‹ Un début dans la magistratureChapitre 7 sur 12 · ON DEBUT · texte numérisé non relu

ON DEBUT

poussa un second cri , plus faible que le premier, et il me sembla que sa vie s'exhalail dans un profond soupir.

Cependant des pas tumultueux ébranlaient les marches de Tescalier; on tirait les verrous, on débarricadaît la porte; une immense rumeur remplissait le logis. J'étais toujours à la même place, hébété, stupide, anéanti, attendant que le ciel s'é* croulât sur ma tête, quand j'aperçus à mes pieds, gisant sur le sol, quelque chose qui reluisait. Je me Wssai machinalement et ramassai un pistolet dont le canon, tiède, encore, sentait la poudre fraîchement brûlée. Je retournais cette arme entre mes mains, je Texamlnais, je la reconnaissais. La pensée est plus rapide que Téclair: je compris tout. J'avais repris ma veste de chasse: le pistolet, vous vous en souvenez, qu'après l'attaque au coin du bois j'avais glissé dans la poche de cette veste, et que, par un funeste oubli, je n'avais pas songé à retirer, en était sorti violemment pendant que je descendais du balcon, et, en frappant le pavé, il était parti dans le choc. Puisque je n^avais pas été surpris comme un larron, tout n'était pas désespéré : avec un peu d'à-

dresse et beaucoup de mensonges, je pouvais sauver Henriette.

Les deux battants de la porte venaient de s'ouvrir avec fracas; tous les serviteurs, armés jusqu'aux dents, mon oncle et M. de Champbaudier en tôte, firent irruption sur la terrasse : M. le président et M. le conseiller dans un costume de nuit des plus galants, et qui m'eût égayé en toute autre rencontre. On m'entourait, tout le monde parlait en même temps, vingt questions m'assaillaient à la fois. M. de Champbar.dier seul se taisait : les mains enfoncées dans les poches de sa robe de chambre à ramages, il m'envisageait d'un œil inquisiteur qui ne promettait rien de bon.

l'avais ressaisi mes esprits; avec un aplomb, avec

une aisance dont je suis loin de me vanter» j'entamai

une explication qui, à défaut de vérité, ne manquait

pas de vraisemblance. Prêt à partir au point du

jour, je m'étais jeté sur mon lit, après avoir fermé

ma valise. Tout à coup, le sable avait crié sous un

pas furtif et rôdeur. Je m'étais élancé, j'avais sauté

sur la terrasse, et m'étais trouvé face à face avec un

homme de mine patibulaire, qui n'avait pu s'intro-

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duire qu'avec effraetioD oa par escalade. Â mesure que j'avançais dans mon récit, je sentais se développer en moi mie âiciiité d^nrention, un talent de composition et de mise en scène sur lequel je n'aorais x)as osé compter. A la clarté de la lune, j'avais vu rhomme comme en plein midi« Je doonai son signalement : collier de barbe rouge, cheveux roux en broussailles, sourcils touffus, taille courte et trapue, blouse de toile grise. A mon aspect, il avait fait un geste menaçant, un mouvement de béie fsiuve qui va se ruer sur sa proie. J'étais armé, je l'avais ajusté, mon coup de feu était parti alors qu'il montrait les talons, et, comme dernier trait de réalité, j'ajoutai que je pensais l'avoir atteint.

Cette relation présentait un tel caractère de vraisemblance .et de bonne foi, qu'il n'aurait pu venir à l'esprit de personne d'en suspecter la sincérité. M. dgChampbaudier pourtant ne paraissait pas bien convaincu : son gros œil plein de défiance restait rivé sur moi, et semblait chercher à lire jusqu'au fond de mes entrailles. Quand j'eus fini, on se porta, suivant mon indication, vers l'endroit par où le bandit s'était édiappé en se laissant glisser le tong

du mur. Eteurensem^t, la lune, en cet instant, se cachait derrière les monts; le brouillard épaississait, et Tobscarité croassante s'opposait à Tinspection des lieux.

