‹ Un début dans la magistratureChapitre 8 sur 12 · DO UN DÉBUT · texte numérisé non relu

DO UN DÉBUT

bonheur : qnand il a?ait pu tuer une douzaine de colimaçons avant Theure de son déjeuner, plus heureux que Titus, il n'avait pas perdu sa journée. Raide, froide, guindée, toute hérissée de ses devoirs, madame X... était une de ces femmes qui semblent créées tout exprès pour rendre la vertu haïssaUe. Mademoiselle Àngélina avait dix-sept ans, et ne paraissait pas en avoir plus de vingt-cinq. Elle était longue, maigre, sèche, et blanche comme un corbeau. Ornée des qualités les plus rares d'ailleurs, elle justifiait son nom d' Angélina : sa mère assurait qu'elle était un ange. Quelle journée! Je pensai n'en vdr jamais la un. Le soir, en revenant, mon père ne tarissait pas sur les perfections de ce ménage digne des temps bibliques. Je le laissais dire, il ne m'en coûtait pas de reconnaître que M. X... était le flambeau de la magistrature, madame X... la gloire de son sexe, mademoiselle Angélina un ange exilé sur terre, et leur campagne un spécimen de l'Arcadie, un échantillon de la vallée de Tempe.

Deux jours après, mon père m'entraînait à la campagne d'un autre magistrat de ses amis. J'en arrivais à croire que le monde n'était plus peuplé

DANS LA magisthatuiie. 91

qae de juges. Là, comme à Nanterre, il y avait un ange : celui-ci, du moins, avait la beauté du diable. Le soir, en me ramenant dans son carrosse, mon père énumérait avec complaisance tous les mérites de cette famille digne de Tâge d'or : je Técoutais sans cbercher à le contredire.

Deux jours plus tard, je l'accompagnais en visite, au Marais, chez un troisième magistrat de ses amis. Là aussi il y avait une jeune fille en sa fleur. Sans être jolie, mademoiselle Claire ne manquait pas pourtant d'agrément : avec sa taille mince et ronde, sa mine éveillée, son nez retroussé, et ses petits yeux vifs, pétillants de malice, noirs comme deux pruneaux, elle avait l'air d'un gentil lutin.

— Mademoiselle Claire est tout à fait charmante, dis-je à la mère, qui leva les yeux au ciel et me répondit :

— C'est un ange !

— Encore un intérieur de patriarches! disait mon père.

— Encore un ange! me disais-je.

J'étais sans défiance et ne me doutais de rien : je me laissais conduire comme un mouton qu'on mène

à la boucherie. Les choses ne devaient pas s'arrêter en si beau chemin. Il y eut à Thôtel de la rue du Cherche-Midi un grand diner de magistrats, suivi d'une petite fête dont les trois anges étaient le plus bel ornement. Mademoiselle Ângélina chanta en s'accompagnant avec la harpe. Je me reportais aux soi* rées de la Roseraie : j'étais submergé de tristesse. On dit qu'il n'est pas de bonne fête sans lendemain : le lendemain, mon père m'appelait dans son cabinet, et, comme si ce n'était pas assez de toutes les tribulations que j'avais essuyées, de tous les désastres auxquels j'échappais à peine, il me signifiait nettement, à brûle-pourpoint, que l'heure était venue de songer à me marier. Plus clairvoyant que son frère, avait-il deviné quelque chose de ce qui se passait en moi? Soupçonnait-il une partie de mes égarements? Rapprochée de la présence d'Henriette à la Roseraie, la dénonciation de M. de Champbaudier l'avait-elle mis sur la voie de la vérité? La mélancolie que je laissais paraître était-elle pour lui un avertissement, et jugeait-il prudent de brider ma jeunesse? A rien de tout cela il ne fit allusion. C'était son avis, c'est aujourd'hui le mien, qu'un

magistrat doit se marier jeune. 11 pensait aussi que, le corps de la magistrature ayant ses mœurs et ses traditions comme la noblesse, les familles de magistrats devaient, autant que possible, se rechercher et s'allier entre elles. 11 avait mon âge quand ii s'était marié, et il avait épousé la fille d'un conseiller au parlement ; il n'avait jamais vu, sans un vif déplaisir, les fourrures et les mortiers s'unir à la finance. Je savais trop bien que mon père n'était pas homme à consulter son fils, même sur des questions si délicates : quoique résolu cette fois à user de mon libre arbitra, je n'essayai pas de résister ouvertement, je me bornai à demander du temps.

— Il ne s'agit pas, répliqua-t-il, de vous marier aujourd'hui ou demain. J'ai toujours considéré le mariage comme une chose grave, et qui mérite réflexion. Vous pouvez choisir entre trois jeunes filles également bien élevées, appartenant toutes les trois aux familles les plus honorables. Elles ne sont ni des merveilles de grâce ni des miracles de beauté ; mais ii n'est pas de nécessité absolue qu'un magistrat ait une jolie femme. Ce qui importe, c'est

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que la éompagne dont vous aurez fait choix, veille assidûment à l'honneur de votre foyer, c'est que la simplicité de ses goûts réponde à l'austérité de vos fonctions : il ne sied pas que nos demeures soient hantées par le luxe et la dissipation. Vous allez partir pour retourner à Saint-Marcel : vous réfléchirez, vous consulterez votre cœur, et vous m'écrirez ce qu'il vous aura conseillé.

Je n'avais plus à consulter mon cœur; mon cœur avait parlé, et mon choix était fait. Les perspectives que mon père venait de dérouler à mes yeux auraient suffi pour me rejeter dans la passion; je n'avais pas attendu jusque-là pour m'y replonger tout entier. Mon amour, qui avait été sur le point de s'éteindre, s'était réveillé plus ardent que jamais sous les étreintes de l'ennui; étouffé un instant par le remords, il avait repris peu à peu le dessus, à son tour il avait étoufTé les révoltes de ma conscience. De quoi s'agissaiWl, après tout? d'un délit supposé, d'un attentat imaginaire. Le grand crime et le beau malheur! La justice en serait pour ses frais de déplacement, la gendarmerie de l'Isère pour quelques excursions hygiéniques dans le pays : voilà, en fin

de compte, à quoi se réduisaient mes méfaits! Etait-ce un cas pendable? failait-il, pour des peccadilles, se flageller, porter un cilice et coucher sur la cendre? Je plaisantais agréablement, je me raillais finement moi-même. J'allais plus loin encore, je me glorifiais dans ma dégradation, je me faisais un pavois de ma bon^c ; en m'abaissant pour sauver la femme que j'aimais, je m'étais élevé. Le croirezvous? Après tant d'angoisses, après tant de tortures qui auraient dû me rendre la raison, ma folie recommençait, je ne pensais qu'à retrouver Henriette. Le souvenir de la dernière nuit que j'avais passée à la Roseraie flambait dans mon cerveau comme un incendie par un vent d'orage. Quel obstacle, quelle barrière m'empêcherait de la revoir? Elle m'aimait, elia était à moi. Je savais comment on s'y prenait pour escalader les balcons. Je connaissais, entre Saint-Marcel et Grenoble, de frais réduits, de mystérieux asiles qui semblaient faits pour abriter l'ivresse des amants heureux. Au besoin^ je la disputerais à son mari, je l'arracherais au joug odieux qui pesait sur elle. Rien ne m'arrêtait, je ne reculais devant rien : c'était l'âme de don Juan, égarée

SOUS l*eDveloppe d'un substitut du procureur du roi. La haine même de M. de Champbaudier était pour moi un aiguillon de plus. Le coup de Jarnac qu'il m'avait porté m'affranchissait de tout scrupule : je n'y cherchais plus seulement une excuse, j'y voyais un encouragement, une excitation, un défi.

