‹ Un début dans la magistratureChapitre 6 sur 12 · G UN DÉBUT · texte numérisé non relu

G UN DÉBUT

achevé d'exaspérer les populations rurales. A tant de causes d'agitation étaient venues se joindre la disette et la famine. Les ressources étaient épuisées, rhiver s'avançait menaçant, et ces montagnes, où je ne rêvais qu'amour et tendresses mutuelles, se remplissaient de sourdes colères. Plus d'une fois, dans mes excursions au delà des limites fixées par mon oncle, il m'était arrivé de rencontrer des figures" qui n'avaient rien de rassurant. Nous vivions en paix à la Roseraie et aux alentours ; mais, à quelques lieues de là, il y avait des zones malsaines où la politique, la misère et la faim servaient de prétextes à tous les excès, et où il n'eût pas été prudent de s'aventurer à la brune. Nous vivions en paix, mais nous entendions parler fréquemment de pil* lage, de brigandage, d'attaques à main armée ; on se barricadait le soir, et le mot d'ordre était de tirer inipitoyablement sur tout individu qui s'introduirait ou chercherait à s'introduire de nuit dans l'enclos de la propriété. Il n'est milieu, si tqurmenté qo*il soit, où l'esprit ne finisse par s'acelimater ; d'ai)^ leurs, en ces temps malheureux, il n'y avait pas un coin du territoire qui ne îùA en proie aux mêmes

agitations. Nos dUtractions en soafiraient peu, nos habitudes s'en resseatiôeiit à peine. Le danger sûik* riait à l'iniagination d^Heoriette, et M. de Cbampbaudier lui-même ea avait pris bravement son parti. Pepuis qp!im> a'^ntpetenait d'assas»nats eommis ilans la contrée, il n'aimail pas à perdre de vue le toit de son bâte» et un tour de jardin loi semblait préférable aux longues chevauchées; il comptait sur les procbaines assises peur dcmner une entière sa* tisfâction à ses instincts beUiqueuz.

Je n'avais pas quitté la place » ainsi que je me rétais promis et e(»mae j'aurais dû le faire. Au moment d'accomplir ma résolution, le courage m'avait manqué. Cependant la place n'était plus tenable ; J'avais perdu le bonheur de ma vie pour avoir voulu y porter la main. Henriette n'avait pas recouvré complètement sa liberté d'aUmres; je restais gêné dans mon attitude, M. de Champbaudier nous sur^ veillait, et, sous son air obséquieux, sous ses ma-^ nières cauteleuses, je sentais germer et je voyais poindre la haine. Pour concilier deux choses incc»h ciliables, la passion qui nue retenait et le devoir qui m'ordonnent de m'éloigner, j'avais annoncé qu'tin

48 VJX DfBUT '

travail important, trop longtemps différé, m'obIf« geait ^d'aller à Grenoble. Je partais le matin; seulement, au lieu de me rendre à la ville, je m'enfonçais dans le pays, et je m'abandonnais librement à tous les mouvements de mon âme. Je n'attendais rien, je n'espérais rien, et n'avais pas même la consolation de me savoir aimé; j'aimais, et n'en demandais pas davantage. J'aimais, ef, hors d'Henriette, il n'était pas de joies, pas de félicités contre lesquelles j'eusse consenti à échanger le mal que j'endurais. Ces premiers désespoirs de la jeunesse ont une âpre saveur, ont une volupté sauvage que regrette plus tard l'amour heureux et satisfait. Je parcourais, triste et désolé, les belles solitudes que nous avions visitées ensemble. Je retrouvais partout son image; je cherchais partout la trace de ses pas. Je m'arrêtais dans les fermes où nous nous étions reposés tous deux ; les sites qu'elle avait traversés étaient encore éclairés, à mes yeux, de sa grâce et de son sourire. ïe rentrais à la nuit, et j'achevais la soirée auprèr d'elle. Notre intimité n'avait plus l'abandon ni le charme des premiers jours, un regard jaloux nous épiait ; mais, en secret, je m'enivrais de sa présence, et ces quel-

DANS Lk MAGISTRATURE. 49

ques heures, malgré la contrainte qui pesait sur nous, étaient le prix de ma journée.

