‹ Un début dans la magistrature (volume 3)Chapitre 86 sur 89 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Sayenay, honnête et belle fille de vingt ans à laquelle il a su plaire, que le bonheur et l'amour ont guérie, comme le soleil guérit les fleurs qui souffraient à l'ombre. Tout ce monde se môle peu à la province, vit heureux, travaille et s'aime. Déjà le jeune ménage afait présent à Savenay, pour le jour desa fête, d'une jolie petite nièce, blanche et rose comme sa mère. Pendant ce temps, Gélestin accomplit ses destinées. Il se réhabilite par l'ordre et le travail. Il expie courageusement les égarements de sa jeunesse. Gélestin a trouvé son maître. M. Pistolet est un apothicaire de la vieille roche. A peine a-t-il vu notre jeune ami, qu'il a fait aussitôt appeler un barbier du voisinage pour faucher ce luxe incongru de barbe épaisse et de longs cheveux. Vainement Gélestin s'est débattu. Deux jeunes Purgon en herbe vous l'ont empoigné, vous l'ont scellé sur une chaise : Figaro a promené sur cette tête inculte et sur ce visage feuillu les branches de ses ciseaux et la lame de son rasoir. La moisson achevée, on a passé un tablier de toile verte autour du corps de l'homœopathe, on lui a mis un pilon entre les mains, et on l'a placé tout d'abord devant un mortier de marbre. Le jour même de son arrivée, il a pilé durant dix heures consécutives. Le soir, il s'est délassé à rouler dans de la poussière de réglisse les pilules qu'il avait préparées le matin; ainsi des jours suivants. On ne saurait croire quelle influence a le pilon sur ce caractère indomptable. Il semble que Gélestin ait mis dans le môme mortier tous ses défauts, tous ses vices, tous ses travers, et qu'il les

se* LB DO€TBl}& DBRBEAU.

pile, les ëcFase et les réduit en poudre iaerle. Déjà, TOUS ne reeounaîtpieB plus l'étudiant de Montpellier. Quelle n^st pas sa eonfasion en voyant, un jour, enirer dans la pharmacie de son patron madame K...., qui recule elle-môme d'étonnement en reconnaissant le. nourrisson des muses, oceupé à préparer une potion suivant PordouT nancel Se remettant aussitôt, Corinne, qm avait à se v^ger, le salua de ces trois vers dHin poète, qu'un poète venait tout récemment de découvrir et de donner à la Franee :

Af<^^^^i 4i«u sauveur, dlen d^ savanU wi^çi.

Qieu de \^ vieet cl\eu de^ |[4antç& s^utaires,

Dieu vajnqi^eur de Pythoçi, dieujeijne et tripipp^ant !

Aiguillonné par l*amour-propre, Oélestîn faillit répondre une impertinence ; mais il montra bien, par un silence respectueux, quelles victoires éclatantes il savait déjà remporter sur lui-même.

Cependant le docteur Herbeau offrait à ses concitoyens, qui ne paraissaient pas s'en soucier le moins du monde, le plus beau spectacle qui se puisse voir, celui d'un homme aux prises avec ^adversité et ne se laissant point abattre: grave, résigné, plus fort que le destin, plus grand que son malheur.

Il n'en fut pas de môme d'Adélaïde. Son caractère, qui n'était pas déjà de miel rosat, acheva de s^aigrir; son humeur jalouse, ne pouvant s*attaquer au présent^ tant la conduite de son époux était d'un juste et d'un sage, se prit à remuer les cendres du passé, cttrouva le moyen d'en faire jaillir de vives étincelles.

CBAPITAK Xi. Sfti

Un jour, en fourrageant les tiroirs d^Ari^tide, elle dét couvrit le portrait de Louise avec la lettre d'envoi. Dèa lors le docteurHerbeaudut serésignerà&e voiir lacéré joiirnellementparlesviperesdelajalousie.il n'opposa qu'un dédaigneux silence aux fureurs de sa vieille lionne ; mais la discorde veillait sous son toit et la tristesse dans son cœur. Sa femme l'avait pressé inus tilement de reprendre le cours de ses visites; il per^^ sistadans son abdication, préférant un noble repos aux soucis d'une agitation vaine. Il ne se plaignait pa^ Parfois seulement, en se promenant dans son jardin» il s'écriaitavec amertume : Ingrate, 6 ingrat^ patrie I Les arts, les lettre», la poésie latine, oeci^paient ses heures oisives. 11 sortait rarement ; de temps à autre, il allait seul et rêveur sur les bords de la Vienne; jais mais on ne le rencontrait dans le sentier qui mena de Saint-Léonard à Riquemont.

Malgré le coup de pied qu'elle avait danné dana l'échelle, il avait conservé pour Colette une tendresse véritable. Chaque matin il la visitait, lui adressait de douces paroles, et ne la quittait jamai& sans avoir caressé son poil gris. Colette avait assisté à la dernière bataille de son maître ; il avait, lui aussi, son cheval blanc de Waterloo.

Le sort n'est pas toujours de fer. Le ciel, dans sa ' clémence, daigna ravir Adélaïde à la terre. Bien qu'elle. Teût abreuvé de fiel durant sa vie entière, le docteur Herbeau la pleura sincèrement. D'or ou de fer, de chanvre pu ie soie, Thabitude est un lien qu'oji ne rompt pas impunément. Aristide pleura sa femme après l'ayolr perdue, comme le prisuunier

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de Chillon regretta son cachot après avoir recouvré la liberté. Il continua de vivre seul avec son cher Horace, qui lui du moins, ne l'avait pas abandonné. Eheu ! Poêthumcy Posthume, s'écriait-il souvent, fugaces labuntur anni.

