UR DÉBUT
me charmait! Ainsi nous allions, n'obéissant qu'à sa fantaisie. L'ombre des pics, en s'allongeant, nous rappelait Theure du retour. Nous tournions bride et retrouvions à mi-côte le président et le conseiller cheminant au pas de leurs bétes. La caravane se reformait : on revenait comme on était parti. M. de Champbaudier ne témoignait aucune jalousie, et mon oncle me savait gré de Tempressement que je montrais à divertir, à promener ses hôtes.
Les soirées s'écoulaient dans une intimité don.t elle était la vie. Elle descendait à l'heure du dtner^ encore tout animée par la course et par le grand air, parée comme pour une fête. Les gais repas I et si vous l'aviez vue trempant ses lèvres mutines dans la mousse des vins pétillants comme elle! Au salon, elle eût sauté par la fenêtre plutôt que de rester en repos. Elle tapait de ses petits doigts sur les touches d'un vieux clavecin, commençait un morceau qu'elle n'achevait pas, se levait, cajolait mon oncle, l'entraînait dans un tour de valse, et s*échappait pour courir au jardin. M. de Champbaudier était pour elle plein de mansuétude ; il souriait à tous ses caprices, et, quoi qu'elle s'avisât de
dire ou de faire, n'y trouvait jamais à reprendre. Mon oncle ne m'avait pas trompé, c'était un homme délicieux. Dans mon ivresse, j'avais tout oublié, je ne savais plus rien ; je ne voyais plus qu'elle, il n'y avait plus qu'elle pour moi dans l'univers : tout le reste n'était, âmes yeux, qu'ombres, fantômes, illusions. Je la voyais en toute liberté ; sa beauté n'avait rien de farouche ni d'imposant; je pouvais supposer, sans trop de présomption, que ma présence ne lui déplaisait pas. Eh I bien, vers le milieu d'octobre, je n'étais pas plus avancé que le jour de son arrivée. C'est qu'en vérité elle n'était, dans son abandon, ni coquette ni provoquante; la mobilité de son esprit la défendait mieux que n'aurait pu le faire la pruderie la plus consommée; sa familiarité môme déroutait ia passion plutôt qu'elle ne l'encourageait, et vingt fois moa secret avait brûlé mes lèvres sans réussir à s'échapper. Je m'indignais contre moimême, je me demandais si je la laisserais partir sans emporter au moins l'aveu de mon amour. Chaque matin, je remettais au soir, le soir au lendemain, et le lendemain me retrouvait aussi entreprenant que ia veille.
jQxijç^V^, l'étais se.v^e avec elle, s^r un petit J^ sltui^ ayi p^ied ^e la jaxonX^gix^, à quelques portéfiia àe fusil de 1^ ]^ôsegi*ajie. M. de Champbaudie;* avaii grand gouci de sa peau, ejja'étaitpas lnomme^ J*e?cposer pjlus voloptieirs k l'eau qi^'au feu; il était resté prjjidffflnjiejpt p\^ la rive , eu compagnie ^e ip.Qo Qpcle^ ,qf^ n'ayj^ pas dç son côté uit goût bie^ p^Or uoncé pour les exci^^sipjçis nautiques, genriette, — qu'ojii i9!e<!tt éto,i;^i($ si fi^ ;n'eût dit alors ^ne ce 9'4tfiitt ^Ânt là ip |flus ^si^aye 4es ponpiçl — peçrjie,tte ay^t .exprimé le à4^j^e Jftyire Je .toyf du Jac e;p ^?it^ftç^ ,flJ #01^ ^tiftii^ p^vl^j^ jtoiis ^ei^x.
l-es -j^iîftlP^Siad^ sur y^eaj^ portent à la rôve^'^e les native? j^ i^QiR3 r^%(9|i^es. Nouç étions partis gaicr i^iei^ ^Jl^ riftpt, et npiQJi rjant;, comme elle, de ma
maladresse à gouverner notre embarcation; en moins d'une heure, le rire et le babil s'étaient éteints, une vague tristesse nous avait gagnés insensiblement l'un et l'autre. C'était par un de ces derniers soleiis qui ont tant de douceur et de mélancolie. L'air était tiède, le ciel un peu voilé, le lac uni et bleu comme une nappe de lapis. Nous gardions un profond silence. Elle se tenait assise en lace de moi, dans une attitude recueillie qui ne lui était pas habituelle ; je ne ramais plus, je la regardais, tandis que la barque, poussée par un courant, allait s'échouer sur le sable d'une anse creusée dans le rocher et qu'abritait un taillis de chênes. Nous étions à depuis quelques instants, et je croyais sentir le trouole dé mon cœur passer peu à peu dans le sien. Je ne sais plus comment cela se fit : je pris sa main, j'osai lui dire enfin que je l'aimais. J'étais sincère, je dus être éloquent. Je m'attendais à ce qu'aux premiers mots elle m'interrompît par un de ces éclats d'implacable gaieté qui désarçonnent la passion plus sûrement que le dédain ou la colère : il n'en fut rien. Elle avait laissé sa main dans les miennes, et, grave comme une jeune
BANS LÀ KÀGISTRiLTURE. 31
mère, elle m'écoutait d'im air triste et doux.