Un jour, la date en est restée gravée dans ma mémoire, c'était le i5 octobre, j'avais poussé ma course plus loin que d'habitude, vers des régions où je m'aventurais pour la première fois. En revenant le soir^ je m'égarai. Je suivais depuis près d'une heure un sentier creusé dans le roc , bordé d'un côté par des précipices, de l'autre par une forêt de sapins qui escaladaient la montagne comme une armée de noirs géants. J'avançais lentement, la nuit tombait, le lieu était sinistre. A l'extrémité du déûlé, un homme que je n'avais pas aperçu se jeta à la tête de mon cheval, et me demanda classiquement la bourse on la vie. Le drôle était sincère ; le pistolet qu'il tenait au poing témoignait de sa bonne foi. La réponse ne fut ni moins nette ni moins franche que la requête : je lui coupai la figure d'un coup de cravache, et j'enfonçai jusqu'au vif l'acier de mes éperons dans le ventre de ma monture, qui s'enleva sur ses jarrets. Au même instant un éclair me frappa au visage, un coup de feu partit à mes oreilles, je me vis enveloppé d'un nuage de fumée. Ces choses;jlà se

50 UN ȃDUT

passent en moins de temps qu'il n'en faut pour les raconter. Je n'étais pas atteint, mon cheval fit un bond terrible, un galop furieux m'emporta. J'avais pris ma eravache entre mes dents et plongé la main dans un de mes arçcms : je me retournai comme un Scythe, el, pour racquit de ma conscience, je tirai À tout hasard sur le bandit qui disparaissait dans le bois. Cela fait, pour plus de sûreté et en cas de nou- 'velle attaque, je glissai mon second pistolet dans ht poche extérieure de ma veste de chasse, puis, sans essayer de ralentir ou de diriger Tanimal effaré qui dévorait l'espace, je lui laissai le soin de retrouver sa route et de me ramener au logis.

Une heure après, j'enfilais l'avenue à bride avalée. Les fenêtres du château étaient éclairées brillamment; des voitures dételées et de toute sorte encombraient la terrasse ; il y avait dans l'air des senteurs de gsda. Je me souvins que mon oncle avait, ce jour même, à dîner toute là Cour royale de Grenoble : j'arrivais en retard, on était à table.

Je m'habillai à la bâte, et, à peine remis, je passai dans la salle à manger où se trouvaient rassemblés une douzaine de eonvives. J'étais encore d'une pè-

DANS LA XAGIST&ATURE. ol

leur ItTicie; mon aiirée ail le succès d'une appari- X'mn. Madame de Cbamphaudter m'ap^^ut la première ; elle nudtiisa mal un moiiTem«it d'effroi.

— Ah l mcm lAeta^ qu'a donc M. Paul? dit-elle à iBoa onela, en se pe&cluait vers lui.

J'étais décidé à passer sous silence la rencontre que j'avais faite« Dws son égoîsme, b passion n'admet qu'elle au monde; elle a horreur de tout ce qui pourrait la distrsdre ou la détourner d'elle-même. Les préoccupations au sein desquelles je vivais absorbé se seraient accommodées difficilement des ennuis et des tracas que n'eût pas manqué de me susciter une pareille affisdre; en outre, il eût fallu confesser l'existence enmnte et solitaire que je me* nais depuis quelques jonra^ et comment l'aurais-je expliquée? J'étais pris déjà dans un engrenage de mensonges et de réticences. Je rassurai mon onde xi\ m'excusai de mon mieux. Je m'étais oublié, j'a* \ais brûlé la route, mon cheval s*était emporté. Cela dit aussi brièmnmt qoe possible, j'allai m'asseoir an bout de la table, à la place qui m'élit réservée, "ct, pour me réconforter, je bus. coup sur coup deux ou trois Terres de vin d'Espagne*

52 uir d£but

Je ne me donne pas pour un héros; cependant, je tiens à vous dire que l'espèce de prostration où j'étais en arrivant provenait uniquement de la course effrénée que j'avais fournie; l'émotion du danger n'y entrait pour rien. Cette émotion, je ne l'éprouvai qu'après coup, en me retrouvant en présence d'Henriette ; ce fut seulement en la revoyant que je mesurai dans toute son étendue le péril auquel j'avais échappé. A la pensée qu'il s'en était fallu si peu que je ne la revisse jamais, j'eus peur, et, par je ne sais quelle hallucination d'épouvante rétrospective, je me sentis roulant au fond d'un ravin, avec une balle dans la tête. Ce ne fut qu'un instant, et, brusquement, sans transition, je passai des affres de la mort à l'enivrement de la vie. Je vivais, j'étais jeune, j'aimais ! Jamais Henriette ne m'avait paru si jolie, jamaisje n'avais été, comme à cette heure, enveloppé du rayonnement de sa beauté. II y. avait là d'autres femmes jeunes et belles ; je ne voyais, je n'entendais qu'elle. Elle m'observait d'un air inquiet ; je jouissais délicieusement du trouble qu'elle ne cherchait pas à cacher, et qui me la rendait plus chère. Une réaction violente se faisait en moi. L'atmospbèro