Insensé ! je ne me trouvais encore ni assez coupable ni assez puni : je tentais la colère du ciel , j'appelais sur ma tète le plus effroyable, le plus inattendu de tous les châliments.

Un matin, j'étais seul dans ma chambre, alerte et dispos, gai comme un pinson. Je devais partir le soir pour retourner à Saint-Marcel. La pensée que j'allais me rapprocher d'Henriette remplissait mon cœur d'une folle joie. II y avait bien longtemps que je ne m'étais senti si léger. Tout m'était sujet de fête. Je me représentais la grimace que ferait M. de Champbaudier quand il saurait que, malgré sa dénonciation, j'étais maintenu dans mon poste. Je me gaudissais en songeant aux trois anges offerts à mon choix. Je riais en voyant toute la maréchaussée de risère courant par monts et par vaux sur les traces de mon bandit : tout cela me semblait plaisant. J'avais achevé mes préparatifs et je me dispo*

sais à passer chez mon père, quand Dominique,

notre vieux serviteur, entr'ouvrit discrètement la porte et me remit une lettre que venait d'apporter le facteur. Je jetai les yeux sur la suscription, et reconnus aussitôt récriture de mon bon oncle. Je brisai le cachet avec un sentiment de bonheur; ce papier, sans doute, allait me parler d'Henriette.

Voici cette lettre : après tant d'années écoulées, je puis encore vous la dire mot par mot, car Timpression qu^elle fit sur moi, malgré son tour frivole, en a gravé, en a incrusté chaque phrase dans ma mémoire.

«Victoire, mon cher Paul, victoire! Nous le tenons I nous tenons ton homme I En ce moment il réfléchit, abrité contre le vent de bise, sur les inconvénients qu'il peut y avoir à s'introduire autre part que chez soi nuitamment et par escalade; quelques années de galères lui permettront de compléter ses méditations sur ce grave sujet. Il est dans la montagne, disais* tu, bien fin celui qui le prendra. Et tu disais vrai, mon neveu I Le drôle était dans la montagne, et ce n'est pas un âne qui l'a pris. C'est Béju, l'illustre Béju, le brigadier de

Saint-Laurent-du-Pont, qui, après avoir trouvé sa piste avec le flair d'un chien de race, a eu Thouneur de lui appliquer sur Tépaule sa large main gantée de peau de daim. Si Béju n'est pas élevé d'emblée à la dignité de maréchal-des-logis, il faut désespérer de voir ici-bas le mérite récompensé.

)) Attention, mon cher Paul I C'est Béju lui-même qui vient de me conter la chose, avec un esprit, une grâce dont je vais essayer de reproduire ici quelques traits, sans me flatter d-y réussir.

» C'était à la dernière foire de Saint-Laurent-du- Pont. Deux femmes, descendues des plateaux pour vendre leurs œufs et leurs fromages, devisaient entre elles sous le bouchon d'un cabaret, pendant que Béju, suivi de son gendarme, se promenait majestueusement dans la foule, où il maintenait Tordre par sa seule présence.

» — ^ Jean ne va pas mieux, disait Tune en hochant la tête; sa blessure ne se ferme pas.

B — Pauvre homme I disait l'autre ; c'est tout de même un bien mauvais coup qu'il a attrapé là. ÊtesvoQs sûre, Marie-Jeanne, que la balle soit dans le trou? - •

iOO UN DÉBUT

}) — Je Tâi encore sentie ce matin avec mon aiguille à tricot.

» — Tant que la balle sera dans le trou, il n*y a pas chance que Jean guérisse.

» — Jean dit que si, pourtant.

» — Moi, je vous dis que non, Marie-Jeanne. Il faudrait voir le médecin.

}> — Jean ne veut pas.

» — C'est vrai, bon Jésus ! que ça coûte gros.

» — Ça coûte gros, et puis ça parle.

» Elles se turent en apercevant le terrible Béju qui rôdait par là. Ce Béju est un des auxiliaires les plus précieux qu'ait la justice; à Tœil du lynx, au nez du cbien courant, il joint la finesse d'ouïe de la taupe, et une subtilité d'inductions que ne désavouerait pas un Peau-Rouge. Béju n'avait entendu que quelques mots de l'entretien des deux commères; mais ces quelques mots avaient suffi pour lui faire dresser l'oreille. Au bout d'une beure, il s'était renseigné discrètement, et savait ce qu'il voulait savoir : bûcheron de son état, maraudeur, contrebandier ou braconnier selon l'occasion, l'honmie

la Marie-Jeanne habitait dans la montagne, au*

dessus du plateau de la Orande-Gbartrcuse. Le lendemain, avant le jour, Béjù, suivi de son gendarme, gravissait les rampes du Guyer-Mort, et, après quelques heures d'ascension, il s'arrêtait devant une espèce de hutte, isolée au pied du grand Sund, à la lisière des derniers sapins. Il laissa son gendarme à la porte, et, sous Tinsidicux prétexte de se reposer un instant, il entra d'un air à la fois auguste et paterne. Dans cette hutte, il y avait un grabat, et sur ce grabat un homme enveloppé d'une couverture; la femme et les enfants étaient déjà partis pour aller au bois. Béju s'assied sur un escabeau, place son sabre entre ses jambes, ôte son chapeau, s'essuie le front, et, par des paroles pleines d'astuce et d'aménité, il cherche à rassurer son hôte que la vue de l'uniforme avait visiblement troublé.

» — Encore au lit , mon camarade , quand le soleil est déjà haut! Nous sommes donc malade? qu'est-ce donc que nous avons, mon ami?

» — J'ai les fièvres, répondit Jean.

1) — Mauvaise affaire ! dit Béju ; il vaudrait mieux

avoir des rentes. Voilà longtemps que ça vous tient?

» — Voilà bien douze jours, et c^ ne ^^ît pas mine de vouloir s'en aller,

» — Est-ce venu tout seul? En abattant, en ébranchant vos arbres, vous vous serez blessé peut-être? Un coup de cognée, dans votre état^ c'est plus vite attrapé qu'un voleur dans le mien.

» — C'est venu tout seul, répliqua Jean.

» — Vous m'étonnez, car vous êtes en bon air,

— L'air que boivent les gueux est partout le même, brigadier ; dans la plaine ou dans la montagne, c'est toujours l'air de la gueuserie. -

» — Ce que vous dites là est profond, mon ami, repartit gravement Béju.

» Et, tout en causant, Béju couvait des yeux la tête dont il avait, depuis douze jours, le signalement dans sa pocbe. Parfaitement exact, mon neveu! Collier de barbe rouge, sourcils touffus, cbeveux roux en broussailles... Si tu n'étais la fleur des sub* stituts et Tespoir du parquet, tu mériterais d'être employé au bureau des passe-ports, à la préfecture de police.

» — Allons, mon brave, adieu et bon courage! dit

DANS LA MAGISTKATUAE. 103

le brigadier se levaot. Avalez de la tisane, faites-vous suer. Je suis né natif d'un pays de Bretagne où les pauvres gens se coupent la fièvre avec des pilules de toiles d'araignée; essayez-en, c'est un remède que vous ne serez pas forcé d'aller chercher bien loio.

» Il s'éloignaity quand tout à coup :

)) — Vrai Dieu 1 c'est pitié de voir un chrétien aussi mal couché que vous l'êtes I Souffrez que je vous accommode.

» Et voilà mon Béju qui se jette sur Jean, qui le palpe, le roule, le tourne et le retourne jusqu'à ce qu'il ait mis à nu une épaule fort endommagée.

» ^ Oh I hé ! qu'est-ce là? dit Béju.

») — Rien, répond Jean.