— C'est bien, monmear, dit enfin le président qaij jusque-là, n'arait soufflé mot : nous Terrons cela au jour. Puisqu'un malfaiteur s'est introduit ici, il a dû laisser des traces de son passage : la justice informera. S'il est blessé, comme vous le pensez, il ne peut être loin : nos gens vont courir après lai. Dans tous les cas, grâce à votre sang-froid que j'admire, gr&ce surtout à la promptitude, à la sub* tilité de votre coup d'œil vraiment merveilleux, nous avons de toute sa personne un signalement si net, si précis, qu'il ne saurait se dérober longtemps aux recherches de l'autorité : je vous fais mon complimei^, mcmsienrl

£t làrdessus, aecoampagné de mon oncle qui se confondait en excuses ei s'exhalait en doléances, il se dirigea du côté de la maison, pendant qu'une demi-douzaine de serviteurs partaient, coomie des linùers, poiar- battre la campagne.

Qodle nuiti je notais pas au bout. Il était trop

clair que M. de Champbaudier n'acceptait pas comme paroles d'Évangile la petite histoire que je venais de débiter. M. de Champbaudier iQairait évidemment un mystère. Il n'aurait pu dire ce qui s'était passée mais il sentait qu'il s'était passé quelque chose que je ne disais pas. Il ne pouvait s'expliquer autrement que je ne l'expliquais moi-môme la détonation qui l'avait réveillé en sursaut ; mais un instinct l'avertissait, tous ses soupçons élevaient la voix pour lui crier que je le trompais. Il était impossible que, pendant la soirée, il n'eût pa£ remarqué mon trouble et celui d'Henriette. Quand il avait ouvert sa fenêtre, ce n'était pas pour consulter les astres : c'est qu'il avait perçu des bruits suspects. Enfin, l'état violent dans lequel il avait trouvé sa femme n'était p^s fait, il faut le reconnaître, pour le disposer à la crédulité. 11 n'était pas douteux qu'au lever du jour, M. de Champbaudier ne se rendit sur le théâtre du prétendu délit pour rechercher s'il en existaitréellement des traces: il s'agissait donc pour

moi de donner un corps à mes fictions, il s'agissait de fabriquer, à l'appui de mes mensonges, des

témoignages irrécusables, lumineux comme la vérité

J'avais regagné moD appartement, et j'attendais avec anxiété que la maison rentrât dans le repos d'où je l'avais tirée. Au bout d'une heure, tout était redevenu silencieux. Le brouillard avait redoublé d'intensité ; quoique avancée, la nuit sans lune et sans étoiles se prêtait à mes nobles desseins. Je sortis à pas de loup, et m'appliquai d'abord à érail- 1er le sable de distance en distance, en figurant la trace des longues enjambées d'un homme qui s'en* fuit. Les chiens qui avaient commencé par gronder, s'étaient tus en me reconnaissant. Je m'enfonçai dans le massif, j'en écartai les branches, j'en brisai quelques-unes. Je ne m'en tins pas là: je me laissai couler le long du mur, je le dégradai par places, j'éventrai la haie qui en défendait les abords. Aux alentours, je piétinai sur rheri)e, j'ouvris un passage à travers les ronces, ie foulai les broussailles, j'arasai les ajoncs. Ce glorieux travail accompli, je fis un long détour' et rentrai par la grille dont j'avais une clef. Comme je montais les degrés du perron, je me rencontrai néz à nez avec M. de Ghampbau* dier, plus blafard, plus livide que le jour qui se levait.

70 M DÉBtJT

— Encore sor pied, monsiear le substitut! ifit-il en me lançasit un regard loocfae el faove.

•- Oui, répliquai^e d*un toB dégagé : j'étais allé jusqu'à la grille pour voir si nos gens revenaient.

— C'est du sèie, monsieur, c'est du zèlel Vous êtes admirable en tout.

Notre entretien en demeura là. Mon départ Stait forcàuent ajourné ; rentré chez moi, le front collé contre nue vitre, j'eus la satisfaction de constata de vim le prompt effet de mes manoeuvres. M. de Cbampbaudier et mon oncle qui venait de se joindre à lui, sniTOent pas à pas les traces que j'avais simulées. A la hieur du crépuscule matinal, je les voyais s'avançant côte à côte, et courbés jusqu'à terre comme s'ils chereliaient dans le sable des améthystes et des émeraudes. Ployés en deux, les mains sur les ^noux, pareils à deux arcs de cercle parallèles, ils restaient en arrêt devant chaque empreinte, et on eût dit alors qu'ils retenaient leur haleine, de crainte d'en altérer les contours. Après un examen silencieux, ils se redressaient, ils péro^^ raient, ils gesticulaient, ils se baissaient de nouveau pour mieux considérer la chose. Entraînés par les