Les années fuyaient en effet. Jeannette était restée fidèle à son vieux maître. Vainement le bon docteur l'avait engagée à chercher une condition meilleure ; elle déclara qu'elle ne sortirait de la maison qu'avec le cercueil du docteur Herbeau. U est à remarquer qu'elle s'est toujours refusée à reconnaître Célestin, et qu'aujourd'hui même, qu'il a coupé sa barbe et qu'il édifie tout Saint-Léonard par sa conduite et par ses vertus. Jeannette soutient plus haut que jamais que ce n'est point le fils de son ancien maître, mais un vil intrigant qui, pour se faire apothicaire, a volé le nom du docteur Herbeau. Lorsqu'ellerencontre Célestin dans la rue, elle ne se gène pas pourl'invectiver ; car Jeannette estforte en gueule comme les servantes de Molière, et jamais elle ne passe devant la boutique du jeune pharmacien sans y jeter un regard de travers et quelque parole outrageante.

Le docteur Herbeau recevait de temps à autre des lettres de son digne ami, M. Pistolet, toutes à la louange de Célestin. Ce jeune homme marchait à pas de géant dans la carrière nouvelle qu'il s'était ouverte ; sa conduite devenait dejour en jour plus exeoiplaire, et son patron ne doutait pas qu'il ne prit place un jour parmi les apothicaires les plus distingués du royaume. Tout en le rassurant sur l'avenir de son

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fils, ces bulletins ne consolaient que bien médiocrement l'orgueil du docteur Herbeau, qui ne pouvait s'empêcher de souffrir à la pensée que son nom figurerait un jour sur l'enseigne d'un pharmacien de Saint-Léonard.

Comme le Roi-prophète que nous citions tout à l'heure, Aristide était devenu pareil au pélican des déserts et au hibou qui n'habite que les lieux solitaires. Frappé dans sa race, délaissé de ses amis, tralii, oublié, abandonné de tous, le docteur Herbeau finit par se réfugier dans la pensée de madame Riquemont. Il se replia tout entier sur ce souvenir toujours jeune, toujours enchanté. Il lui arrivait souvent de s'oublier des heures entières, dans le temple de l'Amitié, à relire les lettres, à baiser le portrait de Louise, à respirer les fleurs desséchées qu'il rapportait autrefois deRiquemont, et qu'il avait religieusement conservées. Il se plaisait à remonter le courant des jours écoulés, à retrouver sur le rivage les poétiques incidents qui l'avaient si longtemps charmé. Il achevait d'une voix mélancolique et tendre ce grand duo de l'amour qu'il avait chanté durant deux ans et plus, sans se douter qu'il le chantait à lui tout seul. Nature naïve et vraiment aimable qu'on ne saurait s'empêcher d'aimer, dans une époque de cœurs blasés et d'âmes appauvries avant l'âge, où l'on voit la jeunesse elle-même, se targuant de son impuissance, désespérer hautement de la jeunesse et de l'amour I

n avait goûta la solitude; s'il en souffrait parfois, c'est qu'il lui eût été doux d'entendre de loin en loin le nom de son enfant bien-aimée. La santé de Louise i'in-

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quiétait. Jeaunette (uiay^it bienrappopté qq'oi|di$»tit madame Riqaemont eolièrement rétablie ; mais ces bruits qui venaient du dehors ne suffisaient pas à rassurer sa sgUicitude. Un soir, qi^and les ombrer de la nuit eurent enveloppé Saint-Léonard, le dûpteur sortit furtivement de ^ maisoq, et, se glissai^t le long des murs, gagna, par des rqes détournées, le logis de M. Sayenay, Il refusa d'en(rer, et ftt avertir le jeune doctei^r qu'il Tatteqdait à la porte. C'était par une soirée d'biver ; Mt Save^ay pausait au ooîn du feu avec sa vieille mère. Il se b^ta d'accourir, et supplia Mf Herbeau de venir pre^idre. place Qufojer. I^e vieillard s'en défendit.

T^ N'insi^ez p^s, diMl tristemeptî voilé bie^ longtemps que je ne sui^ plus de ce P)onde, et que ma place est vide même au foyer de me^amisi Mais je n'ai pas voulu mourir sans entendra parler une fois encore de la jeuue beauté q^e je vo^n oauSai jadis. Jeune homme, dpis-je croire ce qu'on m'a rapporté? ^st-ii vrai que la spi^uce ait triomphé de la nature ? EsMl vrai que celte belle enfant ait recouvré la §anté?Puis-je quitter la vie, rassuré surjette chère tête?

— rP-iep n'est plus vrai, Mo^Meup, répondit. Heuri gaveqay, Madame Riqueu^oQt briUêà^ette beurcidQ tout l'éclat de ]e^ jei^ness^^

—Béni soitpieuet béni soyez-vous, jewf^bommel ^'éçria le vieui^ dppteur eu prenant ay^ç^ attendrissement les mains de Af, Saveiiay^

— C'est vous, Monsieur, qu'il faut h^uir, répljqu^^ modestement le jeune hpn^î^e, eu serrant av^is ^^y

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