» — Vous me la donnez belle I Je m'y connais^ j'ai fait la guerre : c'est une blessure d'arme à feu. A quelle bataille l'avez^vous reçue, camarade? Ce n'était toujours pas en faisant face à l'ennemi.

» Pressé de questions, mis au pied du mur, Jean finit par confesser qu'à son métier de bûcheron il mêle un peu de braconnage; il raconte qu'un soir, étant à l'affût, il a reçu dans l'épaule une balle qui sans doute se trompait d'adresse.

» — Brigadier, ■ ne me livrez pas , ajouta -t-îl d'une voix suppliante : vous le voyez, je subis ma peine.

,) — . A Taffût, l'ami , à Taffût? C'est à l'affût, vous^ en êtes sûr?

» — Oui, brigadier, foi d'honnête homme I

» — Et vous ne savez point qui vous a fait ce petit présent?

» — Je n'en sais rien, non, brigadier.

» — Eh bien, moi, je le sais, s'écrie Béju se redressant de toute sa taille et pareil à un dieu vengeur; je le sais, je vais te l'apprendre! Ce n'est pas à l'affût, c'est à la Roseraie que tu as reçu cette prune, à la Roseraie où tu t'étais introduit de nuit, par escalade, pour faire un coup de ta façon I C'est le neveu du propriétaire qui a tiré sur toi au moment où tu prenais la poudre d'escampette! Je te reconnais, mon gaillard ; j'ai ton portrait dans ma giberne. Debout, sur pied, et qu'on me suive ! Comme disait l'Empereur à Wagram, épaule entamée n'empêche pas deux jambes de marcher.

)) Jean se récrie et proteste de son innocence.

ï) — Tu t'expliqueras avec la justice. Mon affaire,

à moi, n'est pas de t'entendre, mais de t'arrétcr.

)) Jean résiste.

» — A moi, Monaco I

)) A ce nom prononcé d'une voix tonnante, le gendarme qui était resté de planton à la porte se précipite dans la butte : on tire Jean du lit, on l'aide à s'habiller, on lui met les menottes.

— En route! dit Béju.

» C'est ici, mon cber Paul, qu'est le côté piteux de l'aventure. A l'instant même où ce malbeureux sortait de cbez lui, les mains liées, la Marie-Jeanne rentrait, escortée de ses sept enfants. Je te laisse à penser quelle scène I La femme comme une lionne, les petits pleurant et criant.

» — Madame, dit enfin Béju quand il put se faire écouter, rassurez-vous, ce ne sont pas des Turcs qui rendent la justice en France : si votre époux est innocent...

ii — Il est innocent, monsieur le gendarme ! Aa nom du bon Dieu, laissez-le-moi! laissez-le-nous, ne l'emmenez pas! Que voulez-vous que deviennent sans lui tous ces pauvres petits?

» — Ne l'emmenez pas 1 ne l'emmenez pas ! ré-

pèlent les enfants en embrassant les jambes de Béju et les jambes de Monaco.

» — Sacrebleu !... dit le brigadier se frottant un œil du revers de sa manche, est-ce que tout cela ne va pas finir? Rangez-vous, tas de drôles, ou je vous coupe à tous une oreille... Prenez, ajouta-t-il à voix basse en glissant dans la main de la mère deux pièces de trente sols qu'il avait tirées de son gousset, c'est pour acheter un polichinelle & votre dernier... Et maintenant que les adieux sont faits, en marche, et vivement I II faut être ce soir à Grenoble.

» Tel est, mon cher Paul, le récit fidèle de l'arrestation du vaurien qui nous a fait passer une si belle nuit. L'instruction est commencée et se pour* suit. Nous ne pouvons pas nous écrier avec l'orateur romain : Habemm confitentem reum ! Le drôle persiste à nier avec effronterie; mais c'est en vain qu'il se débat sous les charges qui s'accumulent, ta déposition seule suffit pour l'accabler. On a trouvé dans sa paillasse et saisi, comme pièce de conviction, la blouse grise dont il était vùtu, et où se voit le trou de ta balle. Bien ajusté ! bien visé ! bien touché! Décidément, tu t'es couvert de gloire en

cette rencontre à jamais mémorable. H est probable que l'affaire viendra aux prochaines assises; la condamnation est certaine. Le bandit né l'aura pas volé; mais cette femme, mais ces pauvres enfants! J'en ai le cœur navré, mon ami. Je leur envoie quelquei secours en cachette. ^

» Ton départ a laissé, tu peux le croire, un grand vide à la Roseraie. Nous voilà rentrés en ville. Notre cher président, qui était resté sombre et taciturne, a repris toute sa sérénité en apprenant qu'on avait mis la main sur ton homme. Il était convaincu, lui aussi, qu'on ne le retrouverait jamais, et il montrait une humeur de sanglier; l'arrestation de M. Jean l'a remis dans son assiette. Quel homme charmant, que ce Ghampbaudier! Quel zèle, quelle ardeur il a déployés dans toute cette affaire I Et comme il parle bien de toi I Tu as en lui un ami sincère, un ami véritable. Quant à la jolie présidente, elle est encore sous le coup de l'émotion qu'elle a ressentie : on la dit souffrante, elle ne sort pas, personne ne la voit.

» Nos vacances expirent, tu vas revenir en Dauphiné. J'espère que, cet hiver, nous te verrons fré-

quemment à Grenoble. Les bals de la préfecture seront brillants, dit-on; notre cher président compte sur toi pour faire danser sa femme.

n P. S. Inutile de montrer ma lettre à ton père, o

Je lus tout, j'allai jusqu'au bout. Quand j'eus fini, la lettre me tomba des mains, un flot de sang me monta à la tôte, mes jambes fléchirent, et je m'affaissai comme un corps inerte.

Une fièvre cérébrale mit, pendant trois semaines» ma vie en danger. La science m'avait condamné; mon père me disputa à la mort avec Tamour passionné d'une mère, et la jeunesse me sauva, je sortis de là épuisé, aussi faible d'esprit que de corps, incapable d'assembler deux idées, dans un état voisin de rimbécillîté. Je ne savais plus ce qui s'était passé; des images incohérentes, insaisissables, à peine ébauchées, flottaient, se mêlaient et s'entredétruisaient dans le vidQ de mon cerveau. C'est ainsi que s'écoulèrent les premiers jours de ma convalescence : je ne pensais pas, je ne souffrais pas, j'existais.

Un matin, je venais de me lever pour la première fois depuis six semaines, et, du coin de ma cheminée, je regardais la neige qui tombait à flocons

lents et drus sur les lilas dépouillés du jardin; Dominique rangeait la chambre.

J'en avais fini déjà avec cet état de bien-être qui consiste à se sentir soulevé par la vie. Je rentrais à peine en possession de l'existence, et jamais Texistence n'avait pesé sur moi d'un poids si orageux ni si lourd. J'entendais s'élever du fond de ma conscience une sourde rumeur, pareille au bruit de la marée montante, et qui allait toujours en grossissant : les souvenirs se réveillaient, se ralliaient et se classaient dans ma mémoire. IL y en avait un , bizarre, inexplicable, que je repoussais comme le rêve d'une imagination en délire, comme on spectre hideux que la fièvre avait laissé à mon chevet; mais vainement je m'efforçais de le renvoyer dans le pays des songes d'où je le croyais sorti, il revenait sans cesse, il s'attachait à moi, il ï3Ête remplissait d'une mystérieuse épouvante. i ;.

— Dominique! m'écriai^je toufcMoup en.piasiiant une main sur mon front, est-ce que tu ne la'avaîs pas remis une lettre, le matin di» jj^ur :eà j^suis tombé malade?