déeomrifftes qui se mnttiptiaie.nt, Us s'étùeat éloignés de plus en plus, ei avaient fini par disparaître dans la brume. Henrietia était sauvée, je le croyais du mfiti^; il ne s'agissait plus ^ue de la rassurer et de la prémunir coutre eUe-méJsae. Je la trouvai debcMit, en proie à une j^italion qui touchait au délire. Je Tapaisai, je la mis au cooirant de tout» je la supfdiai de we pafdcMDkner, je baisai ses mains dans un dernier adieu; puis» m'esçiisant de peur d'être surpris, j'allai lœ mêler aux groupes qui se £ûcmaieot sur la terrasse.

La nouvelle s'était déjà répasidae 4 ks serviieurs, lancés à la poursuite du bandit^ Tavaienl. semée partout sur leur chemin, dans les fermes et dans les bourgs. On accourait de toutes parts ; la stupeur était générale. En ^pteL tesD]^ vivions-nous I Qui pouvait se croire en sûireté, quaad la demeure oes magistrats eux-mêmes a'étût pafr à l'abri des entrepdse& eriimifôlles? Une maison ai bien. &mée. si bleu habtiée» si Men fcéfuestéel qui avait pour bûtes M. le jnrésident, M. le ecMiaeillery M. le substitut! où, quelques beurea avant Tattentat, touie la Cour royale de Grenoble festinait à la même tabiC,

72 rN DÉBUT

Il ne restait plus aux malfaiteurs qu*à s'introduire avec effraction ou par escalade dans les casernes de gendarmerie. On se pressait autour de moi ; je dus vingt fois redire mon récit, vingt fois répéter mes mensonges. Ce n'était rien encore. Mon oncle avait, dès le matin, dépêché un exprès à la ville ; dans l'après-midi, nous vîmes arriver en poste le procureur du roi, le juge d'instruction et le greffler du tribunal : l'action de la justice commençait. Nouvelle procession, nouvelles stations sur le théâtre du délit I Bref, je fis ma déposition, et, quand le greffler l'eut écrite, M. de Ghampbaudier, qui ne m'avait pas plus quitté que mon ombre, me présenta gracieusement une plume pour la signer. Ici, tous mes instincts se soulevèrent, ma conscience se révolta. Je pensais à mon père, à l'honneur de mon nom : je souhaitais que le sol s'entr'ouvrlt sous mes pieds; j'étais tenté de m'enfuir et d'aller me jeter dans risère. Cependant, debout et immobile devant moi, M. de Champbaudter me présentait la plume fatale. Je le regardais : je croyais voir le diable en personne. — Eh bien, monsieur?... dit-il enfin avec un exécrable sourire.

DANS LA MAGISTRATURB. 73

Je crus entendre la voix d'Henrielle qui me criait : Sauve-moi I sauve-moi !

Comme un homme qui se précipite tête baissée dans le gouffre qull ne peut éviter, je saisis la plume et je signai.

— Ce n'est pas tout, monsieur, reprit Tenragé président d'une voix mielleuse où perçait le venin, il reste encore à retrouver votre homme : il faut qu'il se retrouve, monsieur I

— Ma foi ! m'écriai-je assez vivement, c'est affaire à la police et à la gendarmerie royale. La montagne a des abris où il n'est pas aisé de pénétrer, ce ne serait pas le premier coquin qui aurait échappé à la justice.

— U faut qu'il se retrouve, monsieur ! Il le faut ! il le faut ! répéla-t-il avec une insistance qui fit courir un frisson dans mes os.

Je ne sais pas ce qui m'empêcha de lui sauter à la gorge et de l'étrangler sur place.

Etait-ce assez d'abaissement? assez d'abjection? asspz d'ignominie? Ainsi, moi, magistrat, je venais d'égarer, de mystifier, de bafouer la justice ! Moi qui, dans la poursuite des délits, me devais tout

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entier à la recherche, au respect, au triomphé de la vérité, je venais de forger tes preii'\^s d'un délit qui n'existait i>asl Voilà où j'en étais arrivé! Voilà, mon enfant, où on en arrive, une fois engagé dans les voies tortueuses qui s'écartent du droit chemin. On voulait n'y meUve que le pied, et tout au plus y faire un pas ou deux ; il est déjà trop tard pour en sortir. On s'y enfonce, on s'y empêtre, on s'y enir bourbe, et on s'en tire comme on peut, dégradé à ses propres yeux. J'étais rendu, j'avais hâte de m'arlacher à l'atmosphère empoisonnée où j'étoul^is depuis quelques heures. Ma présence à la Boseraie était désormais inutile; je pris congé dans la soirée, et j'allai coucher à Grenoble. Le lendemain, je partais pour Paris, le cœur noyé ^e honte et de dégoût.