— Monsieur Paul, répliqua-t-elie d'un accent pénétré, je mentirais en vous disant que je me tiens pour offensée. Non, je suis touchée, au contraire, des sentiments que vous m'exprimez; je le suis d'autant plus que je n'ai rien fait pour les mériter. Permettez-moi de m'acquitter en bons conseils. Il faut en rester là, monsieur Paul 1 Mon devoir est de vous arrêter au début d'une aventure où je ne saurais vous suivre, et qui pourtant vous mènerait plus loin que vous ne le voudriez peut-être. Prenez garde ! Oubliez ce que vous m'avez dit, n'y revenez jamais ! M. de Ghampbaudier est plus ombrageux, plus clairvoyant qu'il n'en a l'air, et... vous ne It connaissez pas.
— Me tuera-t-il? demandai-je en souriant.
— Prenez garde! prenez garde I répéta-t-elle avec une étrange insistance : c'est plus sérieux que vous ne le pensez.
— Enfin, me tùera-t-il?... Eh bien, qu'il me tuef m'écriai-je.
— Oh ! il ne vous tuera pas, dit-elle doucement,
HdoncI
38 ra DiBBT
Et» après ud mon^dt dli^taik^ d'an Um bref et d'ane voix ferme :
«- U ne vous toera p»^ monsieoT Paul; mais, tant ^'ii vivra, il vous poarsiwn de sa haine, et partout, à toute heure, tous la sentirez, veillant à vos côtés. Il ne vous tueia pas, mais il î^o«s £r»ppera, fsr des vdes ténébreuses, dms votre carrière; dans votre considération, dans vos amitiés les plus chères^ dans vos affecticHis les plus innocentes. Il ne vous tuera |ms; mais il s^a dans votre destinée comme un de ces insectes invisàUes*^ accomplissent dans Tombre et le sitence leur travail destnicteur. Si ime ^^ii^ràce ifi^révue vous atteîot, ne cbercbeE pas d'où le coup part, c'est lai qai Taura machinée ; si vous subissez une défection, c'est lui qm l'aura provoquée; SI tiiMU; à coup te sol où vous marchez tremble et s'effiondre sôos vos {âeds, c*e^ lui qui l'aura miné sourdefi^nt. lé te connais, moi, je M ^ni à l'œuvre. Malheur à qui le heurte 1 malheur i ^i l'offense I malheur à qui Im fait obstacle 1 C'est tine belle âme, allez, et moi, je suis une heureuse femme.
fin achevait ces Bioty, «a voix, s^était brisée dans un sanglot : elle pleurait, et de ses dents elle dé*
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ohifsift Mû ffiouehûif. Je iaâsm «es mains, j'aurais éUÊÊé ma^ pour avoir le drek desécb^ sous mes iènes les pleurs ipà baignaient sob visage.
— fit moi, distis-je, quiTcms croyais heureuse!
— Je siûs foile, j'ai tort de tgq» dire tout cela» rq^t-elie en passant son mcochoir sur ses yeux. J'ai tort, c'est JsaL fl y a des eboses qa^e feirnne ne doit jamais dire, alors même ^e tout le monde les «onnalt. C'est la premiâro fois ^e cela m'arrîre» Vous êtes jeune, vous entres dans la lie avee toute llneipérience, tostf Tentrainemei^ de votre âge, il m'a semblé cpie je devais vous avertir. Vous ne mo m^^rises pas, monsieur Paul f
Ce ^e je répondais, vous le devines sans peine» Ces révélations mattendues, œ beau sein gonflé de sanglots, rimmolation de sa jeunesse, dont j'avais pu éooter jusque4à, dont je ne doutais plus à cette benre, étaient autant de séductions nouvdles : je l'avais aimée dans son enjonement, et je l'adorais dans ses larmes»
-^ Laissez-nMH vous aimer, hd disats^e. Que me fût, à moi, la haine de cet homiDe? Je vous aimerai tant qu'A votre tour, vous m'àîmercs pinsArétre.