— Oui, monsieur Paul, vous \em»z de la lirci. elle

DANS LA MAGISTRATURE. iU

était ouverte à côté de vous quand je \ovts trouvai étendu comme mort sur le carreau, à cette place.

"« Qu'en as«-tu fait? qu'estrelle devenue?

*- Oh I soyez tranquille, ne vous tourmentez pas, monsieur Paul, je Tai serrée, elle est li, dans le tiroir, avec tes autres lettres qui sont arrivées pour vous.

—» Bien, laisse>moi !

JWvris le tiroir de la table sur laquelle j'étais accoudé; une écriture fine et déliée attira mes yeux tout d'abord sur un pli fermé, au timbre de Grenoble. Ce ne pcmvail être qu'une lettre d'Henriette, je déchirai l'enveloppe, je la jetai dans l'Àtre, et d'un seul regard^ je lus le billet que voici :

« Venez, Paul, accourez ! On va juger ce malheureux. Tout l'accable, tout çst contre lui : il n'y a ^(ue.yofis qui puissiez le sauver., Ne vous^spuciez pjas de ma destinée. Q^e je retombe sous les soupçons, dempn iQ^ri, quç. ie sois perdue, s'il le faut,; mais qu'un innocent n^ pQrt® point la peine de nos fa^iites! N'attacheif. p^s h li^a^. vie,, à la vôtre, un rc^mords éternel.: v^aez,. Paul. ven,ez ^ tout prjx !

H2 tJN DÉBUT

Non, malheureux, ce n'était pas un rêve ! Je me rappelais tout , je retrouvais dans ma mémoire la lettre de mon oncle écrite en traits de feu. C'était vrai I c'était vrai I Mes fables et mes mensonges avaient enfanté une réalité terrible! un infortuné s'était pris dans mes pièges ! la justice, égarée par mes manœuvres, allait frapper un innocent! Le billet d'Henriette n'était pas daté; depuis combien de temps était-il dans ce tiroir? Tout était déjà consommé peut-être I Dominique pouvait me renseigner, je me précipitai vers le cordon de la sonnette : en ce moment, mon père entrait.

— Levé, mon cher Paul! s'écria -t- il avec un mouvement de tendresse mêlée d'inquiétude et de joie.

— Mon père, demandai-je aussitôt d'une voix ardente, est-ce que vous n'avez rien reçu pour mol pendant le cours de ma maladie?

— Rien, mon ami... mais qu'avez-vous? Vos mains sont brûlantes, vous paraissez fort agité.

— Rien, mon père? rien? aucun papier?

— Aucun... Si, pourtant... une assignation : vous êtes cité comme témoin dans une affaire de cour

d'assises gui doit se juger à Grenoble le dix-huit de ce mois, dans trois jours.

— Dans trois jours !... et tous ne m*en parliez pas !

— Êtes-vous en état de faire le voyage et de comparaître en justice?

— S'il le fallait, pourtant... si ma présence était indispensable?...

— Rassurez-vous, ce n*est point le cas. Votre oncle m'a mis au courant de cette affaire que vous m'aviez celée, je ne sais pas pourquoi ; votre témoignage oral n'ajouterait ou n'enlèverait rien à la déposition si nette, si précise que vous avez signée.

— Mais, mon père...

— D faut bien que le ministère public en soit convaincu, puisqu'il s'est décidé à passer outre, malgré l'impossibilité où il sait que vous êtes d'assister aux débats.

— Ainsi, mon père, ainsi on va juger un homme, le condamner peut-être sur une simple déposition?

— Qu'entendez-vous par là? répliqua-t-il d'un ton déjà moins affectueux que sévère. Tout est grave, mon fils, dans les actes de la justice. Je veux croire qu'avant de dicter votre déposition, vous en aviez

114 UN DiBUT

mesuré la portée et pesé scrapuleusemeiit les termes.

— Sans doute, mon père. Oepesdant...

— Est-ce que, par hasard, vous l'auriez feite à la légère? est-ce que vous, magistrat, vous auriez livré à l'instruction des faits, des documents dont vous n'étiez pas sûr?

— Non, mon père, non... Cependant ma conscience me dit, ma conscience me crie que l'homme qu'on se prépare à juger ne peut pas, ne doit pas être jugé en mon absence, sans m'avoîr été confronté... n n'est pas de signalement si exact, si fidèle, qui ne puisse s'appliquer à plus d'une personne. Prenons garde I ce ne serait pas la première erreur judiciaire qui aurait été commise.

— C5almez-vous, calmez-vous î Je suis aussi compétent que vous dans ces matières, et quand j'ose affirmer que vous vous alarmez à tort, votre conscience peut être en repos, ce me semble. Les erreurs judiciaires deviennent. Dieu merci ! de plus en plus rares. J'ai étudié l'affaire dont il s'agit ; elle est claire t^wnme le jour, il ne s'y môle aucune des t^tstsiëfas qui' ont pn t^élqtréftîs égarer 9a ' jjWficé,

et pensez-vous donc que le procureur général, s'il restait Tombre d'un doute dans son esprit, ne Teût pas tout simplement renvoyée à une autre session?

— El s'il se trompait! m'écriai-je; si l'instruction avait fait fausse roule ! si l'homme qu'on va juger n'était pas coupable, s'il était innocent! Vous êtes bon, mon père; vous êtes bon, et vous m'aimez. Le ciel m'en est témoin, je n'ai jamais douté de votre bonté ni de votre tendresse; si j'avais eu le malheur d'en douter, la maladie que je viens de faire m'aurait appris à connaître* tous les trésors dont votre cœur est plein. Vous êtes bon, mon père, et vous m'aimez ! £h ! bien, au nom de ce qui vous a été le plus cher en ce monde, au nom de ma mère dont vous m'avez tant de fois parlé, ayez pitié de votre fils, mettezmoi à même de partir sur-le-champ, faites que je puisse arriver dans trois jours I

En parlant ainsi, je pressais ses mains, je les inondais de pleurs et de baisers.

— Vous êtes fou, mon cher Paul. Partir, entreprendre un si long trajet dans l'état de santé où vous êtes et par une laisoii si rigoureuse ! Vous n'y songez pas, mon ami.

— Il y va de mon repos, du repos de ma vie tout entière.

— Vous êtes fou, vous dîs-je I

— Dussé-je en mourir, mon père, il faut que je parle : il y va de mon honneur.

— De votre honneur!...

Mes genoux ployèrent, je tombai à ses pieds.

— Qu'as-tu donc fait, malheureux enfant? dit-îl en abaissant sur moi un regard sans colère.

— Une grande faute, répondis-je en courbant la tète, j'emploierai ma vie à la racheter.

— Relevez-vous, nous allons partir, dit mon père.

— Non, m*écriai-je, non ! mon père ne doit pas assister au dénoûment de cette affaire. Restez, ne m'accompagnez pas! Faites-moi cette dernière grâce, épargnez-moi un châtiment qui sera/t le plus terrible de tous.

— Vous avez raison, mon fils, il y a dans la vie des enfants certaines choses que les pères doivent ignorer, qu^ils ne doivent point chercher à savoir. Vous partirez seul; Dominique vous accompagnera.

Moins d'une heure après cette scène, le carrosse

DANS LA MAGISTRATURE. iil

élait dans la cour, attelé de quatre chevaux de poste, les postillons en selle. Mon père en avait disposé l'intérieur comme une chambre de malade : il avait pensé à tout. Nos adieux furent graves et silencieux. Au moment de partir, il m'enveloppa lui-même de mon manteau, en m'adressant quelques recommandations sur les soins à prendre en vue de ma santé. Pas un reproche, d'ailleurs, pas une plainte, pas une remontrance ! II me conduisit jusqu'à la voiture, et là il me donna sa main que je portai respectueusement à mes lèvres.