vu

J'occapaîs seuHl&térieur de la maile-poste; mes réflexions étaient amères. Je n'emportais pas même avec moi la consolation d'avoir, au prix de ma dignité, assuré le repos d'Henriette. Je m'étais avili sans profit, je la laissais en proie aux soupçons de l'affreux président; je n'aurais été dans sa destinée qu'un surcroit de malûeur. J'étaié à bout de forces, mon corps et mon esprit ployaient sous une lassitude écrasante : je tombai peu à peu dans un acca« blement qui me délivra du supplice de mes pensées. Les relais succédaient aux relais, les horizons se renouvelaient, les paybages fuyaient le long de la route : affaissé sur moi-môme, c'est à peine si, dans l'état de torpeur où j'étais, je sentais vivre encore mon amdur. Vous Tavouerai-je? mon amour se

mourait de honte, lui aussi I L'amour est fier de sa nature, il respire difficilement dans les bas-fonds où je Tavais traîné. Combien de temps dura ce voyage? J'avais oublié quel en était le but, je ne comptais ni les nuits ni les jours. Pourquoi me trouvais-je dans celte boite roulante? Je ne le savais plus. Quels étaient les fleuves qui coupaient les vallées? quelles étaient les villes, bruyantes ou silencieuses, que je traversais au galop des chevaux? Tout m'était indifférent. Un matin, en mettant la tête hors du vasistas, je vis les tours de Notre-Dame qui se dressaient devant moi dans la bruine : je tressaillis comme si on m'eût arraché brusquement au sommeil, le sentiment de la réalité me ressaisit violemment tout entier. Mon père m'attendait, j'étais parti pour me rendre à son ordre: j'arrivais, dans une heure je serais devant lui. Pourquoi me rappelait-il? qu'avaitil à me dire? de quel front allais-je l'aborder? A chacune de ces questions, j'étais près de défaillir. Il faisait encore nuit quand la malle s'engouffra dans la cour de l'hôtel des postes. Je gagnai à pied le quartier retiré où j'avais grandi, et qui, dans Pans, était pour moi comme une patrie; à mesure que

j'en approchais, je ralentissais le pas. Je restai longtemps accoudé sur le parapet du Pont-Royal, regardant le cours de la Seine, écoutant le bruissement de l'eau sous les arches, sans pouvoir me décider à m'enfoncer dans la rue du Bac. J'errai longtemps aux abords de la rue du Cherche-Midi avant d'oser y pénétrer. Le mouvement de la ville commençait. De lourdes charrettes ébranlaient le pavé; VAngelus sonnait aux églises voisines; de confuses rumeurs s'éveillaient aux clartés de l'aube. J'avais passé et repassé dix fois, comme un proscrit, devant l'hôtel où habitait mon père. Je soulevai enfin le marteau de bronze : le bruit qu'il fit en retombant retentit dans mon cœur tmme un glas. Je poussai la porte massive; en me retrouvant dans cette demeure où j}t. jeunesse n'avait reçu que de bons exemples, je sentis redoubler mes remords et mon effroi. Fidèle à ses habitudes matinales , mon père était déjà dans son cabinet de travail. Il se leva gravement en me voyant entrer : ses traits avaient une expression sévère. Il me tendit froidement la main, je l'embrassai; j'étais plus mort que vif. — Vous êtes en retard de vingt-quatre heures,

78 UN DÉBur

dit-il; je vous attendais hier. Vous n'avez pas eu d'accident de route?

— Non, mon père. Hn incident imprévu et qui nécessitait ma présence, m'a forcé de rester chez mon oncle un jour de plus que je ne le devais.

— Je vous revois avec un visage fort défait, ajoutat-il en attachant sur moi un regard moins tendre qu'investigateur. Vous n'êtes pas souffrant? vous n'avez pas été malade?

— Non, mon père; c'est la fatigue du voyage.

— Vous ignorez pourquoi je vous ai rappelé?

•— Je ne m'en doute pas, mon père.

— Asseyez-vous, je vais vous l'apprendre.