de lâ salle, Téclat des lumières, le parfum des vins, le bruit confus des entretiens, tout se réunissait pour surexciter mon cerveau. J'en arrivai bientôt à un état d'exaltation fiévreuse dont j'avais conscience et que je m'efforçais en vain de contenir : j'étais emporté par une sorte de vertige, comme, une heure auparavant, par le galop de mon cheval. Une fois" encore j'oubliai tout, ma carrière, ma position, les conseils de mon père, les traditions de ma famille, le tribunal de Saint-Marcel, M. de Champbaudier, les avertissements ^'Henriette. Rien de tout cela n'existait plus, n'avait jamais existé pour moi; je vivais, j'étais jeune et j'aimais I

Au salon, pendant qu'on prenait le café, je me trouvai seul un instant avec elle dans l'embrasure d'une fenêtre.

— Qu'avez-vous ? que s'est-il passé? demanda* t-elle aussitôt d'un ton presque impérieux.

— Rien, lui dis-je.

— Vous me trompez.

Et comme elle insistait, je ne résistai pas à la fantaisie d'éprouver son cœur.

— Eh bien, répliquai-je, puisque vous voulez le sa-

^4 im siBUT

voir, j'ai été attaqué, on a tiré sur moi... Voilà tout  son tour, elle deviat pAIe eonfflie la mort.

— Voilà tout l voilà tottt ! répéla-t-elle d^une voix tremblante. A votre avis, ce R'est pas assez... Vous regrettez ^'oa ne vous ait pas tué.

— Non, vraiment ! m'éeriai-je, car je seds à présent plus que jamais tout le prix de la vie... Si jV vaiji été tué pourtant eela vous eût donc fût quelque chose?

— Oh I taisca-vous, taisez-vous ! dit-elle avec un accent profond et passionné.

Je n'attendis pas la fin de la soirée ; eomifte un joueur qui s'enfuit pour compter son or, j'allai m^efifermer dans ma chambre, et là, je m'abîmai dans la contemplation de mon bonheur. Aimé, j'étais aiméî Tout me Tavait dit, je n'en pouvais douter: son effroi, sa pâleur, l'émotion de sa v<^, la fiamme de son regard, tout l'avait trahie, tout m'avait dit qu'elle m'aimait.

Mon bonheur, hélas I fut de courte durée. Il y avait sur le marbre d'un goéridon plusieurs lettres à mon îidresse, arrivées par le courrier du jour, et que, ilaus mon agitation, je n'avais pas remarquées d'»-

DANS LA VAâlSTRÂTURE. 55

bord; «i Iesaperoefaiit,)e.nfi pus me défendre d'un sentiment d'appréhensm, oomme ai je voyais dans ckaeime d'dles ime Konace de la destinée. Je me décidai enin à les (mvm, et, ea les passant en re* vue^ mes jesK rencontrèrent l'écritiure de mon père : je Inssonfiai, mon eenr se semu Ainsi que le style» i'é€ritore^ e!e8t l'homme: droite ferme, arrêtée^ celle de rxioa père amit je. ne sais quoi d'impératif et d^akisoln q«î me frappait pour la pt ^»ière f(MS. Je lirisai lecacket, et je fiisattéfé : avec la ooneisioii, avee la pféeîsioa é'va. anAt, U m'^adt enjoint de partir siii4e^li»nm po«r me rendre à Paris.