— Allez, faites votre devoir, et que Dieu veille sur nous I

J'entendis qu'il disait à Dominique :

— C'est mon fils, c'est mon enfant, c'est ma vie que je te confie!

Et je le vis, à travers mes larmes, qui s'éloignait lentement sous la neige, la tête nue et inclinée.

Dominique avait pris place devant moi : les fouets claquèrent, et le carrosse s'ébranla.

— Dominique, m'écriai-je en lui prenant les mains

pendant que les chevaux nous emportaient vers la

barrière dltalie, tu m'as vu naître, tu m'as vu gran-

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dir; to es de la maiss(»i, tu Ms pailie de la famille. Ta m'aimes et tu m'es dévoué, a'est-ce pas?

— Oui , monsieur Paul.

— Je peux compter sur toi, Dominique?

— Oui, monsieur Paul, oui, mon jeune m^tre.

— Eh bien, il est possible que pendant la roule je m'év'anouisse, je perde connaissance. Quoi qu'il advienne» tu ne t'effVayeras pas, tu n'arrêteras pas, et tu iras toujours... toujours, entends-tu bien? comme lèvent, toujours, jusqu'à Grenoble, où il faut que je sois le dix-huit au matin; et si, en arrivant, je ne pouvais me soutenir, tu me prendrais entre tes bras et tu me porterais au palais de justice, dans la salle d'audience.

— Oui, monsieur Paul,

— Embrasse-moi J

Quel voyage I qm tn^eM dît que cel^e fQtoie route qui m'avait vu pass^ si triste et si accablé, me revenait plus malheureux encore et plus désespéré? Oui, plus désespéré, plus malheureux encore! mais du moins cette fois j'étais soutenu par la conscienee du devoir que j'accomplissais. Arriver, arriver à temps, telte était mon unique pensée, et noos. allions comme la tempête. le gourmandais les postillons, j'accusais les chevaux de lenteur, j'aurais voulu l^ir donner des ailes; le pius léger obstacle, le moindre empêchement me glaçait d'eflhoii l'avab sans cesse devant les yeux une femme et des en^ bnts dans la détresse, un homme a%i bagne et tx^Qr nant sa xAMne,

-*- RenAsr-moi mon mari ! disait la femme.

— Rends-nous notre pèrel criaient les enfanls.

Uhomme se taisait et me regardait Arriver, arriver! Je comptais les minutes, je pressais les relais, je semais Tor et les menaces, les supplications et les emportements. Nous dévorions les côtes, nous brûlions les descentes; le^ vallées, les bois et les villages fuyaient, disparaissaient, s'évanouissaient comme des visions. Malgré les chemins défoncés, malgré la tourmente de neige et de givre qui ne cessa pas un seul instant de nous envelopper, aucun accident sérieux n'entrava, ne retarda ma course. Le carrosse tint bon, pas un trait ne se rompit, pas un cheval ne s'abattit. Le ciel me protégeait : protection bien incomplète, hélas! et qui, elle-même, était un châtiment; car si je sauvais un homme que je ne connaissais pas et qui m'était indifférent, je perdais du même coup la femme que j'aimais, je la livrais aux éternels soupçons de son mari, je lui donnais un maître.

J'entrai dans Grenoble le 18 au matin : onze heures sonnaient, quand les chevaux, tout fumants et souillés de boue jusqu'au poitrail, s^arrôtèrent devant le palais de justice. Les abords en étaient

DANS LA MAGISTRATUHE. 121

assiégés par une foule d'hommes et de femmes accourus des plateaux voisins. Je mis pied à terre, et, m'adressant à un des groupes qui s'étaient déjà formés autour de la voiture, je demandai quelle était l'affaire qui, en ce moment, occupait la cour.

On répondit de tous les côtés à la fois :

— L'affaire de Jean le bûcheron I l'affaire de la Roseraie !

Il était temps ! Je repoussai le bras de Dominique, et, d'un pas rapide et sûr, je franchis les degrés du palais. Jamais je n'ai mieux constaté qu'à cette heure l'autorité de l'âme sur le corps : épuisé par six semaines de maladie, brisé par trois, jours et trois nuits de route, je sentais en moi une force à v soulever le monde. En traversant la salle des pasperdus, je me croisai avec un vieux avocat qui sortait de l'audience.

— Pardon, monsieur, où en est l'affaire?

— La défense a été pitoyable! dit-il en agitant ses longs bras dans ses larges manches.

— Est-ce que tout est fini? demandai-je d'une voix étranglée.

— Pilopble, monsieur, pitoyable! M* Loustaod a été au-dessous de tout.

Je m'appuyai sur Dominique,

— Tout est donc fini ! m*écriai-je.

— Au surplus, si vous êtes curieux d'entendre ces jeunes avocats se disant l'espoir du barreau, in vous tenez à savoir comment ils s'y prennent pour envoyer leurs clients aux galères, entrez, monsieur, entrez, donnez-vous ce plaisir, M^' Loustaud achève sa réplique... Moi, j'en ai assez, serviteur!

n s'éloigna en grommelant, et je pénétrai dans la salle. Pendant que Dominique m'ouvrait lentement un passage à travers la foule, M* Loustaud lançait les derniers feux de son éloquence. Il montrait aux jurés, dans un langage pathétique, la femme et les sept enfknts de l'accusé; il rappelait les erreurs trop nombreuses qui avaient entaché les annales de la justice ; il évoquait l'ombre de t!alas, et, terminant le tout par une philippique des plus virulentes, il flétrissait l'abstention de l'unique témoin qui eût été cité, et dont la présence seule aurait suffi pour sauver un innocent.

J'arrivais au sein du prétoire juste au moment où

DANS LÀ «AGISTKATURE. 123

M* Loastand adievait de m'accommoder. Aussitôt mon nom courat de bouche en bouche « et de toutes parts on entendît ces tnots :

— Le témoin I le témoin I le substitut de Saint- Mareell

Je profitai de cet instairt d'émotion générale pour examiner une partie de Rassemblée. Sur Testrade, derrière les fauteuils des magistrats, il y ayait un groupe de personnes du monde, au milieu desquelles je reconnus aussitôt Henriette et mon oncle : tous les deux s'étaient lerés en m'aperceyant. Mon oncle me salua d*un geste amical, et fit un mouvement d'épaule qui pouvait se traduire ainsi : Que viens-tu fiiire ici? on se serait bien passé de tm. Henriette, la brave créature, me jeta un coup d'ooil qui disait claàrement : J'en étais sûre, je comptais sur vous! M. de Champbaudier présidait la séance : il m'adressa un sourire des plus gracieux, et, malgré la gravité de la circonstance, je ne pus m'empécher de me représenter la figure ^u'il allait prendre, quand il m'entendrait dédarer formellement que ] 'homme qu'il croyait tenir était encore dans la montagne. Dés que Tordre et le silence, troublés

par mon arrivée inattendue, furent rétablis, il me félicita, dans une petite allocution, de mon zèle, de mon courage, et poussa môme la courtoisie jusqu'à m'offrir un siège.

Le ministère public prit des conclusions tendant à ce que ma déposition fût entendue et à ce que la confrontation eût lieu. M« Loustaud, acquiesçant aux réquisitions de M. le procureur général, trouva le moyen de placer quelques phrases bien arrondies, par lesquelles il remerciait la Providence de la protection évidente qu'elle accordait â son client; il rétracta délicatement les paroles acerbes qu'il avait prononcées à mon endroit, et daigna me féliciter, lui aussi, de mon empressement à me rendre aux injonctions de la justice.

Je prêtai serment et répondis aux questions d'usage.