Je me laissai tomber sur une chaise : j'aurais été plus à l'aise en cour d'assises, au banc des accusés. Après un moment de silence :

— Vous vous souvenez encore, j'aime à le croire, des conseils que je vous donnai la veille de votre départ pour Saint-Marcel?

•^ Je ne les ai point oubliés.

— Les avez-vous suivis?

Une sueur froide mouillait mes tempes, mon cœur ne battait plus, la vie m^abandonnait.

— Répondes, reprit-il, les avez-vous suivis?

— Je ne pense pas, répliquai-je d'une voix mourante, avoir failli à aucun de mes devoirs pendant le cours de ma première année judiciaire.

— Vous n'avez rien à vous reprocher?

— Rien, mon père.

— Vous en êtes sûr?

— J'oserais Taffirmer.

— D'où vient donc que le garde des sceaux m'a fait appeler pour me parler de vous?

— De moi, mon père !

— De vous. C'est à ma considération seule que vous n'êtes pas révoqué au début de votre carrière, ou tout au moins réprimandé officiellement.

J'étais perdu ! Dans l'eifarement de ma conscience, je m'imaginai que ma honte n'était déjà plus un mystère; je crus que le secret en avait transpiré, qu'elle était dans l'air, que le garde des sceaux était instruit de tout. Je voulais me jeter aux pieds de mon père, embrasser ses genoux et lui demander grâce : la stupeur m'avait changé en pierre.

Mon père poursuivit :

— • 11 paraîtrait, mon fils, que vous vous montrez

fort inconsidéré dans vos discours, sinon dans vos actions. 11 paraîtrait que vous ne vous gênez guère pour tenir en toute occasion des propos au moins déplacés dans la bouche d'un magistrat. Il paraîtrait, en un mot, que vous exprimez librement, hautement les opinions les plus hostiles au gouvernement actuel. Vous êtes signalé tout à la fois comme un révolutionnaire et comme un bonapartiste ; bref, vous êtes un ennemi du roi.

Je tombais des nues, mais singulièrement allégé : je me gardai de Tintërrompre. Dans un langage austère où respirait la plus haute raison, il discourut longuement sur l'attitude et les devoirs du magistrat à l'endroit des gouvernements. Il ne blâmait ni mes sympathies, ni mes regrets, ni mes préférences ; seulement, il entendait que le secret en demeurât au fond de mon cœur. Il estimait que le magistrat, non plus que le prêtre, ne doit se mêler à la politique; selon lui, la justice et la religion devaient se tenir au-dessus des partis, en dehors des passions, dans lés régions sereines. J'écoutais comme un homme qui, sur le point d'être passé par les armes, en serait quitte pour une homélie.

— Mon père ! m'écriai-je d'une voix assurée quand il eut fini, je n'ai qu'un mot à répondre aux réprimandes que TOUS m'adressez : je ne les ai point méritées. Je n'ai tenu aucun des propos qu'on me prête charitablement; je ne me suis départi, en au^ cune occasion, du respect que je dois au gouvernement qui m'emploie. Mon père, vous pouvez m'en croire. Je suis victime d'une dénonciation d'autant plus odieuse qu'elle est en môme temps une dénonciation et une calomnie.

«— Je vous crois, mon fils, je vous crois, répondit mon père avec sérénité. J'ai pu vous accuser d'étourderie; à Dien ne plaise que je m'abaisse jamais jusqu'à vous accuser de mensonge !

Je courbai la tête; mon supplice recommençait.

— Dites-moi, Paul, continua-t-il d'un ton plus affectueux, devinez-vous d'où le coup part? Est-il, de par le monde, une personne à qui vous puissiez en attribuer l'honneur?

— U n'en est point 1 Je ne me connais pas d'ennemis; si je m'en connaissais un seul, je craindrais de lui faire injure en le soupçonnant d'une semblable

vilenie.

82 UR DIBUT

— Vous m'avez écrit que M. de Champbaudier était à la Roseraie en môme temps que tous : eu quels termes étiez-vous ensemble?

— Mais, mon père... en bons termes.

— Vous n'avez rien fait qui pût l'offenser?

Je me tus, comme pour consulter mes souvenirs.

— Madame de Champbaudier aecompâgnait*elle son mari?

•— Oui, mon père.

— Vos lettres ne m'en avaient rien dit.

Il me regardait ixement : tout mon sang était à ma face.

