‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 76 sur 89 · M£SSI£URS ET CUERS CONCITOYENS · texte numérisé non relu

M£SSI£URS ET CUERS CONCITOYENS

({ Je ne chercherai pas à vous exprimer le bonheur que je ressens à me voir au milieu de vous. Pour comprendre ma joie, il faudrait être dans le secret de ce que j'ai souffert durant les cinq années d'exil que je viens d'endurer. La patrie n'est pas un vain mot; lorsque j'ai aperçu de loin le clocher de Saint-

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Léonard, mon cœur s'est troublé, mes yeux se sont mouillés de douces larmes. (Mouvement.) Je suis profondément touché de Taccueil flatteur que j'ai reçu de vous ; qu'il me soit permis de ledire^ je crois l'avoir déjà mérité. (Marques d'étonnement.) Oui, répéta Gélestin avec une noble assurance, je crois l'avoir déjà mérité parles études opiniâtres auxquelles je me suis livré durant de longues années, à cette unique fin de vous apporter les bienfaits de mes découvertes. C'est pour vous, pour vous seuls, que j'ai pâli dans le travail, pour vous que j'ai brûlé mon sang dans les veilles. Pendant cinq ans, Messieurs, privé des baisers de ma mère, j'ai fouillé chaque jour, chaque nuit, à toute heure, le grand mystère de la science ; mes plus belles années s'y sont consumées ; mais à force de plonger dans l'abime, unefoisj'ensuis sorti vainqueur. (Murmures d'approbation ; triomphe des deux époux.] J'ai cru m'apercevoir. Messieurs, poursuivit Gélestin, que les opinions politiques et littéraires que j'ai professées devant vous n'avaient pas entièrement conquis votre suffrage. Demandez ma vie, prenez ma tôte ; quant au sacrifice de mes opinions, jamais ! Laissez-moi yous dire, d'ailleurs, que vous ne sauriez désormais les proscrire sans une horrible ingratitude, car ce sont elles qui m'ont poussé dans les voies nouvelles de la science ; c'eslà elles que je dois et que vous devez la découverte que je vous apporte. (Écoutez! écoutez I) Tout se tient. Messieurs ; les arts, la littérature, la science et la politique sont unis par des liens invisibles qu'on ne saurait briser sans arrêter la marche progressive de

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l'humanité. La politique, les arts, la science et la poésie, grand quadrige humanitaire, marchent ensemble et du mémepas. Je sais des gens qui ne consentent à avancer d'un pied qu'à la condition de reculer de l'autre; des gens qui concilient le culte du passé i arec la religion de Tavenir, poussent au char de la main gauche et le retiennent de la droite, accouplent les institutions d'un peuple libre avec une littérature detyrans et d'esclaves, et posent effrontément le bonnet de la liberté sur la perruque académique. Moi, Messieurs, plus conséquent avec mes principes, je suis allé de la réforme politique à la réforme littéraire, et de là, passant à la science, je me suis convaincu qu'elle devait, elle aussi, subir Téternelle loi du progrès qui régit le monde, et sortir de l'ornière où elle secrottait depuis quelques milliers de siècles. (Marques de vive curiosité ; Adélaïde frissonne ; le docteur avale un verre d'eau.) Jusqu'à présent. Messieurs, on s'était imaginé qu'Hippocrate, ce roi de la routine, avait établi la science médicale sur des bases impérissables. Hier encore, on croyait que Galien, Avicenne, Bœrhaave, Stahl, Bordeu, PineI,Broussaîs, Bichat, Andral et tous les prétendus savants qui ont étudié l'organisation de l'homme et l'action des corps de la nature sur cette organisation, on croyait, dis-je, que ces illustres empiriques avaient trouvé quelques vérités lumineuses, et légué àleurs successeurs quelques observations utiles. Profonde erreur qui n'a fait que trop de victimes ! Nous sommes deux ou trois qui venons de découvrir que toutes les formules et tous les aphorisraes stéréotypés jusqu'ici par ces

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maîtres ignorants ou menteurs sont autant de bévues et d'impostures qui doivent à jamais disparaître du livre profané de la science. Que Thumanité entonne doue des chants d'allégresse en signe de délivrance I La vieille médecine, ce Minotaure qui a dévoré plus d'existences que toutes les pestes d'Orient ; cette vieille empoisonneuse, cette vieille buveuse de sang, l'allopathie, puisqu'il faut l'appeler par son nom, l'allopathie est morte, et l'homœopathie vient de naître ! »

