CHAPITRE X
avec une indignation contenue. Le nom que vous portez ne vous appartient pas : c'est le nom, c'est l'honneur de votre père que vous avez laissé protester. Ignorez-vous, Monsieur, ce que c'est qu'un nom ? c'est le drapeau de la famille. Quant à vous, Monsieur, ajouta-t-il s'adressant à Grippard qui tremblait de tous ses membres sous le regard de Gélestin, vous et vos (Confrères, vous remplissez un ministère odieux. 11 est triste à penser que vous avez la loi pour complice. Vous et les vôtres, vous avez £ait du glaive de la justice, que vous me montriez tout à l'heure, un couteau d'égorgeurs, et de la balance une boursede suppôts avides où s'engloutissent les deniers de vos victimes. Prenez cet argent que j'ai gagné à la sueur de mon front, et ne souillez pas plus longtemps de votre présence cette maison, vierge jusqu'à ce jour de semblables outrages.
A ces mots, Grippard empocha, sans se le faire répéter, les écus du docteur Herbeau, et se glissa, comme un reptile, vers la porte. Célestin l'attendait au passage. —Grippard, mon ami, dit-il en lui frappant sur l'épaule, le jour de la vengeance approche. Il approche^ le saint jour où dégorgeront les sangsues et les vampires qui ont sucé le sang du peuple. Regardez bien cette place, Grippard ! c'est la place des Récollets. Plus d'une tête est destinée à tomber sur cette place : la première qui tombera, vous ne la relèverez pas.
Là-dessus, l'honnête huissier prit ses jambes à son cou, et s'enfuit comme s'il avait eu tous les démons de l'enfer à ses trousses.
2ttl ÎM UÛ€I£LH anaiiEAU.
Nous devons renoncer à raconter en détail le trouble et le désordre que Céle%lin continua de jeter sous le toit de ses parents. Ce fut> ciiaque jour, dans ses mours, dans ses habitudes, quelque découverte affligeante, chaque jour quelque nouvel épisode aussi déplorable que celui qui signala le lendemain de son arrivée. Un matin, ayant enfourché le cheval que lui^ avait acheté son père, il le fit galoper de telle sorte, que la pauvre béte rentra fourbue à Téourie et fut trouvée, le lendemain, sans vie, sur la paille. Le doe^ teurHerbeau acquit bientôt la.certitude que son fils n'avait rien fait à Montpellier que hanter les estaminets, boire, fumer, et se perdre de dettes. Il n'était guère de courrier qui n'apportât au logis quelques épitres au sujet des sommes dues par Gélestin ; entre autres, un débitant de tabac réclamait sept cent vingt-sept francs pour fourniture de cigares. Gélestin remplissait la maison de son père des éclats de sa voix et de la fumée de sa pipe. Ni les prières de sa mère ni les sollicitations de son père n'avaient pu le décider à se faire émonder le visage. 11 jurait, crachait du matin au soir, passait la moitié des journées au billard, et ne rentrait au gite que pour désespérer sa famille par son appétit, par ses manières, par ses opinions et par son langage. Il s'était observé d'à* bord ; mais, au bout de quelques semaines^ il ayait lâché la bride à tous ses mauvais instincts. C'était Riquemontà domicile, Riquemont doublé de lord Fiamborough l
Les jours suivaient les jours, les semaines se succédaient, le jeune lord ne bougeait pas; il semblait.
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avoir pris r^ine à Saint-Léonard. Voici qael était le genre de vie qu'il avait adopté dès le leodemain de son installation, et duquel il ne s'était pas une seule fois départi. Il se levait à m heures du matin, avalait une grande tasse de café & la crèmey puas allait, jusqu'à l'heure du déjeuner, pêcher à la ligne sur les bords de la Vienne. A l'heure du déjeuner, il rentrait ponctuellement, saluait froidement les deux époux, serrait la main de Célestin et se mettait à table. H mangeait en silence, vidait gravement sa bouteille de vin de Bordeaux, ne répondait que par monosyllabes aux questions qu'on lui adressait ; le repas terminé, il retournait à sa ligne et à ses poissons. Il revenait à l'heure du dîner, mangeait, buvait, sans s'inquiéter de ce qui se disait autour de lui ; le dîner achevé, il se levait de table et allait se promener seul sur les boulevards, où l'insultaient les petits drôles de la ville, jusqu'à l'heure de son coucher. Il serait impossible de citer une vie plus régulière et plus uniforme. Jeannette l'avait pris en horreur, Adélaïde en haine sourde ; le docteur le portait sur ses épaules. Célestin était le seul qui le traitât avec déférence : il l'appelait son noble ami et milord gros comme le bras. Tout Saint-Léonard en' faisait des gorges chaudes. Ainsi que nous le disions tout à l'heure, les petits polissons couraient après lui dans les rues, criant à l'Anglais et lui jetant des pierres. Les grisettes lui riaient au nez, les passante le nK)ntraient au doigt. On pouvait raisonnablement espérer que lord Flamborough ne séjournerait pas longtemps dans une cité à ce point inhospitalière,
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et qu'il se hâterait de retourner à Montpellier. Loin de là : deux mois avateut passé sur sou arrivée^ il n'était pas plus question de son départ qu'au premier jour. Déjà plus d'une fois M. et M°>« Herbeau s'étaient efforcés de lui insinuer qu'ils allaient de lui pardessus la tête, et qu'il abusait quelque peu de l'hospitalité de leur maison : lord Flamborough s'était montré sourd ou rebelle à toutes les insinuations. Jeannette le malmenait fort: miiord ne semblait pas s'en apercevoir. On avait fini par ne lui épargner ni les regards équivoques, ni les accueils glacés, ni les procédés malveillants: les balles bondissaient ou s'aplatissaient sur sa peau d'hippopotame.