— Au temps où nous vivons, reprit-il, la politique se glisse partout, môme à la campagne; il n'est point d'intimité qui soit à l'abri de ce fléau. Ne vous est-il jamais arrivé de penser tout haut devant M. dé Champbaudier?

J'interrogeai ma mémoire, et je me souvins qu'en effet, à la Roseraie, en présence du président, il m'était arrivé d'avancer et de soutenir, dans un langage très^mesuré d'ailleurs, des opinions qui n'étaient plus les siennes; mais, venant de lui, la dénonciation dont j'étais l'objet prenait un caractère

tellepaent monstrueux, que, dans ma candeur, ou plutôt dans ma stupidité, malgré tout ee que je savais, malgré tout ce que m'avait dit Henriette, j'bésitais à la lui attribuer.

— Je ne m'en défends pas, répliquai-je : parfois, devant M. de Cbampbaudier, je me suis permis de parler sans haine ni mépris de la Révolution française, du génie de l'Empereur et de la gloire de nos armes.

— - Ahl vous vous êtes permis cela devant M. de Ghampbaudier... Ëb bien, voilà d'où est parti le coup, c'est lui qui vous a dénoncé, dit mon père du même ton que s'il se fût agi de l'action la plus simple du monde et la plus naturelle.

— Quoi! mon père, vous croyez M. de Ghampbaudier capable...

— Si je l'en crois capable I s'écria-t-il en se levant, si je l'en crois capable ! répéta-t-il d'une voix où grondait une sourde colère. Un avocat qui a trahi son client! un magistrat de contrebande qui s'est fait l'instrument servile des réactions qui viennent de consterner la France ! un malheureux qui a spéculé sur la terreur qu'inspirait sa bassesse pour

extorquer la main d'une fille de bonne maisoq! Si je l'en croî^ capable!... si je le crois capable de dénoncer les gens!... Je le connais, je l'ai trouvé sur mon chemin. Cet homme est capable de tout, môme de calomnier une femme.

Il demeura quelque temps silencieux, debout et appuyé contre le chambranle de la cheminée.

Qu'avait-il voulu dire? à quoi faisaient allusion les dernières paroles qu'il avait prononcées? Je ne l'ai jamais su ; M. de Ghampbaudier le savait sans doute.

— Que c'est bien de votre oncle de s'être empressé d'attirer chez lui un pareil hôtel... Que je reconnais bien là mon pauvre frère !... Ah ! Philintel Philintel... Laissons-là ce Maugars, ajouta-t-il avec un geste de dégoût. Je ne vous ai pas rappelé seule* ment pour vous adresser des remontrances, j'éprouvais le besoin de vous voir, mon ami. Vous ne m'aviez jamais quitté ; cette maison est bien grande, est bien vide, depuis que vous n'y êtes plus. Je vous ai mal reçu tout à l'heure : venez, mon fils, venez dans mes bras.

Moment doux et cruel ! Rien n'est doux en effet comme l'expansion de ces natures habituellement

ferQiées , de même que rien n'est charmant comme la grâce dans la force ; mais la tendresse de mon père me remplissait de confusion. En recevant les témoignages de son affection , je regrettais la sévérité de son accueil ; en me pressant contre son cœur, il enfonçait Paiguillon duremordsplusavant dans le mien.

— Maintenant, il faut aller vous reposer, dit-il. Je reverrai le garde des sceaux. Il avait décidé que vous changeriez de résidence; c'est une satisfaction que nous ne donnerons pas à l'honnête M. de Champbaudier. J'en fais mon affaire. Vous retournerez à Saint-Marcel, et nous aviserons plus tard. Allez dormir et dormez bien : vous n'en pouvez plus, mon cher Paul.

Je n'en pouvais plus, mon père disait vrai. Les émotions du retour avaient été le coup de grâce; j'étais littéralement broyé. Je me retirai dans la chambre que j'avais de tout temps occupée, où s'étaient écoulées les heures studieuses de ma jeunesse, et qui n'avait pas cessé de s'appeler la chambre de M. Paul. Je la retrouvai telle que je l'avais laissée. Mes livres étaient à la même place; je reconnaissais, comme de vieux amis, tous les objets qui m'entou-

