CHAPITRE IX. i
maios la clientèle de son père. Le docteur s'était rendu à cette dernière raison. On ne pouvait, en effet, pour écraser la calomnie, se trop hâter de mettre en évidence l'esprit, la grâce, la noble assurance de ce jeune homme, que Saint-Léonard se rappelait avoir connu simple, timide et rougissant comme une vierge. Madame Herbeau avait juré qu'en ce jour les ennemis de sa maison crèveraient de honte et de dépit. Déjà, de tous les coins des départements d'alentour, les produits les plus fins et les plus exquis affluaient dans les buffets et dans la cuisine du docteur. Limoges envoyait ses pâtes d'abricols, Tours ses pruneaux, Niort ses carpes d'angélique, la Creuse ses truites saumonnées. Déjà on avait tiré des armoires et des bahuts tout ce luxe de linge, d'argenterie et de vaisselle, que la province n'expose à l'air que dans les grandes solennités. Jeannette, du matin au soir, frottait les meubles et le carreau. C'était un remueménage infernal; madame Herbeau avait la tête à tout. Les lettres d'invitation étaient expédiées; pour ajouter au lustre de la fête, le docteur venait, à l'in^ stigation de son épouse, d'en adresser une à madame K..., femme poète de Limoges, qui avait autrefois échangé quelques petits vers avec Célestin, du temps que ce jeune homme courtisait les muses et s'abreuvait des eaux du Permesse. Ce n'est pas que madame Herbeau affectionnât les bas-bleus en général et madame K... en particulier; mais, nourrissant de vieilles rancunes contre la directrice de la poste aux lettres, elle n'avait rien imaginé de mieux pour faire enrager madame d'Olibès, qui, depuis les
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Ten qu'elle avait adressés à M. Savenay, tenait à Sainte-Léonard le sceptre poétique.
On pense bien qu'il n'était bruit dans la ville que des apprêts de ce festin, prés duquel le repas des noces de Gamache ne devait plus être qu'une collation frugale. Tous les soirs, on calculait dans chaque maison ce que madame Herbeau avait acheté le matin ' au marché. Les libéraux accusaient le docteur d'accaparer les vivres et d'affamer les pauvres; les républicains criaient aux prodigalités de Lucullus, aux gloutonneries de Trimalcion, aux orgies de Tibère à Gaprée«
Enfin il brilla sur le monde et sur Saint-Léonard, ce jour si impatiemment attendu, qui devait ramener le jeune Rodrigue sous le toit de son père ; jour trois fois béni, ainsi qu'avait dit Aristide, qui allait rendre aux deux époux, après cinq ans de séparation, l'unique gage de leur tendresse ! Le matin, aux premières lueurs de l'aube, réveillés tous deux par le sentiment de leur bonheur, ils s'embrassèrent l'un l'autre avec attendrissement. A cette heure solennelle, le docteur Herbeau dépouilla le jeune hoinme, il ne fu tplus qu'époux et père. Ils se levèrent dans la joie de leur cœur, et remercièrent Dieu, qui leur avait permis de vivre jusqu'à cet heureux jour. Jeannette, qui partageait l'allégresse de ses maîtres, vînt les embrasser en pleurant et en sanglotant, à ce point que M. et M"* Herbeau ne pouvaient rien y comprendre. — - Jeannette, mon enfant, dit le docteur avec bonté, comment donc serez-vous le jour de mon enterrement? A ces mots, la pauvre jeune fille jeta
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deê crisaigud, Toulut s'drraoher les oherens^ et Voà eut bien de la peine à la calmer.
On avait ireçii, TaVant-veille, ttnè lettré dé Célestin, quelques mots seulement t>ar lesquels il annonçait son retour pouf le joui* indiqué. Deux Voitures fliisaient le service de Limoges à Saint-Léonard ; l'uHè arrivait à huit heures du matin, Tautré à (|uâtre heures dé Taprës-midi. Celle du mâtin avait déposé Madame R.... à la porté du docteur Herbeau; 06 n'attendit plus Célestin que par la diligienee du soif. Madame K..» fut accueillie par les deux épout avee les sentiments de respect et d'admiration dus à soh beau talent : c'était une grande femme sur le tetdur, qui avait lé nés rouge.