40 UN d£but
— Non, monsieur Paul, non, répondit-elle, et si vous avez pour moi une affection sincère, vous ne devez point souhaiter que je vous aime. Je ne suis pas heureuse, mais Dieu fait bien tout ce qu'il fait, Dieu connaissait le sort qui m'était réservé, et, dans sa bonté, il m'a créée d'essence mobile et légère. Je me suis appliquée à perfectionner son œuvre ; vous avez pu voir que je n'y ai pas trop mal réussi. Voilà comment j'ai surnagé où d'autres, à ma place, se seraient englouties. Des qualités sérieuses m'auraient servie moins bien que mes travers : béni donc soit Dieu qui m'a' faite ainsi ! À défaut de bonheur, j'ai les petits profits de ma frivolité. Tout me distrait, un rien m'amuse. Je cours aux joies qui se jouent à la surface de la vie : si elles ne sont ni profondes ni enivrantes, elles ne coûtent ni remords ni regrets. Enfin, et surtout, je suis libre : il y a dans mon cœur un sentiment qui me venge et qui m'affiranchit. L'homme à qui j'ai été livrée sent un juge dans sa victime : j'échappe à s& domination, et, malgré lui, il subit la mienne. Jç suis libre, mais à la condition de ne point donoer prise au joug qui reste suspendu sur ma tôte, et qui
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m'écraserait. Si j'aimais, si j'avais le malheur d'aimer, il le saurait bien vite, les rôles seraient intervertisy ma chute le relèverait, et sous un pareil maître, juste ciel I sous un pareil maître qui aurait le droit de se dire outragé, que deviendrais-je?une esclave avilie. Allons, monsieur Paul, ajouta-t-elle en se levant et changeant brusquement de ton, laissons là l'amour, et soyons amis I Vn instant, vous avez cru que vous m'aimiez : c'est ce bateau qui a causé votre illusion. Vous aurez pris cet étang pour le lac de Genève, ces rochers pour ceux deMeillerie, et vous m'avez &it llionneur devoir en moi Julie d'Etange. Venez, partons, retournons par terre, puisque les promenades sur l'eau peuvent vous égarer à ce point.
Elle avait sauté du bateau sur le sable, et déjà elle gravissait de roche en.roche, pendant que moi, debout, immobile à la môme place, je la suivais des yeux, confus comme un enfant qui voit Toiseau qu'il comptait mettre en cage glisser entre ses doigts et s'envoler en sifflant.
— Eh bien, Saint-Preux, venez-vous? cria-t-elle.
Je la rejoignis, et nous revînmes par la berge. J'essayai vainement, durant le trajet, de ressaisir
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Télrange créaluse; etet ^ peine â eBe parafannstse someair de ki seèw qai vtmit ée se passer eolro nous. Le joor baissait ; qwutd dobs arrivimesv il était onit ctoee* Axt moment de franchir ta griRs^ eHe se reteiKiia et me tenifit ta maio,
— Âdâea ! dift^e. Garées ub bon sonrenir é9 moi. Je n'ouUierai pas cette journée , el vofre afiûltë aie sera tmyonrs cbëre.
Je dierchai à la rclennr ; j^Mirris tes bras pcmt r^daeer et l'attirer contre mon cœur : elle cmxi^ éé^k le lomg de ravemie.
Nous étioasy en Feutrant, plu;? agites, elle et mm^ qu'il n'eM couyoiu de le laisser paraître. lignons l'art de fendre et me sentais contraint, embarrassé. Henriette, ma%ré ses eSiHis pour reprendre son apUnnb et sa sdvémté^ awt encore quelque ekose cFému dans la Tdx, et il était aisé de ¥oir que ses Jolis yeux awenl plesré. Hkm oncle ne s*âper(ut de rien : c'^ait un eB&nty mon bon oncle. En revanche, le président avait le frcmt soucteux, et, pendfflPit le dinar, à la ebrté rabattue de la lampe, je rasoarquai quil nous observait d*Qn regard oblique et défiant De mon cdté, jeTezaminais avec
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une attenlion sérieuse, et j'étais frappé, pour la première fois, de la laideur morale empreinte sur la figure de cet homme. Je l'examinais, et, comme un hideux palimpseste, sous Ghampbaudier je décou- Trais Maugars. Des gens épris du pittoresque diraient qu'il avait l'œil saillant du crapaud et la bouche de la vipère... Non I Sa face était tout simplement l'enseigne d'une âme basse; elle éclairait d'un jour sinistre les avertissements que j'avais reçus, et, franchement, je fus épouvanté. J'aurais fait bon marché de moi-môme. Ce n'était pas de moi qu'il s'agissait, mais de l'aimable et charmante femme qui portait si légèrement le fardeau de sa destinée. Je ne pouvais être dans sa vie qu'un élé*^ ment de trouble ou de malheur. Je n'hésitai pas, ma résolution était prise. H me semblait que l'adieu qu'elle m'avait jeté me traçait mon devoir. Je m'éloignerais, je quitterais la Roseraie : tout me le commandait, tout m'en faisait une loi, tout me criait que je ne devais pas, que je ne pouvais plus rester. Et je restai, pourtant! Vous allez apprendre quelles furent les conséquences de mon indécision et de ma lâcheté.
A l'époque de mon séjour à la Roseraie, les campagnes du Dauphiné offraient moins de sécurité que vous ne seriez en droit de le supposer, d'après les allures de ce récit. La haine de l'étranger, l'humiliation de la France envahie étaient profondes dans ce département frontière où l'Empereur, à son retour . de rUe d'Elbe, avait commencé la marche triomphale qui ne devait s'arrêter qu'à Paris. Au printemps de 1816, un mouvement insurrectionnel échouait aux portes de Grenoble. Ce n'était qu'une échauffourée, un rassemblement de paysans qu'on reçut, à coup de iîisil et qui se seraient dispersés d'eux-mêmes, si l'autorité, mieux avisée, se fût contentée de fermer les portes de la ville ; les réactions sanglantes qui s'en étaient suivies avaient