CHAPITRE X
n en est des familles comme des empires : elles ont leur phase ascendante, leur point culminant, leur époque de décadence. Ainsi^ nous avons vu la maison Herbeau au faite de la gloire et de la prospérité; nous Tavons vue, en moins de quelques mois, ébranlée dans sa base, se pencher sur Tablme; nous venons de voir Gélestin Ty précipiter à jamais. Oui, c'en est fait de la maison Herbeau I II ne nous reste plus qu'à suivre le bon docteur jusqu'à sa tombe, où le pousse, avant l'âge, la main terrible qui s'est appesantie sur sa tête. Mais, hélas! qu'il est loin encore d'avoir épuisé le calice de ses douleurs l
Le lendemain du fatal dîner, comme Gélestin et lord Flamborough dormaient encore, le docteur Herbeau vit entrer dans son salon M. Grippard, huissier, dont il avait traité autrefois la femelle et les petits. Aristide, en l'apercevant, pensa qu'il venait réclamer pour quelqu'un des siens les secours de la médecine. Sans lui laisser le temps de s'exprimer :
— Monsieur Grippard, dit-il aussitôt, je ne puis rien pour vous ni pour personne. Vous devez savoir que j'ai renoncé à l'exercice de mon art. Madame Herbeau serait malade, qu'à défaut de mon fils je ferais appeler le docteur Savenay,
— Monsieur, veuillez m'écouter, répondit humblement l'honnête Grippard.
— Je n'écouterai rien, je ne veux rien entendre,
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s*écria le docteur Herbeau. Vos prières seraient inutiles. Adressez-vous au docteur Savenay, ou bien à mon fils si vous avez foi dans Tbomœopatbie.
— Monsieur, je vous supplie...
— Je vous dis, monsieur Grippard, que je laisserais mourir mon meilleur ami plutôt que de signer une ordonnance à son chevet. Vous n'obtiendrez rien de moi, pas même une consultation.
— Dieu merci ! ma femme et mes enfants se portent bien, dit M. Grippard eA tirant plusieurs liasses de papiers de ses poches.
— Si vous êtes malade, répliqua le docteur Herbeau, allez vous faire guérir ailleurs.
— Mais, Monsieur, si vous daigniez m'accorder quelques minutes d'attention...
— Ah çà ! Monsieur, vous y metteai une insistance qui passe toute mesure; vous abusez de ma patience, et si vous m'y contraigoez.,,
— Monsieur, s'écria maître Grippard élevant la VQÎX) je suis dans Te^ercice de mes fonctions.
Aces mots, M. Çerbeau recula de trois pas, comme s'il venait d'apercevoir un crapaud sur le seuil de sa porte.
— Qu'estrce h dire, Monjjieur? demanda-t-il avec fierté.
— G'estrà-dire, Monsieur, répliqua Grippard d'un ton patelin, que je viens de recevoir par le courrier d'aujourd'hui quelques petits effets protestés que m'adresse un de mes confrères de Montpellier, en me chargeant d'en recouvrer le montant, tant en principal qu'iotérôU el.frâis, jusqu'il parfait payemeul de
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la somme. Ces effets ont été souscrits par M. CelestinHerbeau, au profit de tailleurs, maîtres d'hôtel, cafetiers et autres commerçants de la susdite ville.
— Monsieur, dit le docteur Herbeau, que cet horrible grimoire, qu'il entendait pour la première fois, glaçait jusque dans la moelle des os, je ne réponds pas des dettes de mon fils. Célestina toujours eu de quoi subvenir à ^es besoins; ses parents ne Tont laissé manquer derien, sesfolies ne me regardent pas.
— Je le sais, mon cher monsieur Herbeau, je le sais, reprit Grippârd d'un air attendri; mais la chose est plus grave que vous ne le pensez peut-être, et, avant d'agir rigoureusement, j'ai cru devoir, pour éviter un esclandre dans le pays, m'adresser tout d'abord à vous ; car, outre le respect qui vous estdû en général. Je vous dois en mon particulier beaucoup de gratitude, tant en mon nom qu'en celui de mes entants et de mon épouse. Je n'ai pas oublié combien vous avez été bon pour les Grippârd.
— De quoi donc s'agit-il. Monsieur ? demanda le docteur effrayé.
— Vous n'ignorez pas ce que c'est que les jeunes gens, mon bon monsieur Herbeau ; c'est jeune^ c'est gentil, ça ne calcule pas. Ajoutez que Montpellier est un petit Paris. Les femmes y sont bien séduisantes I Vous devez en savoir quelque chose.
— Monsieur, de quoi s'agit-il ? répéta le docteur avec un geste d'impatience,
— De six prises de corps, mon cher monsieur Herbeau, répondit Grippârd d'un ton doucereux. Les jugements bont définitifs, les arrêts exécutoires. J'au-
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rais pu remettre les pièces à qui de droit, mais je n'ai pas voulu procéder sans avoir usé auparavant de tous les moyens de conciliation qu'autorise mon ministère, et que qilmpose la reconnaissance. .<
— Voyons, Monsieur, dit le docteur Herbeau dont le cœur était un abîme sans fond d'indulgence et de miséricorde ; à combien se monte la somme des eifets souscrits par mon fils ?
— Une misère, mon cher monsieur Herbeau, une misère, répondit Grippard en souriant. Six petits effets de 450 fr. chacun, 900 fr. en tou|. Il est bien des pères qui seraient heureux d'en être quittes à si bon compte.
Parlant ainsi, il remit au docteur Herbeau six petits effets de commerce paraphés par l'enregistrement, sur chacun desquels Aristide reconnut la signature de son fils. Le docteur ouvrit son secrétaire, prit deux billets de 500 fr. et les tendit à Grippard en disant : — Payez-vous là-dessus, Monsieur, et rendez-moi.
— Pardon, Monsieur, pardon, dit Grippard avec un doux sourire : nous avons les frais et les intérêts.
— Eh bien ? demanda le docteur.
— Il faut bien, mon bon monsieur Herbeau, que les pauvres huissiers gagnent leur pauvre vie ?I1 faut bien qu'ils nourrissent leur pauvre femme et leurs pauvres enfants I Les temps sont bien durs, mon cher monsieur Herbeau I
— Au nom du ciel. Monsieur, finissons ! s'écria le docteur eu frappant du pied le parquet.
— Eh bien. Monsieur, répondit Grippard, tant en