Gela fait, le président dit à l'accusé :

— Accusé, levez-vous.

Puis s'adressant à moi :

— Témoin , regardez cet homme , et dites à MM. les jurés si vous le reconnaissez.

Un silence profond régnait dans l'auditoire : ou

aurait entendu une araignée ûler sa toile. J'étais debout, je portai les yeux sur Henriette, et mon regard désespéré lui demanda pardon de ce que j'allais faire : intrépide et sereine , son attitude m'absolvait et m'encourageait. Je me retournai résolument, et me trouvai face à face avec l'accusé... Dieu boni Dieu clément! Dieu sauveur!... Immobiles et muets, l'homme et moi nous nous regar^ dîons, et pendant qu'il me contemplait avec une indicible expression de terreur, je me repaissais avec avidité de sa physionomie.

— Répondez, témoin, le reconnaissez-vous?

— Oui, m^écriai-je enfin d'une voix éclatante et qui dut retentir comme un clairon, oui, je le reconnais... et lui aussi me reconnaît!

— Est-ce bien l'homme sur qui vous avez tiré?

— Oui, monsieur le président, c'est bien lui!... Qu'il ose le nier en ma présence !

Et, en prononçant ces mots, je- le tenais palpitant et effaré sous mon regard.

— Eh bien, accusé, la confrontation que vous demandiez, vous l'avez obtenue : qu'avez-vous à répondre?

126 UN ]>£dut

— J'avoue, mon président, j'avoue. Une femme» sept enfants, et pas de pain dans la maison !

Il s'affaissa sur son banc , et son œil hagard , tou jours attaché sur moi, semblait encore implorer mon silence. Ma tâche était remplie, mon rôle terminé. )e fus emmené presque sans connaissance à l'hôtel de mon oncle, et j'appris, dans la soirée, que la cour, usant d'indulgence et tenant compte à l'accusé de ses aveux , l'avait condamné à deux années d'emprisonnement.

Vous avez tout deviné. J'avais reconnu dans le prétendu voleur de la Roseraie le bandit bien réel qui m'avait, un soir, attaqué au coin du bois ; en tirant sur lui au hasard, je l'avais atteint sans m'en douter; en donnant, quelques heures après, le signalement d'un malfaiteur imaginaire, j'avais donné, à mon insu, le signalement de ce ma^lbeu reux, et il se trouvait qu'en &n de compte, tous mes mensonges n'éitaient qu*un déplacement de la vérité. L'homme avait compris, en me reconpaissant, que d'un mot je pouvais tout au imoins louvoyer flnîr ses jours aux galères, et il avait saisi avec empressement la planche de salut que }e'M

offrais en ne le chargeant que d'une tentative de ▼ol. Ce qni venait de se passer n'était, au point de vue de la justice, ni très-régulier ni très-orthodoxe; mais tout est bien qui fiait bien, et nous devions nous féliciter, maître Jean et moi, d'en être quittes à si bon marché. Comment s'ezpliquait-il le rôle que j'avais joué dans le dénoûment de cette affaire? Il y pensa plus d\me fois sans doute : il y avait là matière à réflexions, et plus qu'il n'en fallait pour mettre à la torture un esprit moins borné que le sien- Quelques jours plus tard, je quittais Grenoble sans revoir madame de Champbaudier; nous nous étions vus à l'audience pour la dernière fois. Mon père me reçut avec sa gravité habituelle, et ne me fit aucune question; seulement, au bout d'une semaine, il me dit :

~ J'ai cru m'apercevoir, mon fils, que l'air du Tsaphiné ne convenait pas à votre santé. J'ai demandé votre changement de résidence, cft vous êtes nommé substitut à Niort. Vous passes d'un tribunal d'arrondisisement à un chef-lieu de département, ce n'est donc pas xme tSsgràce. ^ -

Deux ans après, je me mariais : je n'épousais pas un des anges dont le& ailes m'avaient été offertes par mon excellent père, mais tout simplement une bonne et aimable fille qui devint la compagne dévouée de ma vie.

J'entendais parler quelquefois de madame de Cbampbaudicr. Henriette était toujours la jolie présidente ; toutes ces émotions avaient glissé sur elle comme une pluie d'orage sur les plumes d'un cygne.

Soit qu'il gardât encore quelques doutes dans son esprit, soit qu'il ne m'eût point pardonné d'avoir troublé un instant son repos, M. le président, tant qu'il vécut, me poursuivit ténébreusement .de sa baine ; il ne m'épargna ni la délation ni la calomnie, il chercha à me frapper jusque dans mes amis, et j'eus longtemps à me défendre contre les entreprises de cette âme basse.

Vous savez maintenant, mon jeune ami, où peut conduire une heure de passion et d'égarement. Les conséquences en sont graves pour tous; pour un magistrat, elles peuvent être terribles. Au moment d'entrer dans la carrière, faites vos réflexions, et puisse mon récit vous être profitable I

Le confident de cette histoire demeurait silencieux et recueilli; le vieillard l'observait avec complaisance, et jouissait secrètement de l'effet qu'il avait produit, quand le jeune homme relevant la tête :

— Monsieur le conseiller, dit-il, votre récit m*a vivement intéressé et me profitera, j'espère... mais comment vous y prîtes-vous pour arriver jusqu'au balcon de la présidente?

— Ouais!... fit le conseiller. Si vous m'en croyez, ajouta -t- il en se levant, vous attendrez encore quelques années avant d'entrer dans la magistrature.

DE MONTSABREY

MADAME G. DE GOURBONNË

DE MONTSABREY

Vers ^845, vivait à Paris un jeune peintre nomme Frédéric Lambert. Il vivait pauvre et content de peu, dans un de ces quartiers silencieux où les artistes se plaisent à faire leur nid. Il avait vingt-cinq ans, de i*esprit, le cœur fier> et, chose rare, plus de talent qu'il ne s'en croyait lui-même. Je ne dis rien de sa Ogure : sans être beau il était charmant. On ne pouvait le voir sabs l'aimer, sans se sentir doucement attiré vers lui. Affectueux et bon, il prenait part aux

succès de ses amis et s'en réjouissait. Modeste et

confiant dans l'avenir , quoiqu'il n'eût pas encore de chapelles à décorer ai de batailles à peindre pour le musée de Versailles, il ne se plaignait pas de Tinjustice de ses eontemporaiiis et ne se croyait pas méconnu. Le travail remplissait sa vie. Quelquesans de ses portraits avaient été remarqués au Salon : ce fut là son point de départ vers le bonheur qu'il méritait et qu'il rencontra sur sa route.

Sa mère et sa sœur vivaient au fond de la province, d'un modeste patrimoine, auquel il ajoutait la meilleure partie de ses épargnes. Il savait que sa sœur devait, au prochain automne, épouser un jeune homme laborieux et pauvre comme elle, qu'elle aimait depuis plusieurs «nuées; il résolut d'amasser pour elle une petit dot qui lui permit d'entrer en ménage sans inquiétude du lendemain. Depuis longtemps d'ailleurs il rdvait un tour de France, le sac sur le dos, un voyage où il payerait avec sa pa« ]ette son écot et son gtte» s'arrôtant devant les sites qui lui plairaient, allant gaiement de ville en ville, et mettant son pinceau au service de' tous les hoor* ^> )ois possédés de la uoUe ambition de transmettre leurs traits à la postérité la plus reculée. Il partit

DE MONTSABaXT. 13S

par une bdle matinée d'ayril» le pied leste et le cœur joyeux.