J'avais été ékvd eooune cm l'est larement smjourà!hày dans les principes d*iine somnissîon rigoiH reitse à l'antorité paèetneHe : si mo» père é^t mon ami, il n'était pas mon camarade, el tout en moi pUjait devant im ordre teiaBé de iuL Je n'eus pas même la pensAc d'un ajouracm^nL La malle-poste parlait le malin de (ken(d>le ; il ^it minent, je n'avais plus que quelques bou'es à passer sous ce toit où resterait ma vie. Deimis lengteofe^ déjà la Cour royale avait repris le èbemin de la ville ; j'éveillai iQon onelev je lui & adieQ^ p»& je revins poinr f^re

mes préparatifs de départ. J'obéissais, mais en frémissant; j'obéissais, mais, en rongeant mon frein. Aveuglement de la passion I j'aurais dû le bénir, cet ordre de mon père, qui, en me rappelant, en me forçant à m'éloigner, coupait court à mes entraîne* ments, mettait fin à mes défaillances, et m'arrachait victorieusement à l'abîme où je m'enfonçais de plus en plus ; c'était mon salut, c'était surtout le salut d'Henriette : j'aurais dû le bénir comme un bienfait, comme une intervention de la Providence. Eh bien, non ! Je ne sentais, je ne comprenais qu'une chose : j'étais aimé et je partais ! elle m'aimait et je la quittais ! je partais sans avoir recueilli sur ses lèvres l'aveu de sa tendresse ! je la quittais sans lui laisser^ dans une dernière entrevue, mon &me tout entière l J'avais la tête en feu, j'étais ivre de désespoir.

J'habitais au rez-de-chaussée; résolu à ne pas^ me coucher, j'ouvris ma croisée et descendis sur la ierrasse. Il faisait une nuit splendide : la lune, ronde et pleine, avait gagné le haut du ciel. Un calme universel régnait autour de moi, le calme des nuits sereines. Tout reposait; la maison était ensevelie dans le silence du sommeil. Seule, Henriette veillait; sa

DANS LA KAGISTRATURE. 57

lampe brûlait encore. La chambre qu'elle occupait était située au premier étage, presque au-dessus de la mienne, à l'angle de la façade; celle de M. de Champbaudier, au même étage, à l'angle opposé ; les deux appartements séparés par une vaste pièce qui servait de salon commun. Que de fois, à pareille heure, caché dans un massif J'avais suivi d'un CBil éperdu les évolutions de son ombre sur. les rideaux ! Que de fois aussi, dès l'aube naissante, ^'étais venu à la môme place épier le moment où elle paraissait à sa fenêtre, rose , blanche et souriante comme un gai rayon du matin ! Maintenant je lui adressais,, dans mon cœur, un adieu suprême, un adieu désolé.

J'étais là, les pieds scellés au sol, les yeux fixés sur ses vitres, quand je vis soudain les rideaux s'agiter, et Henriette, comme si elle obéissait à une évocation mystérieuse, vint, doux Ëmtôme, s'accouder au balcon. Elle était enveloppée d'une pelisse; ses cheveux, à moitié délEdts, s'enroulaient autour de son cou et tombaient en désordre sur ses épaules. Elle demeura quelque temps absorbée dans une rêverie profonde. Elle avait à la main le bouquet

58 iTH MBirr

d'arrière-saison qu'eUe portait à la soirée : tout à ceup, elle y plongea son duumant lisage, et j'entendis gu'eUe plenrait. En relevant la tête, eHe m'aperçot : son regard resta attaché sur moi. Noos nous taisions ; pas une parole ne fut prononcée. An premier mouvement qu'elle fit poor se retirer, je murmurai son nom et j'étendis les faras vers elle : elle mit un doigt sur fÉaL boudie, laissa tomber son bouquet et rentra.

Ici, mon jeune ami, que se passa^t41 en moi? C'est à vous de me l'expliquer; mon sang, glaoé par Tàge, ne peut plus le comprendre. Tant d^rootions ressenties en si peu de temps m'avaient jeté dans un état indescriptible: j'avais perdu la conscieince de moimême, je ne me possédais plus. Que vous diras-je? La croisée d'Henriette vesCait ^Ir'onvale : c'était une fiiscination* Je devins complètement fon. Un démon me ponsak : je m'élançai contre la hqaàe^ je m'accrochai «uc refends^ je me suspendis aux moulures, je me cfampoonnî à toutes les arties, et, avant que j'eusse songé seulement à me rendra «ompte de l'acte insensé auquel je me livrais, j'arrivai, comme dans un lAve, jusqu'à la hauteur du balcon.^

DANS UL mAGISÏRATURE. 59

Au mcmiettt où je me disposais à le franchir^ Henriette épouvantée se précipita au-devant de moi. -^ Malfaeureazl irms me perdez, dit-elle.

