CHAPITRE IX
— Et VOUS aussi, Monsieur le curé ! s'écrièrent les deux époux.
— Je vais où m'appelle mon ministère, répondit le vieux pasteur.
Et il se retira, après avoir jeté sur Célestin un regard rempli de tristesse.
— C'est une ouaille égarée, dit-il au docteur qui l'avait accompagné jusqu'à la porte; avec le secours de Dieu, nous le ramènerons au bercail.
En rentrant dans la salle du festin, le bon Aristide avait les yeux pleins de larmes ; Adélaïde pleurait dans son assiette. Les convives souffraient visiblement ; un sentiment de gêne et d'embarras se trahissait sur tous les visages. Célestin avait fait trêve à son éloquence : un morne silence, un silence de plomb, plus terrible, plus fatal que Torage qu'avait soulevé le jeune démagogue, pesait sur l'assemblée tout entière ; lord Flamborough seul continuait de manger d'un appétit imperturbable.
Le départ presque simultané du curé de Saint- Léonard et du chevalier de B... avait un peu dégrisé Célestin, qui venait enfin de comprendre qu'il s'était laissé entraîner trop loin. ]ï fut frappé de l'attitude douloureuse de son père, qui, pareil auroi deThulé, buvait ses larmes dans son verre. Les regards de madame Herbeau achevèrent de le ramener à des idées plus calmes. II essaya donc de réparer le mal autant que faire se pouvait. Il sut ranimer la conversation éteinte ; il s'entretint gravement de poésie avec madame K..., d'administration avec le percepteur; il rappela aux jeunes vierges les souvenirs de leur en-
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fonce ; il eut plus d'un mot gracieux pour les mères.' Puis il parla de Montpellier, de ses études, de son long exil; il dit la joie qu'il éprouvait de son re* tour dans la patrie et dans sa famille. Bien qu'il lui échapp&t encore des paroles qui éclataient comme des grenades aux nez des convives, Gélestin parvint, sinon à effacer entièrement, du moins à adoucir les impressions malveillantes qu'il avait fait naître. On respirait plus librement ; on Técoutait avec un certain charme ; un peu de confiance et de sérénité rentrait dans l'âme des deux époux. On était en plein dessert ; les flacons circulaient; le vin de Champagne disposait merveilleusement tous les cœurs à la bienveillance ; les yeux s'animaient, les fronts s'illuminaient; un sourire de béatitude s'épanouissait sur toutes les bouches ; la mousse pétillait dans les cristaux et l'esprit dans tous les discours. Lord Flamborough lui*môme avait parlé ; il avait daigné se plaindre de ce que le vin de Champagne n'était pas frappé de glace.
Le docteur Herbeau pensa que le moment était propice pour adresser àl'assemblée une petite allocution qu'il avait préparée depuis plusieurs jours; il sollicita gracieusement l'attention des convives, et lorsqu'il les vit silencieux^ recueillis, comme suspendus h ses lèvres ;
— Mes amis, mes concitoyens, dit-il en élevant la voix, près de rentrer dans le repos et de remettre les soins de ma clientèle entre les mains de mon fils, j'éprouve, à cette heure solennelle, le besoin de vous remercier des honorables sympathies que vous m*a^
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vez témoignées durant ma longue carrière. (Mouvement dans l'assemblée.) Les sentiments d'estime et d'affection dont vous m*avez entouré m'ont récompensé bien au delà de mes faibles mérites ; et s'il m'est permis d'espérer que quelques regrets m'accompagneront dansmaretraite, j'aurai touché le but le plus cher de mes ambitions. (Murmures d'assentiment.) Il est cependant, Messieurs, un autre prix que j'ose solliciter de votre justice et de votre bonté. (Redoublementd'attention.)Sivousnepensez pas que, durant les vingt-cinq années qui viennent de s'écouler, j'aie démérité du pays, si vous croyezau contraire que la vie du docteur Herbeau n'a pas été tout à fait inutile, vous reporterez sur le fils les sentiments de haute bienveillance dont vous avez honoré le père; vous ne dépouillerez pas Célestin de son plus précieux héritage. (Silence, hésitation : l'orateur se trouble.) Célestin est jeune, Messieurs, reprit le bon docteur; comme tous les jeunes gens, il a subi la contagion des idées nouvelles; mais quelques mois de séjour à Saint-Léonard l'auront bientôt ramené à des opinions plus saines. Je me porte garant de son avenir, je réponds de lui devant Dieu et devant les hommes. Mon fils, votre père n'a jamais failli à sa parole : voudrezvous le rendre parjure? (Approbation dans l'assemblée; Célestin caresse sa barbe.) J'en ai la conviction, Messieurs, mon fils se montrera digne de votre confiance et de vos sufi'rages. Un séjour de cinq ans à Montpellier l'amisàmômedefîure, en médecine, des études sérieuses. Mesconseilsneluimanquerontpas ; il s'appuiera sur ma vieille expérience ; je dirigerai
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sa jeunesse et lui rappellerai chaque jour les devoirs de son ministère : heureux et fier de le voir continuer mon œuvre et ajouter quelques bienfaits à ceux que j'ai rendus peut-être I (Attendrissement général.)
Après quelques instants d'agitation, le maire de Saint-Léonard se leva, et s'exprima en ces termes, au milieu d'un religieux silence :
— Notre digne ami, nos cœurs tout entiers vous suivront dans votre retraite. Vous avez été, pendant vingt-cinq ans, le dieu sauveur denotre ville etdenos campagnes. Votre probité, vos talents, votre esprit, votre caractère et votre amour du bien public, laisseront parmi nous des souvenirs qui ne s'effaceront jamais. Vos concitoyens vous expriment ici, par ma voix, leur reconnaissance. (Émotion universelle; le bon docteur essuie ses yeux.) Que votre fils suive l'exemple de vos vertus et de vos mérites, que Célestin nous rende son père : à ce titre, il ne trouvera parmi nous qu'estime, appui et bienveillance. (Applaudissements.)
Le maire s'étant assis, Gélestin se leva à son tour et prit la parole. Lord Flamborough s'était endormi.