‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 74 sur 89 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Il y eut dans rassemblée un mouvement de consternation qu'il n'est pas donné à la parole humaine d'exprimer. Les femmes frissonnèrent d'horreur à la Tue de la barbe de Célestin ; les jeunes filles se demandèreotavec confusion si c'était bien là le gracieux compagnon de leur enfance ; les hommes échan* gèrent à la dérobée des regards significatifs. Toutefois, après un instant de silence et d'hésitation, qui dut sembler, un siècle à chaque assistant, on entoura le jeune docteur. Chacun s'empressa de lui faire fête; ce ne fut, durant quelques minutes, que reconnaissances, accolades et poignées de main. Lord Flamborough eut sa part de ce bon accueil; mais il fut impossibIe.de lui arracher une parole ni môme un sourire. Pour couper court aux impressions fâcheuses, madame Herbeau se hâta de faire annoncer que le dîner attendait les convives.

Ayant pris le bras de lord Flamborough pour passer dans la salle à manger :

— Il paraît, miiord^ dit Adélaïde en lui indiquant; une place auprès d'elle, il paraît que vous vous plaisez beaucoup à Montpellier ?

*^ Je m'fennuie partout, répondit froidement T Anglais.

Célestin avait offert son bras à Corinne.

— J'espère, Monsieur, loi dit-elle, que la science ne vous a pas brouillé avec les neufs sœurs, et que vous faites toujours des verses ?

— En médecine, nous disons des vers, répondit Célestin en se mettant à table.

Il n'entre ni dans nos goûts ni dans nos idées de

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donner le menu du dîner, de compter les plats, d'analyser les sauces, d'énumérer les cristaux et de décrire les fourchettes : ces sortes de nomenclatures sont fort à la mode, mais reviennent de droit aux maîtres d'hôtel et aux commissaires priseurs. Nous nous contenterons d'affîrmer que la salle à manger du docteur Herbeau offrait un spectacle à ravir tous les sens; si l'on veut bien se figurer, rangé autour d'une table magnifiquement servie, tout ce que Saint- Léonard et les environs possédaient de plus marquant dans les arts, dans l'aristocratie et dans les hautes fonctions publiques ; si l'on se représente ces graves personnages émaillés de femmes élégantes et de blanches jeunes filles, semées çà et là comme des roses et des pâquerettes dans une guirlande de fleurs sombres ; enfin, si l'on ajoute à ce tableau déjà magnifique les verres étincelants à la lueur des bougies> les porcelaines du cru, et, à chaque bout de la nappe, deux vases de fleurs artificielles dans l'un desquels se voyait, sous verre, un bouquet d'oranger, gage de virginité, que madame Herbeau ne pouvait regarder sans rougir, on ne s'étonnera pas qu'il soit encore question dans le pays de ce somptueux festin, qui finit, hélas ! aussi misérablement que celui de Baithazar.

Ainsi qu'il arrive toujours, les convives furent d'abord silencieux. A. table il en est de la conversation comme à la guerre d'une bataille. Longtemps les deux armées s'observent, puis on échange de çà de là quelques coups de fusil : bientôt les coups deviennent plus fréquents ; le canon tonne enfin, et la

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mêlée devient générale. C'est là du moins ce qu'on put observer au dîner du docteur Herbeau. On n'en* tendit d'abord que le bruit des fourchettes et des assiettes; on regardait en dessous Célestin et lord Flamborough, qui dévoraient à qui mieux mieux. Puis, quelques mots spirituels du bon docteur partirent de loin en loin, comme des fusées : les esprits s'animèrent, on riposta de droite et de gauche; des causeries s'établirent sur tous les points, et vers la fin du premier service la conversation ressemblait au bouquet d'un feu d'artifice où soleils, fusées, bombes, pétards et feux de Bengale tournent, éclatent, jaillissent et ruissellent de toute part et tout à la foi^. On parlait de tout et de quelques choses encore. Littérature, poésie, politique, toutes les affaires du jour, toutes les questions palpitantes éCactualtté furent mises sur le tapis, ou plutôt sur la nappe. Célestin se montra d'abord plein de réserve et de convenance : plus d'une fois un murmure flatteur accueillit ses discours ; plus d'une fois Adélaïde et le docteur tressaillirent d'orgueil et de, joie. Cependant les deux époux remarquaient avec effroi que leur fils buvait outre mesure. Quant à lord Flamborough, il buvait, mangeait, sans s'inquiéter de rien, suppléant, comme la plupartde ses compatriotes, l'esprit par le silence, l'élégance par la gravité, la distinction par l'impassibilité.