Puis, par un brusqu«. mouvement, elle prit ma

tête entre ses mains et elle la couvrit de baisers.

'^ Et mdntenafyt, ajoota-l-elle , va-t-^n I va4-en f et ne le tue pas I

J'étais le plus ioiiocent, le plus candid^es séducteurs. Une résistance farouche eût achevé de m^exaspérer : chose étrange ! ee fut le contact de ses lèvres qm m'apaisa. Je m'en allais, j'en atteste le ciel î J'étais encore à l'âge béni où l'amour se contente de peu : je m'en allais, satisfait du prix qui venait de m'dtre octroyé, <pia&d j'entendis le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait : c'était oelle de M. de €hampbaudier. Henriette s'enfuit, je n'eus que le temps d'enjamber la balustrade, et jeme je^ dans sa chambre

A cet endroit de son récit, BL de R... s'iUk int^rompu : un pâle sottrirek, teiet des jcÂes perdues, erra un instant sur ses lèvres, ane laenr atleodrie éclaira ses tempes, et, comme ai la fée dn scnivenir Peut touché de sa baguette enchantée, il tomba dans

^ UN d£but

une méditation silencieuse que n'osa point troublet son jeune confident.

Au bout de quelques minutes, il reprenait asseï gaiement :

Ce n'est pas tout que d'escalader les balcons : une fois monté, il faut en descendre. J'ignore comment s'y prenait Romeo; mais je tiens pour certain que les balcons du palais Capulet à Vérone étaient moins rudes à la descente que ceux du petit castel de mon oncle en Dauphiné. A Dieu ne plaise, ô mon enfant, que je pense à railleries souvenirs de ma jeunesse! Il est bon pourtant que vous sachiez dans quelles réalités vulgaires ou terribles peuvent s'achever ces folles équipées, si poétiques en leurs commencements.

L'alouette ne chantait pas; l'aube était loin encore de l'horizon ; M. de Champbaudier avait refermé sa croisée, et je m'en allais par où j'étais venu, descendant pied à pied, les mains déchirées et les ongles brisés, la route périlleuse que j'avais gravie • si facilement. C'est l'image des joies que donné la passion : on y arrive d'un bond et enivré ; on en re-

dahs la magistrature. G1

vient meurtri et tout saignant. Pour que rien ne manquât aux difficultés du retour, un brouillard léger, transparent, mais humide, s'était élevé de terre et avait trempé les arêtes qui, à chaque instant, se dérobaient à mon étreinte. Vingt fois , de guerre lasse, j*eus la pensée de me laisser choir, au risque de me rompre les os; la crainte de compromettre Henriette relevait mes forces, ranimait mon courage, et je m'incrustais dans la pierre. Si l'homme appliquait au bien la moitié seulement de l'énergie qu'il déploie dans le mal, où n'atteindrait-il pas? Enfin, après bien d€S péripéties, j'entrevoyais le port. Encore un effort, et j'étais sauvé! Je commençais à respirer, quand tout à coup mon pied glissa, et je fis un mouvement violent, désordonné, pour me rattraper à une des saillies. Puissances du ciel I je crus entendre, en ce moment, la trompette du jugement dernier. Une détonation formidable avait retenti, et, répercutée par les échos de la montagne, roulait, comme un tonnerre, dans le silence delà nuit. C'était l'explosion d'une arme à feu : le coup était parti tout près de moi. Henriette jeta un grand

cri, et je tombai sur le pavé.

J*tois tombé sans me taire aucun mal ; je me relend, convaiiica qu'on m'avait pris pour un malfaî* teor et ipi'tm venait de tirer sur moi. En moins d'une minute, toute la maison fot en l'air: les abois forceitfs des chiens qni s'étaient élancés de leurs nUdies auraiei^ suffi ]>our y jeter l'alarme et pour la réveiller de la cave au gremer. Les vitres s'édairaient; les lumite^ couraient dans les appartements ; m visage eSaré se mcmtrait à chaque ouverture. Bé^ M. de CSiampbaudier s'était précipité chez sa femme, et j'entendis ipi'elle disait, folle de terreur et de dései^mr :

— n est tué 1 il est tuéi Qui est-ce qui l'a tué?

Ce qu'il v^omlit ne vint pas jusqu'à moi. Elle

Page 1