Dès quatre heures, les conviés commencèrent k âe présenter. C'était, à vrai dire, l'élite de là société du pays : les autorités, le clergé, la noblesse. Eti moins de quelquësinstànts, le salon du docteur Herbeau fut rempli par les personnages les plus éminents dé Saint-Léonard et des environs : hommes de choix, femmes élégantes^ jeunes filles au cœur palpitant à l'approché de Célestin. Le docteur faisait les honneurs de sâ maison avec sa grâce accoutumée ; Adélaïde veillait aiix soins de la fête. Célestin était le sujet de toutes les conversations : seulement, dans un angle du salon, un groupe de lettrés, que présidait madame R..., s'entretenait vivement de beaux-àrts et de poésie. On s'y raillait finement des essais de l'école moderne, et madame R... récitait de temps en temps quelques vers de sa façon qui excitaient le plus vif enthousiasme. Il n'y avait qu'une voix au-
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tour d'elle pour la comparer à Corinne improvisant au cap de Misène. .
— Vous me flattez, disait-elle en rougissant; Corinne habite en ces murs : vous m'offrez un encens qui ne m'appartient pas : vous volez Tautel de madame d'OIibès.
A ces mots, on se récriait. Qu'était-ce après tout que madame d'Olibès 1 un esprit lyrique sans doute, mais gâté, mais perdu par Tinfluence des doctrines nouvelles ; on n'en voulait pas d'autres preuves que les vers adressés à M. Savenay. Ces vers, on les récitait en les dénigrant ; on en faisait ressortir avec malignité les tendances romantique; on les perçait un à un avec l'aiguille du sarcasme. On effeuillait comme une rose, aux pieds de la Corinne de Limoges, la couronne poétique de la Sapho de Saint- Léonard.
Il était près de cinq heures, la voiture n'arrivait pas. Déjà l'anxiété se peignait sur le visage du docteur. A cinq heures et demie, rien encore ITous les estomacs criaient la faim ; on se regardait, on s'interrogeait ; madame Herbeau était aux champs ; les sauces brûlaient sur les fourneaux, les rôtis desséchaient à la broche. Ënfîn on entendit un roulement sourd, et, au bout de quelques minutes, la diligence de Limoges s'arrêta devant la maison. Tons les invités sa ruèrent aux fenêtres, tandis que les deux époux se précipitaient vers la porte. Tous les pères et toutes les mères comprennent ce qui dut se passer en cet instant dans ces deux cœurs^ qui n'eu faisaient qu'un à cette heure.
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Une foule d'oisifs^ qui guettaient rarrivôe de la voiture, se pressèrent avidement autour des roues et des chevaux. M. et M*"* Hécbeau se tenaient, pâles de joie, sur le pas de leur porte; derrière eux, Jeannette pleurait comme une fontaine. Des grappes de tôtes curieuses pendaient de toutes les croisées du voisinage.
Deux voyageurs descendirent à reculons de Timpériale de la diligence. Aussitôt ^u'il eut mh pied à terre, le premier jeta un bout de cigare qu'il tenait entre ses dents, et s'élançant vers madame Herbeau :
•» Ma tendre mère! s*écria*t-il en la serrant entre ses bras.
Il la tint longtemps embrassée; puis, se tournant vers le docteur, dont les yeux étaient mouillés de larmes :
— Mon père I s'écria-t-il.
Et de ses bras entrelacés il Tétouffait sur sa large poitrine.
Durant quelques instants, on n'entendit que ces paroles, entrecoupées de baisers : Mon pèrel ma mère! mon cher fils I mon enfant bien-aimé !
Spectateur de cette scène attendrissante, un étranger, long et mince, cheveux blond ardent, collier de barbe rouge autour du visage, nez pointu, œil vitreux, se tenait muet, impassible et grave, derrière Célestin.
— Mon père et ma mère, dit enfinle jeune homme en se retournant, permettez que je vous présente mon noble ami; lord Flamborough, qui a bien voulu se
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dëelder k tenir {tasser quelques semaines avec nous.
«— C'est le plus grand honneur qa'aora reçu notre maisoÀi répondirent à la fois Adélaïde et le docteur.
Lord Flamborough slncUna sans desserrer les lèTtes, sans qu'un imperceptible sourire dérangeât l'immobilité de ses traits.