Hien qu'à sa taçon de porter la tête et d'aspirer le grand air en marchant, on le sentait en possession de toutes les faciles joies de son âge; on devinait que, pour être faeureu)^, il lui suffisait d'exister. Au bout de quelques mois, il arait déjà fait une assez jolie pelote» La Providence semblait bénir la douce et pieuse tâche qu'il s'était imposée. Les modèles s'offraient en foule; sa bonne mine et son talent lui ouvraient toutes les portes. La Touraine, le Poitou, le Limousin» lui payaient tribut; hobereaux et vilains se disputaient l'honneur de poser devant lui. Les figures les plus étranges nel'ef&ayaient pas; il pensait à sa sœur qu'il allait enrichir, et, pendant qu'il reproduisait sur la toile quelque trogne enluminée, quelque face bêtement épanouie, quelque museau de fouine ou de belette, il voyait un jeune et frais visage qui le remerciait en souriant. Grâce à l'excellence de limitation, il réunissait tous les suffrages. Dès qu'il avait achevé un portrait dans un château, il le soumettait sans crainte au jugement de la famille et des serviteurs, et la ressemblance était si frap-

pante, que, depuis la gardeuse de dindons jusqu'au valet de chambre de M. le baron, tout le monde tombait en extase. Ce n'est pas tout; il y avait dans sa conversation tant de saillies, tant de verve et d'entrain, que ses hôtes se résignaient difficilement à le laisser partir. En l'écoutant, la châtelaine oubliait la lecture du feuilleton de son journal, i'abbé avait des distractions au whist, et M. le baron déclarait au précepteur de son fils qu'après les gentilhommes il n'y avait en France que les artistes qui eussent de l'esprit. Lorsque enfin, sourd à toutes les sollicitations, Frédéric se décidait à quitter la place, son feutre gris à larges bords, sa veste et son pantalon de velours à côtes, sa cravate nouée négligemment autour de son col rabattu, le sac militaire qu'il portait fîère* ment et auquel étaient attachés la boîte à couleurs, la pique, le parasol, le pliant à trois branches, excitaient un sentiment voisin de l'admiration; maîtres et serviteurs se mettaient aux fenêtres, et tous les regards le suivaient jusqu'au détour du sentier. Bref, il spécula si heureusement sur la vanité, que vers la fin du mois d'août sa ceinture s'était arrondie, et qu'il put croire sa tâche accomplie.

DE MOMTSABRET. 137

Dans les premiers jours de septembre il arrivait chez sa mère.

— Tends ton tablier, dit-il à sa sœur qui se jetait à son cou.

Et, prenant sa ceinture pleine d'or, il la vida dans le tablier de la belle enfant. Je laisse à penser quelle ivresse ! Quelques milliers d'écus, qui, pour une jeune fille élevée dans Topulence, ne suffisent pas ft l'achat d'une corbeille de mariage, représentent, pour une pauvre fille de province, les plus saintes joies de la famille. Après avoir assisté au mariage de sa sœur, après avoir bien choyé sa vieille mère et gentiment installé le jeune ménage, Frédéric partit, comblé de bénédictions, emportant dans son cœur l'image attendrie du bonheur auquel il avait contribué. Sans parler de la mélancolie des adieux, cette heure ne fut pas exempte d'amertume. En comparant la joie qu'il avait eue sous les yeux avec la solitude qui l'attendait à Paris, il ne put se défendre d'un sentiment de tristesse. Le bonheur de sa sœur était sa plus douce récompense, et pourtant la conscience du devoir accompli ne l'em-

péchait pas de faire un retour sur lui-même; il

138 LE GHATSÀU

laissait derrière lui ttne affection mutuelle, des espérances mises en commun, et allait reprendre dans risolement un travail que nul sourire ne viendrait égayer.

Cette émotion ne tint pas contre les enchantements de la route. La saison était belle encore; pour rentrer à Paris , Frédéric avait à traverser une des contrées les plus pittoresques de la France. A peine eut«il mis le pied dans Tancienne province de la Marche, quil fût frappé du Caractère silencieux et poétique des paysages qui se déroulaient devant lui. 11 n'avait vu nulle part rivière si limpide, vallées si fraîches , horizons si variés. Les bois et les coteaux étaient parés de toutes les magnificences de Tau* tomne; les oiseaux chantaient dans la lande; la bergeronette se balançait sur le bord des petits lacs perdus au milieu des ajoncs. Frédéric ne voulut pas quitter ce coin de terre sans emporter dans ses cartons un souvenir vivant des beautés agrestes qui s'offraient à ses yeux« Marchant à l'aventure, après avoir dessiné pendant tout le jour, il s'arrêtait le aûir, tantôt dans une ferme, tantôt dans une auberge de village; partout sa jeunesse et sa bonne grâce

DE MÔNtSABRET. 139

lui vAlaietkt Taccueil le plas bienveillant. Amoureux de l'art et de la nature, il trouvait à eette existence errante et solitaire un charme que tous les jeunes cœurs comprendront aisément < qu'ils envieront peut-être.

Un matin, séduit par la fraîcheur d'un sentier bordé de houx et de troènes, il avait quitté la grande route et s'était enfoncé bien avant dans les terres. Bien n'est doux, à vingt ans, comme d'aller ainsi, sans savoir où Ton va. Sur le coup de midi, il avait déjeuné, dans une métairie, d'une jatte de lait fumant; aux derniers rayons du soleil couchant, il entrait affamé dans le petit village de Saint-Maurice. Situé au fond d'une vallée étroite, entouré dé bois et de montagnes, ce village est un des plus charmants qui se mirent dans l'eau de h Creuse; mais, à vrai dire, en ce moment Frédéric ne se sou* ciait guère de la richesse du paysage. En débouchant sur Ta place de l'Église, il aperçut, douce* ment balancée au-dessus d'une porte par la brise du soir, une feuille de tôle, sur laquelle était peint en jaune un volatile, qui eût mis en défaut romi« thologie tout entière, si l'auteur de ce joli morceau.

440 LE GUATEÀU

pour ne laisser aucun doute sur ses intentions, n'eût pris soin d'écrire au-dessous de son œuvre ces mots : A l'Aigle d'or.

La vue de cette enseigne plongea notre héros dans le ravissement, mieux que ne l'eût fait en cet instant un tableau de vous, mon cher Gleyre. 11 n'avait pas l'embarras du choix, V Aigle d'or était la seule auberge du hameau. Cette auberge, ne pouvait point passer pour un palais; cependant tout y était propre et avenant. Charme de la jeunesse heureuse et souriante I elle paraît , tout s'empresse autour d'elle. Frédéric était à peine entré, que déjà l'hôtesse et ses deux filles lui faisaient fête. Sans doute aussi, à l'élégance de sa taille, à la finesse de ses mains, à la blancheur de son cou, dont le grand air et le soleil n'avaient pu altérer rivoire, elles avaient compris sur-le-champ que ce n'était pas là un piéton ordinaire, un colporteur d'images pieuses, de chapelets et de missels. Pendant que l'une des jeunes filles l'aidait à se débarrasser de son sac, .et que l'autre mettait la nappe et le couvert, la mère, l'œil à tout, partout en même temps, cassait des œufs, allumait les four-

DE MONTSÂBRET. 141

neaux et plumait un chapon. Frédéric s'attabla, fit honneur au festin, et trouva tous les mets exquis, à la grande satisfaction des trois femmes, qui ne se sentaient pas d'aise en voyant ce joli jeune homme manger d'un si vif appétit.