Exprime qui pourra l'effet que produisit cette profession de foi sur les convives en général et sur le docteur Herbeau en particulier. Pour nous, nous devons renoncer à la tâche. Les convives, qui venaient d'entendre pour la première foisles motsd'allopathie et d'homœopathie, ne comprenant rien à la chose, se regardaient d'un air étonné ; mais le docteur Herbeau, qui savait qu'une réforme nouvelle venait de surgir du fond de l'Allemagne et menaçait d'envahir la France, que dut-il éprouver, grand Dieu ! en apprenant que son fils était leMélanchthon du Luther de la médecine? C'est ce que nul ne saurait dire. Il voulut se lever, il retomba sur son siège; il voulut parler, la parole mourut sur ses lèvres. Il resta sans voix, sans mouvement; il était foudroyé,

— La vieille médecine, Messieurs, poursuivit Gélestin, s'appliquait à rechercher et à écarter les causes des maladies. Toile causam ! s'écriait-elle, et, pour détruire les causes du mal, elle procédait d'après cet axiome: Contraria contrariis curantur. D'après ce principe, plus meurtrier, plus funeste que les boulets

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rames et les fusées à la Congrève, elle combattait les irritations par les calmants, les inflammations par les saignées, raisonnant comme un homme qui, Toyant sa maison brûler, s'aviserait de jeter de l'eau sur la flamme. Nous autres, nous avons changé tout cela; nous disons : Similia similtbus. Nous irritons les irritations, nous enflammons les inflammations; pour le guérir, nous doublons le mal du même; nous le poussons à bout, nous Taiguillonnons, nous l'exaspérons.

— Décidément, dit M. X.... à son voisin, le jeune drôle se moque de ses concitoyens.

— Malheureux Is'écrialedocteurHerbeau,chezqui rindignation venait enfin de s'ouvrir un passage, il ne vous reste plus qu'à abjurer la religion de vos pères!

— Cela viendra, répondit Céleslin avec calme. Il en est de la religion de nos pères comme de leur politique, de leur littérature et de leur médecine: elle a fait son temps. Je l'ai dit, tout se tient, toul^a du môme pas. Le christianisme ne suffit plus aux besoins des sociétés modernes; le ciel de Jéhovah est aussi délabré que TOlympe. Nous y remédierons. Je sais de source certaine que des dieux nouveaux se préparent.

Ce fut le coup de grâce. Madame Herbeau poussa un cri de douleur et d'effroi; le docteur se frappa le front avec désespoir ; l'assemblée se leva en tumulte; lord Flamborough se réveilla. Les hommes cherchaient leurs cannes et leurs chapeaux; les femmes demandaient leurs châles et leurs socques.

— Je supplie l'honorable société, s'écria Célestin;

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de vouloir bien ne pas se retirer avant d'avoir écouté Texposé de notre admirable système. La vieille médecine, Messieurs, s'était imaginé que les médicaments produisaient d'autant plus d'effet, qu'où les administrait à plus fortes doses. Il n'en est rien. Nous autres, nous avons découvert qu'un remède agit d'autant plus sûrement, qu'il est pris en fraction plus minime et plus exigué. Nous avons inventé les doses ^ infinitésimales ; nous avons créé la médicamentation microscopique. Si nous pouvions parvenir à fractionner au-dessous de zéro, l'homœopathie ne laisserait plus rien à désirer : nous y parviendrons, je l'espère. Notre posologie est quelque chose de si merveilleusement simple, que j'avais d'abord refusé d'y croire; mais mon illustre maître m'ayant donné '■} sa parole d'honneur que tout cela était parfaitement i^ exact, la foi est descendue dans mon cœur. Quoi de ^ plus simple, 6 mes concitoyens! quoi de plus mer- 1^^ veilleux en effet ! ajouta Célestip en tirant de sa poche une boite d'acajou qu'il ouvrit, et dans laquelle > étaient rangés, comme des cartouches dans une gii?^' berne, des tubes de verre presque imperceptibles. e:- Avez-vous une brancho-pleuro-pneumonie? une .0' hépatite ? une splénite? Mon père, avec ses vieilles idées, vous criblerait de coups de lancette et de piqûres ^ > de sangsues. Moi, je vous fais avaler un de ces gloffj: bules, si petit, si ténu, que vous ne le verriez pas à la ^;f. loupe. Cela fait, si le principe vital triomphe, vous ne ^^; mourez pas, et vous gardez tout votre sang, qui est ji^ de la chair coulante, comme l'a dit fiordeu, dont je fais d'ailleurs peu de cas. L'homœopathie, Messieurs,

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