Gepeâdant, l'ivreëse des premiers transports dissipée, les deux époux examinaient Géiesiin d'un air inquiet, et, se regardant Tun l'autre atec stupeur, Semblaient se demander si c'était bien là leur enfant. C'est que les cinq années qui venaient de s'é- Douler l'avaient bien changé! Jeannette, aussitôt qu'elle l'avait aperçu, s'étaitenfuie dans la cuisine, en refusant de le reconnaître. C'est qu'il était méconnaissable en eifet ! Ange aut cheveux dorés, jeune ange rêveur qu'on voyait jadis, à travers les saules bleuâtres, errer sur les bords de la Vienne, ange aux jréUx d'asuf^ qu'6tés«-vous devenu ? Ses cheveux blonds et fins, qu'aimaitautrefois à soulever la brise, D&t bruni et tombent en touffes incultes sur son col ë% siir ses épàiiles. Son visage^ autrefois blanc comme le caidélia et velouté comme la pèche, est enseveli presque tout entier sous une barbe épaisse, panadbée et l*elevée en éventail. L'azur de ses yeux s'est terni; son front, qu'on aurait pris autrefois pour une lanle d'ivoire« ressemble à une feuille de parchemin jauni parle temps. Qu'est devenue cette taille fréleet fleiibleqù'tit) coup devent ployait comme un roseau? Qti'a'-t-il fait de ces mains fines et délicates qu'aurait enviées une duchesse et qui rendaient jalouses les
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vierges de Saint-Léonard? On a vu partir le jeune et bel Hylas, et Fon voit revenir Hercule. Son costume n'est pas moins étrange : pantalon collant; bottes montant jusqu'à mi-jambe, à la facondes étudiants allemands; giletàlarges revers, qui rappelle les modes d'une époque sanglante; habit exagéré ; chapeau de feutre gris, à poil ras, se terminant en pain de sucre. Lord Flamborough porte un pantalon de nankin trop court, que tire et retient sur la botte une courroie en forme de sous-pied; habit étriqué ; gilet faisant des efforts inouïs pour arriver jusqu'à la ceinture, etmourant, comme Léandre, avant d'à voir touché le rivage. Ces observations avaient lieu dans la chambre de Célestin, où Ton avait conduit tout d'abord les deux jeunes jjens. A peine entré dans cet asile :
A toua les <xBur« bUn nés qufi la patrie ptt ç))ère l
s'écria Célestin; et, vidant ses poches, il déposa sup le marbre de la cheminée une pierre à fusil, quelque» morceaux de sucre, un briquet, deux gros sous et ua étui de bois. Les deux époux l'observaient avec l'étonnement du petit Chaperon rouge qui trouve nm loup couché dans le lit de sa mère-grand. — Mo&Dîeul mon fils, que vous avez une longue barbe ! — Me» Dieu ! Célestin, que vous voici étrangement vêtu f — Mon Dieu I mon enfant, que vous êtes donc changé (
Célestin souriait dans sa barbe.
— Tout change, répondit-il ; si cfuefcpaes sîèGle* suffisent à renouveler k face du^ monde, doît-oir s'étonner que (quelques années aient pu ehangerto mienne ?
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Puis il ajouta :
— Croyez, mes chers parents, que mon cœur est resté le même.
' Et Célestin pressa de rechef M. et U"* Herbeau dans ses bras.
— Cher fils, dit Adélaïde qui ne revenait pas de sa stupéfaction, je croyais vous avoir prié de faire un peu de toilette à Limoges.
— Tudieu, ma tendre mère ! répliqua le jeune homme à son tour étonné, espériez-vous que j'arriverais déguisé en empereur romain ? Il me semble pourtant que je suis assez présentable, ajouta4-il en passant ses pouces dans les entournures de son gilet.
Durant ce colloque, le docteur Herbeau examinait d'un air distrait les objets que son fils avait déposés sur le marbre de la cheminée, il prit Tétui de bois et rouvrit, pensant y trouver quelque instrument de chirurgie ; il n'en tira qu'une horrible pipe culottée.
-—Vous fumez, mon filsl s'écria*t-il avec douleur.
— Quoi ! mon fils, vous fumez ! répéta la tendre mère consternée.
-— Autres temps, autres mœurs, dit Célestin sans s'émouvoir. Mais, chère mère, peut-être serait-il convenable d'offrir quelques rafraîchissements àlord Flamborough? N'ayant rien pris depuis le dernier relais, nous viderions volontiers un petit verre de vieux rhum.
— • Ah I mon fils^ s'écria madame Herbeau en rete-