Avant de recourir à des moyens extrêmes qui répugnaient à sa délicatesse, le docteur Herbeau eut l'idée de faire donner congé par son fils à cet hôte opiniâtre. Il s'adressa donc directement à Célestin ; mais à peine Célestin eut-il compris^ où son père voulait en venir, qu'il jeta les hauts cris et repoussa vertement la mission qu'on osait lui offrir.
— Eh quoi ! s'écria-t-il, c'est ainsi que vous • reconnaissez l'honneur qu'a daigné nous faire mon •noble ami I Tel est le prix que vous réservez aux bontés qu'il a prodiguées durant cinq ans à votre fils exilé du foyer paternel I Et c'est moi que vous chargez du soin de le mettre à la porte ! On veut que je chasse lord Flamborough I on veut que je lui donne congé comme à un locataire qui ne paye pas son loyer! 0 mon noble ami I... N'y comptez pas, mon père. Quand même je pourrais oublier les devoirs
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de la reconnaissance, je n'oablierai jamais ceux que l'hospitaliténousimpose. LordFlamborougb estnotre hôte : tout ici lui appartient. Quoi ! voudriez-vous qu'on pût dire un jour que le toit du docteur Herbeau fut moins' hospitalier que la tente de TArabe ou la hutte du Mobican ? Notre hôte, mon père ! vousétesvous jamais demandé ce que c'est que notre hôle? En tout temps et partout, vous voyez l'hospitalité en honneur. Interrogez les peuplades les plus sauvages : les anthropophages eux*mômes vous répondront que congédier son hôte, c'est mettre le bonDieuà laporte de sa maison.
— Mais, mon fils^ dit le bon docteur que la noblesse de ces sentiments avait attendri malgré lui, outre qu'il est un hôte peu agréable, lord Flamborough rend les devoirs de l'hospitalité très-rudes et trèsonéreux. Il boit, il mange outre mesure; c'est klafois un gouffre et une éponge.
— Lord Flamborough ! s'écria Gélestin ; mais vous n'y songez pas, mon père, c'est un chameau pour la sobriété; il vivrait au besoin d'eau claire et de pois chiches. Seulement, il croirait faillir lui-môme aux devoirs de l'hospitalité, s'il ne faisait honneur à la vôtre.
— Ainsi, dit le bon docteur, c'est pour me faire honneur que lord Flamborough boit tous les matins à son déjeuner une bouteille de mon vieux bordeaux?
— Oui, sans doute, mon père, répondit Gélestin.
— Mais enfin, dites-moi, mon fils, quel intérêt que je ne puis deviner, quel charme que je ne puis comprendre, attache lord Flamborough aux pavés de
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SaintJ^oQard? Ce nt saurait être seoleateot Tainitié qu'il vous porte. Vous n'avez ni les mêmes goûts ni les mâmes habitudes. Vous êtes rarement ensemble. Expliques-moi..,
•p«*Riea n'est plus simple, répliqua Gélestin. Lord Flamborougb, en m'aceompagnant, avait Tintention de ne rester que quelques heures parmi nous . 11 voulait vous voir, être témoin de notre bonheur, et repartir presque aussitôt pour Montpellier, dont le climat lui est salutaire. Qu'est-il arrivé? ce qui devait arriver, mon père. Lord Flamborough a des goûts paisibles: il aime le seuil domestique, les mœurs patriarcales, les conversations intimes. Dieu lui a fait un co&ur avide desjoies du foyer. Orphelin depuis plus de dix ans, il traînait dans l'ennui sa jeunesse solitaire, quand son amitié pour moi le pousse à Saint- Léonard. Qu'y trouve-t*iI? une famille des temps bibliques; votre esprit Tenchante, la bonté de ma mère le ravit. Il n'était venu que pour quelques jours, voilà qu'il s'oublie plusieurs mois. Lord Flamborough a des dehors froids et austères, mais vous ne savez pas quels trésors de sensibilité se cachent sous ces glaciales apparences. C'est un brasier sous six pieds de neige. Je voudrais que vous pussiez l'entendre, lorsqu'il vient, le soir, me trouver dans ma chambre, et qu'assis comme un frère au chevet de mon lit, il épanche son âme dans la mienne. Hier encore, il me disait : — Madame Herbeau ressemble à ma mère ; oui, ce sont les yeux de lady Flamborough, c'est la même démarche, la môme dignité à la fois grave et bienveillante. J'aime madame Herbeau ; mais votre