CHAPITRE IX
La nbuvelle de l'abdication du docteur Herbeau en faveur de son fils s'était, en moins d'un jour, répandue dans Saint-Léonard. On en parlait diversement. Les uns approuvaient le docteur; les autres le blâmaient hautement. On cherchait les motifs de cette détermination soudaine. On savait déjà que le château de Riquemont venait d'échoir au docteur Savenay. La ville entière était aux abois. On se préoccupait surtoutdu prochain retourdujeuneCélestin. On se demandait si la gloire et la puissance de la maison Herbeau refleuriraient dans ce jeune homme, si le vieux docteur, ainsi que l'avait dit Adélaïde, renaîtrait comme le phénix de ses cendres. Les avis étaient partagés. La politique, qui s'envenimait fort à cette époque, mêlait son fiel et son venin à toutes les discussions qui s'entamaient àcesujet.Le parti libéral tenait pour le docteur Savenay, qui ne se doutait pas d'un si grand honneur; le parti monarchique, pour le docteur Herbeau, qui le représentait. Les uns prétendaient que les Herbeau étaient une dynastie usée, avec laquelle on devait une bonne fois en finir ; les autres, qu'il n'en était rien, et que les destinées du pays reposaient sur cette famille. Ainsi placées sur ce terrain brûlant, les discussions ne tardaient pas à prendre un caractère d'acharnement difficile à décrire. Chacun personnifiant dans le docteur Herbeau ses haines ou ses sympathies politiques, on en arri*
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vait bientôt à se traiter les uns les autres de tyrans et de sans-culottes, 46 jésuites et dp buveurs de sang. Durant la semaine qui précéda Tarrivée de Célestin, on put voir chaque jour des groupes furieux parcourir en tous sens la ville. Comme autrefois à Florence, entre Guelfes et Gibelins, on s-insultaii dans les rues de Saint-Léonard, sur la place et Sur les boulevards; chaque soir les cafés, transformés en clubs, continuaient les discordes et les querelles de la journée.
Sourd au bruit qui se feisait autour de son nom, le docteur Herbeau vivait retiré dans sa maison et ne recevait que ses amis les plus efaers. Vainement quelques fièvres , quelques érysipèles , courtisans do malheur, vinrent le solliciter : il refusa leurs hommages et les pria d'attendre le retour de son fils. U était triste et grave. Chose étrange ! ce noble et doux visage, que les années avaient à peine sillonné du bout de leurs ailes, se flétrit en moins de quelques jours. Ses yeux s'éteignirent, ses joues se plissèrent, son front se chargea de rides. Ainsi I^ivèr succède brusquement à l'été de !a Saint-Martin; ainû là nature, un instant rajeunie par les derniers baisers du soleil, s'affaisse en une nuit, se dépouiHeets^endort. Toutefois, de môme que Thivera ses floraisons mystérieuses, le bon AriBtide cachait sous ses ennuis ime pensée jeune et charmante : Louise habitait en lui comme une perle au fond dMne coupe amère.
Le lendemain de son abdication, il avait reçu par un messager du château une petite boite qu'accompagnait la lettre>5uivante :
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« Non, je ne tou^î ftëcttserai jàtndâ dlngràtitode on d'indifférence^ J'ignore leâ motifs qui tous ont pu décider; il fkttt qu'eii effet il» soient ausfti impérieux que vous le dites, puisque, sachant ce qui se passe dans mon cœur, vous avez cru devoir m'abandonner et me retirée ihoh unique appui* Laisseznioi vous dire, cependant, que vous avez été cruel. Oui, tous avez été cruel pour l'enfant qui vous ainrè et que vous aimiez. Fallait-il me délaisser ainsi, ne pouviez-votis attendre un peu? Il me semble que cela vous étaitifkcile. Et puis, pourquoi me quitter de la sorte î Pourquoi ne voué ài-je pas vu avant notre séparation? Ne doîs-je donc plus vous révoir? Tout cela est bien étrange : ma tendresse en souffre et ma raisoh s'y perd. Ami, quoi qu'il en soit, je me rappellerai toujours avec bonheur et reconnaissance ces deus tristes années qui viennent de s'écouler; si désormais vous ne devez être pour moi qu'un souvenir, croyez que ^e Souvenir me sera éternellement cher.
il Âdiéu« Je renonôè avons exprimer ma gratitude autrement queparmèslàrffîes, dont vous reconnaîtrez la trace. Accepter, pour l'amour de moi, ces objets qui ne peuvent avoir d'autre prix que eelui que vous daignerez vous-même y attacberi
« LomsEi »
La boîte renfermait tiftô magnifique tabatière de platine russe, qui avait appartenu à madame de Marsanges. Dans là tabatière se trouvait une petite miniature d'un fini merveilleux, richement montée en
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épingle, et représentant les traits de Louise quelques années avant son mariage. A cet aspect, le docteur s'était sauvé dans son jardin, et là il avait arrosé de pleurs et de baisers la lettre et le portrait de Louise.
Ce dernier incident d'une liaison brisée ne put toutefois détourner la pensée du docteur de l'avenir de Célestin. Il s'accusait, non sans quelque raison, d'avoir trop négligé cet aimable enfant dans son cœur. A l'idée qu'il allait revoir son fils, le presser dans ses bras, revivre en lui une nouvelle vie, son âme ne pouvait se défendre de palpiter d'aise et de joie. li revenait à des sentiments plus calmes et à des tendresses meilleures. Il avait fait acheter par un de ses amis un petit cheval de bonne mine, qui mangeait déjà au râtelier de Colette. Il avait transporté luimême et mis en ordre dans la chambre de Célestin les livres de sa bibliothèque. De son côté, Adélaïde, tout entière au bonheur de retrouver du môme coup son époux et son fils, avait fait trôve à sa passion jalouse, et s'occupait uniquement à préparer la fête du retour. Elle avait décidé que, pour célébrer ce beau jour, les Herbeau donneraient un grand repas à leurs amis et partisans. Le docteur, qui n'avait pas le cœur aux réjouissances, s'y était opposé d'abord; mais Adélaïde avait tenu bon, disant que, si l'on avait tué le veau gras au retour de l'enfant prodigue, il était juste qu'on en fît au moins autant au retour de l'enfant vertueux, honneur et gloire de sa famille. D'ailleurs c'était le moyen de montrer tout d'abord Célestin au pays, de remettre publiquement entre ses