raient. Les rideaux étaient fermés ; un fca clair pétillait dans Tâtre. Tout respirait dans ce réduit le calme et le recueillement. Je donnai un coup d'œil au jardin qui s'étendait sous ma fenôtre : les lilas étaient encore verts; les feuilles jaunies des acacias jonchaient le sable de l^mique allée qui tournait autour d'un gazon; les merles couraient dans les fourrés; les chrysanthèmes étaient près de fleurir; quelques roses attardées frissonnaient dans l'air du matin. C'est là que j'avais joué tout enfant; c*est dans cet étroit espace qu'étaient éçlos mes premiers rêves. Je m'attendrissais , mon cœur s'apaisait. Il y avait, dans le fait môme de la dénonciation dirigée contre moi, quelque chose qui, loin de m'irriter, me soulageait étrangement. La dénonciation de ce bon M. de Ghampbaudier était nécessairement antérieure de plusieurs jours à la fatale nuit qui avait précédé mon départ; j'y cherchais une excuse à mes fautes, j'y trouvais presque ma justification; je n'étais pas éloigné de penser que j'avais usé d'un droit légitime , du droit de représailles. Je finis par me plonger dans mon lit, et ne tardai pas à m'endormir d'un profond sommeil : je l'avais bien gagné.

VïII

La passion a cela de particulièrement terrible, qu'elle décolore et désenchante tous les autres aspects de la vie. Je m'étais figuré que j'allais rentrer, non-seulement sans efforts, mais encore avec dé* lices, dans mes habitudes paisibles et régulières. L'épreuve que je venais de traverser n'était pas faite pour m'encourager, pour me pousser dans la voie des aventures romanesques; je n'étais plus avide que de réalités bourgeoises. Je ne révais que joies da foyer, scènes d'intérieur, idylles domestiques. J'étais altéré de prose, affamé de vulgarité. Le grand chemin, les sentiers battus ne répondaient pas suffisamment à la modestie de mes désirs, à l'humilité de mon ambition: j'aspirais à l'ornière. Hélas! au bout de quelques jours passés chez mon père, j'étais

déjà la proie d*un incurable ennui. Comme l'homme de mer, à peine dans le port, je regrettais déjà les vents, les flots et la tempête. Que cette maison me semblait morne et sombre! ce jardin, petit et resserré ! Texistence que je menais, terne, lourde, accablante en sa monotonie! Combien Pari» lui-môme me paraissait pauvre et borné, quand je me rappelais les grands spectacles de la nature en présence desquels j'avais vécu deux mois! En quelle pitié je prenais ses rues, ses quais et ses boulevards! en quelle pitié aussi, en quel dédain, les intérêts publics qui s'agitaient alors! Que tout était mesquin, misérable à mes yeux! Je songeais à mes courses vagabondes, je revoyais, comme dans un mirage, les vallées et les monts, je respirais la senteur des' orêts, j'entendais le bruit des cascades : je traînais partout la nostalgie qni me consumait.

Que devenait Henriette, cependant? qu'avais-je fuit de sa destinée? Gémissait-elle sous le joug qu'un soir, au bord du lac, elle m'avait montré suspendu sur sa tête? Lui avais-je enlevé les seuls biens de sa vie, la gaieté et la liberté? N'avais-je saisi ma chimère, ne l'avais-je pressée un instant dans mes bras

que pour lui briser les deux ailes? M'avait-elle pardonné? Ne me maudissait-elle point? Mon souvenir ne lui était-il pas amer? Ne devais-je plus la revoir? Pour que rien ne manquât au martyre que j'endurais, mon père, dans sa sollicitude, m'avait ménagé des distractions auxquelles j'étais loin de m'attendre. A peine remis de mes fatigues, il m'emmenait dans son carrosse, à la campagne d'un de ses amis. Cette campagne, située près de Nanterre, se composait d'une maison sans style, d'une basse-CQuroù gloussaient quelques volailles, et d'un jardin de deux arpents où les laitues, les soucis, l'oseille et les tournesols poussaient péle-môle et vivaient fraternellement entre quatre murs. On y arrivait par une route poudreuse, à travers des terrains vagues et dénudés : pas un filet d'eau, pas un bouquet d'arbres, pas môme un champ de luzerne à l'entour.

C'est là que M. X... passait la saison des vacances en compagnie de madame X... et de mademoiselle Angclina, leur fille. C'est là, au sein de la nature, qu'il venait chaque année se reposer de ses travaux, et s'écrier avec Virgile : Heureux l'homme des champs, s'il connaît son bonheur! M. X... connaissait son

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