Célestin commença par écouter patiemment ce qui se disait autour de lui ; mais échauffé bientôt par les vins de son père, moins encore que par les opinions tant soit peu surannées qu'il entendait émeltro

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k sa barbe, il se prit à lâcher quelques hérésies qui glacèrent rassemblée d'épouvante et firent bondir le docteur Herbeau sur sa chaise. Poussé à bout par madame K..., qui Pavait imprudemment engagé dans une discussion littéraire, Gélestin décapita sans respect toutes les gloires du dix-septième et du dix-huitième siècle. Pasunautelne fut respecté, pasun dieu ne resta debout sur son piédestal. Il déclara qu'il tenait Corneille pour un buveur de cidre, Racine pour unfaquin, et que l'heure était enfin venue de renouveler le Parnasse. — C'est dans le peuple, s'écria-t-il, dans le peuple et non ailleurs qu'est l'avenir de la poésie. Avec les rois s'en vont les vieilles muses. L'Hélicon, c'est la patrie; Apollon, c'est la liberté.

— Les rois s'en vont ! s'écria-t-on de toutes parts avec indignation.

— La patrie ! s'écria Pun.

— La liberté I s'écria l'autre.

— Qu'est-ce que cela? demanda un troisième.

— Que parlez-vous de vieilles muses ? dit madame K..., rouge de colère; sachez, Monsieur, que les muses ne vieillissent pas.

— Au contraire, elles rajeunissent^ répliqua Gélestin la regardant d'un air efl^ronté.

Ce fut un tohu-bohu épouvantable; le désastre ne devait pas en rester là. Il était impossible qu'une question littéraire ainsi posée n'empiétât pas presque aussitôt sur le terrain de la politique. Nous devons à Gélestin la justice de reconnaître qu'il fît des efibrts surhumains pour se vaincre et se dominer. Contenu par les regards que ne cessaient

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d*attacher sur lui son père et sa mère, longtemps il essuya, sans broncher, le feu de ses adversaires, se contentant de vider, de remplir et de vider son verre; mais à la fin, exaspéré et n'en pouvant plus, las de voir égorger sans pitié ses opinions et ses principes, las de voir égorger ses frères, il oublia toute retenue, et, le vin aidant à la chose, il éclata tout d'un coup comme un canon chargé à mitraille.

Les femmes cachèrent leurs tôtes entre leurs mains; le docteur Herbeau chancela; Adélaïde faillit s'évanouir; le curé de Saint-Léonard, regardant Gélestin avec douleur, pleura Tenfant religieux et timide qui, le jour de sa première communion, avait édifié toute la paroisse par son recueillement et sa pieuse attitude, Gélestin allait toujours ; vainement on murmurait autour de lui; vainement le docteur le rappelait à l'ordre ; vainement madame Herbeau lui lançait des regards à le percer de part en part et à le clouer contre la muraille : il allait, ainsi qu'un cheval échappé, à travers dix-huit siècles, saccageant la monarchie comme il avait fait du Parnasse : Henri IV, François P' et Louis XIV al lèrent rejoindre Racine et Corneille dans le panier aux chiffons. Il démontra, clair comme le jour, que c'était fini de la royauté et qu'une aurore nouvelle allait se lever sur le monde. Le docteur Herbeau suait sang et eau ; Adélaïde adressait sous la table des coups de pied aux jambes de son fils ; de toutes parts on criait à Marat et à Robespierre. Lui cependant, il allait toujours, ne s'interrompant que pour vider son verre, et reprenant aussitôt l'exposé de ses

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doctrines, rœil en feu, le poil hérissé, la bouche écumante. Il flétrit le gouvernement de l'étranger, déchira les traités de ^815, et porta plusieurs toasts au renversement de la tyrannie, à l'expulsion des jésuites et au triomphe de la jeune France.

— Il est gentil, Célestin I ditM. X... à M. de B..., son voisin, vieux gentillâtre limousin, qui avait émigré en 89, et n'était rentré en France qu'avec ses maîtres légitimes.

M. de B..., qui avait écouté Célestin sans mot dire, se leva froidement de table et demanda sa canne et son chapeau ; on était à peine au dessert.

— Eh quoi ! s'écrièrent à la fois M. et M™« fierbeau, monsieur le chevalier se retire?

— Je fais comme les rois, dit le chevalier en souriant ; il est tard, les chemins sont mauvais, je ne voudrais pas inquiéter ma maison. Recevez mes compliments, docteur, ajouta-t-il en offrant sa main à Aristide, votre fils est charmant ; Célestin a tenu toutes ses promesses.

A ces mots, il salua poliment, et s'esquiva sans laisser aux deux époux le temps d'exprimer leurs regrets et leur étonnement.

— Il suffit de la voix d'un homme libre, s'écria Célestin, pour mettre en fuite les esclaves.

— Vous êtes beaucoup trop libre, mon fils, répliqua le docteur Herbeau, qui étouffait de honte et de colère, et se sentait près d'éclater.

. Au môme instant, le curé de Saint-Wonard,^ demanda son chapeau h Jeannette.

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