, se couvrait de voiles funèbres* Ia pli|ie attristait Iq paysages les corbeaux s'abattaient dans la plai&e; la bisa emportait les deraières feuilles des arbres; enfin la mort planait sur la poUine, et Tombre de sas ailes s'étendait jusque sur le vallon. Et pourtant Frédério ne parlait pas. Plus di soleil, plus de joies, plus de fêtes; et pourtant il s'ob§tinait h ne pas quitter Baiot- Ifauriee.
Un soir, il était assis sous le manteau de la cheminée, en pompagnie de Tbôtesse, de ses deux
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filles et de quelques notables de Têndroit L'flttitade et la physionomie de ces braves gens témoigDaient qa'ils n'étaië&t pas là pour tèlef la dWe bouteille. Tous les visages étaient empreints d'une morne tristesse. La eloche de Téglise avait sonné pendant tout le jour lé glas de I*agonie| dans Taprès-midi, OD avait vu passer le curé portant le saint viatique et se dirigeant vefs le chftteaude MoUtsàb^ey^ Abîmé dans sa rêverie, Frédéric remuait maôbinàlement la braise du foyer avec un de ces longs tubes de fer qui, dans les campagnes de la Marche, servent à la fois de pincettes et de soufflet. 11 fie prêtait qu'une attentioii distraite ailx propos qui se tenaient autour de lui i et méditàil sileiicieusemerit sur l'étrange destinée qu'en tëi itistant M mort dénouait peutêtre. Tout à èoup^ un entendit le gdop de deux chevatii, qui s'arrêtèrent devant VAigle d*eré et presque en même temps on vit entrer un serviteur qtû pottait la livrée du cbàteau. Fidèle aux babitndes de réserve et de discrétion qu'avait contractées, depuis dît atxs, tods les domestiques de madame de Mofttsabrey, celui-ci ne répondit pas aux questions qui l'assaillirent.
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— Monsieur Frédéric Lambert? demandà-t-îl d'une voix brève.
— C'est moi, dit le jeune peintre en se levant.
Le messager tira de sa pocbe un papier sans enveloppe, et le remit à Frédéric, qui lut ces mots tracés à la hâte, d'une main tremblante :
« Lucile n'est plus. Vienez dessiner son portrail; c'est sa mère qui vous en prie.
» Vincent. »
Frédéric monta dans sa chambre, prit son carton et descendit précipitamment. Les deux chevaux attendaient à la porte; il sauta en selle et partit.
La nuit était sombre, sans lune et sans étoiles. Après une heure de course rapide, les chevaux s'arrêtèrent au pied du château. Quand Frédéric franchit le seuil, la cour était remplie de confusion. Les serviteurs, comme des ombres effarées, allaient^' venaient, se croisaient en tous sens. Une chaise dé poste, attelée de quatre chevaux, les postillons et selle, se tenait prête à partir. Un étranger, à U physionomie grave et triste y s'entretenait avec M
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docteur : c'était le beau-frère de madame de Montsabrey, arrivé depuis quelques heures seulement
— Profitez de son évanouissement, disait le doc* teur, emmenez-la sans tarder, avant qu'elle reprenne connaissance. Si elle revoit sa fille morte, je ne réponds pas de sa vie.
Quelques minutes après, M. de Montsabrey déposait sur les coussins de la chaise de poste sa belle-sœur évanouie. II prit place auprès d'elle, et la Toiture partit au galop.
Epuisé par tant d'émotions, le docteur s'appuya sur le bras de Frédéric, gravit avec lui les degrés du perron et l'introduisit dans la chambre où Lucile venait de s'endormir de son dernier sommeil.
— Ma tâche est finie, la vôtre commence, dit-il. Et, après avoir jeté un regard désolé sur l'enfant
qu'il n'avait pu sauver, il se retira à pas lents.
La chambre n'était éclairée que par deuiç cierges qui brûlaient au chevet, près d'un crucifix et d'une coupe d'eau bénite où trempait un rameau de buis. Le curé, agenouillé dans l'embrasure d'une fenêtre, récitait à voix basse la prière des morts. La jeune ûlle, vêtue de blanc, couronnée de roses blanches,
était étendue sur son lit, plus belle encore qu'elle ne l'avait été dans la vie, belle d'une beauté divine. La mort avait amené sur ces lèvres immobiles un sourire angélique; on eût dit que Tàme, en s'envolant, avait laissé sur ce pâle visage un céleste reflet. Frédéric sentit ison cœur saisi d'une angoisse inexprimable. Il s'agenouilla et pria. Puis il prit son carton, et se mit en devoir de satisfaire au dernier vœu de madame de Montsabrey; mais, à peine arrivé à la moitié de sa tâche, il fut forcé de s'arrêter: le crayon tremblait dans ses doigts, une sueur glacée inondait ses tempes. Comme tous ceux qui veillent auprès des morts, il était en proie à des hallucinations étranges. Il croyait voir Lucile soulever ses paupières, entr'ouvrir ses lèvres, étendre la main; il épiait avec inquiétude ce qu'il prenait pour ses mouvements, et prétait une oreille avide comme si elle» allait parler. Lèvent qui s'engouÈfrait dans les corridors, le cri des orfraies, le chien qui hurlait et grattait à la porte de sa maîtresse, ajoutaient encore à l'effet de cette scène lugubre. Pour se rassurer, pour reprendre courage, Frédéric se retournait de temps en temps vers le curé toujours agc-
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noaillé, toujours priant : Taspect du pieux vieillard renouvelait ses forces. Cependant il vint un instant où, n'en pouvant plus, Frédéric se leva, comme pour échapper au vertige de ses pensées. Il ouvrit une fenêtre, fît quelques pas surli balcon; l'air froid de la nuit le calma. Avant de se remettre à l'œavre, il demeura absorbé dans une contemplation donloureuse.
— Pauvre enfant ! se disait-il en suivant le cours de sa rêverie, qu'es-tu venue faire ici-bas? Paut-îl te plaindre? fiaut-il t'envier? Tu as traversé la vie sans t'y mêler, sans être atteinte par nos douleurs, sans connaître nos joies imparfaites; tu viens de rendre à Dieu qui nous juge ton âme aussi blanche, aussi pure que tu l'avais reçue de ses mains. Je t'ai rencontrée sur ma route , je t'ai à peine entrevue , jamais ton regard ne s'est arrêté sur moi, mais je garderai de toi un souvenir éternellement cher. Tu resteras dans ma pensée comme nne de ces mélodies qu'on n'a entendues qu'une fois et qu'on se rappelle toujours; tu auras passé dans mon existence comme un de ces fantômes qui nous sourient, qui nous appellent et que nous ne