Le lendemain, il fut réveillé de bonne heure par le plus matinal et le plus gai des visiteurs : le soleil entrait à pleins rayons dans sa chambre. Frédéric sauta à bas de son lit et ouvrit sa fenêtre : la Creuse coulait à ses pieds sous un berceau d'aunes et de trembles, et se déroulait, comme un ruban d'argent, à travers la vallée; au delà de la rivière, les toits de chaume, épa'rs çà et là, fumaient dans la verdure; à l'horizon, sur le plateau d'une colline, un gothique manoir perçait de ses tourelles le feuillage rouillé des <;hénes. La vie ne manquait pas à ce tableau rustique : V Angélus tintait dans l'air frais du matin; les merles saluaient le jour; le moulin babillait sjdus les saules. C'était plus qu'il n'en fallait pour retenir notre jeune peintre. Au bout de quelques jours, il était l'ami de la maison. Il avait fait le portrait des deux filles de son hôtesse, et déjà son nom était populaire à Saint-Maurice. On

142 LE GHAtEÀÙ

accourait de plusieurs lieues à la ronde pour voir ces deux portraits ; les fermières des environs eussent mis volontiers leur croix en gage pour obtenir un pareil honneur. Prodigue de son talent, Frédéric fit quelques heureuses, et dès lors sa renommée n'eut plus de bornes. On ne parlait que de lui, on ne jurait que par lui; il était le coq du village. La bonté de son cœur n'excitait pas moins d'enthousiasme que l'adresse de son crayon.' Thomas l'Enrhumé était tombé à la conscription; à la veille de partir, il avait offert à Frédéric trois bons écus sonnants pour pouvoir emporter avec sa feuille de route le portrait de sa bien-aimée. Frédéric avait fait le portrait et glissé le prix de son travail dans le sac du conscrit, en ajoutant une petite somme pour l'aider à noyer son chagrin. L'admiration était montée k un tel degré, que, s'il eût voulu se marier dans le pays, bien des larmes auraient été répan* dues. Pour mettre le comble à sa popularité, il distribuait de temps en temps quelques gros sous aux jeunes drôles qui jouaient sur la place de l'Église. Aussi, le matin, dès qu'il sortait, il voyait, rangée devant la porte de V Aigle iFcar^ une double haie de

DE H0NT8ABREY. 143

clients^ CiHnme les pairicieDs de ranciedoe Rome. C'était à qui porterait $dp bagage. L'an s^emparait de la boite à couleurs» l'autre de la pique, eeliû-eî da parasol» celui-là du pliaut, connu ebes lesar*tistes sous le nom depainchard; Frédéric donnait le signal du départ, et, suivi de sea pages, s'enfoaç^it dans la montagne. Uo incident imprévu vint couronner sa gloire.

On touebait au ââ septembre , fête patronale du village. Le sonneur et le bedeau, qui cultivaient la bouteille plus que de raison» avaient négligé le soin de la bannière où le saint était représenté. Les rats, profitant de cette négligence, s'étaient régalés de la soie et de la laine qui exprimaient les trajis du chef de la légion tbébaine, si bien que saint Maurice tout entier y avait passé. Qu'on juge de la stupeur du bon curé en voyant la bannière dévastée, déchiquetée, tombant en loques 1 qu'on tâche de se re<présenter la constematkm du village l Plus de pro^ cession, plus de fête ! Que deviendrait la moisson de l'année prochaine? La bannière de saint Maurice mûrissait le blé i^oir, le seigle et le colza. La désolation était générale. Les gros bonnets du pays

s'arrêtaient dans la rue pour s'entretenir de cette épouvantable catastrophe. Le sonneur et le bedenu n'osaient plus se montrer; le curé et le maire traversaient la place d'un air effaré, et se concertaient sur les moyens d'aviser au dommage. À V Aigle d'or^ l'inquiétude était vive. L'hôtesse et ses deux filles se demandaient avec effroi ce qu'allait devenir le hameau, privé de son patron. Frédéric seul gardait un calme olympien. Le 22 septembre, au soleil levant, il frappait à la porte du presbytère, et présen tait au curé un saint Maurice plein de grâce et de jeunesse, dans une attitude guerrière et victorieuse. Par une inspiration qui tenait vraiment du miracle» quoiqu'il n'eût jamais vu le modèle rongé par les rats, il avait deviné la pose, le costume et la ressemblance. Le bon curé, émerveillé, le pressa dans ses bras, comme un ange descendu du ciel. Je renonce à peindre l'émotion des fidèles, quand ils virent suspendue à la hampe, veuve depuis plusieurs semaines, l'image triomphante du glorieux martyr. La bannière parcourut les rues du village au milieu des acclamations de la foule ébahie. En retrouvant les traits du saint qu'ils croyaient perdu, les paysans

DE MONTSABRET. 145

poussaient des cris d'allégresse, et les femmes s'approchaient de Frédéric pour lui baiser les mains. Entre nous, le triomphe n'était pas pour saint Maurice, mais pour le peintre qui l'avait ressuscité.

Les jours heureux nous sont comptés d'une main avare. Si charmante qu'elle fût, cette existence ne pouvait se prolonger longtemps ; si riantes que soient les étapes de la Bohême, un artiste qui a la conscience de sa propre valeur s'y repose un instant, il n'y séjourne pas. Uhiver, toujours précoce dans les montagnes de la Creuse, commençait à se faire sentir. Les matinées étaient froides, et longues les soirées. La nature, quoique belle encore, frissonnait déjà sous les premières piqûres de la bise d'octobre. Malgré l'ovation qui l'avait élevé au rang de demi-dieu, malgré les soins assidus dont il était l'objet à l'auberge de V Aigle d'or^ Frédéric pensait à partir : une rencontre ?Datt<»n'îué ajourna son dépaT^t

Avant de quitter Sainl-Maurîpe, il voulait visita' tme fois encore les sites qa*il aimait; il voulait TCToir surtout le château dont les tours crénelées dominaient le vallon, et qu'il découvrait de la fenêtre de sa tîhamire, à travers le feuillage éclairci. C'était, JeVai^éjà dit, tm gothique manoir, perché sur le plateau d'une colline, dans la partie la plus pitto« resque et la plus sauvage du pays. On y arrivait par -des sentiers étroits, bordés de genévriers, creusés par la ravine, et que les chèvres seules gravissaient id*tin pied sûr. Le jeune peintre en avait fait le but ttccoutumé de ses promenades et de ses rêveries, A la sohïude qui régnait autour de cette demeure îëodale, il avait pu d'abord la croire inhabitée. Un soir, pourtant^ il avait -vu Ie3 croisées éclairées, et

148 LE GHATEAU

deux ombres sveltes se dessiner sur la mousseline des rideau^; il avait entendu un chant de femme qui s'accompagnait au piano, et dont la voix grave s'élevait tristement dans le silence de la nuit. Quels hôtes vivaient entre ces murs? Frédéric , en garçon d'esprit, s'était bien gardé de s'en informer; il eût craint de voir s'envoler, au souffle de-la réalité, les poétiques images dont il se plaisait à peupler cet asile,

La veille du jour fixé pour son' départ, il avait profité d'une de ces tièdes après-midi qui sont les adieux du soleil, pour faire un dernier pèlerinage an vieux manoir. Gomme il arrivait au pied du plateau, il aperçut un groupe qur attira vivement son attention.

Sur la mousse d'un tertre incliné, une jeune fille était assise entre un vieillard à cheveux blancs et une femme encore jeune et belle, qui la surveillaient d'un regard inquiet. En s'approchant, Frédéric fut moins frappé de sa rare beauté que de son air étrange. Affaissée sur elle-même, elle paraissait vivre dans un monde qui n'était pas le monde des vivants. Son œil ouvert, immobile, ne se portait pas sur les ob-

DE MOIÏTSABRET. 149

jets placés devant elle ; toute sa physionomie indiquait que sa pensée voyageait ailleurs. Le visage de la jeune femme qui la couvait des yeux respirait une anxiété profonde, une tendresse passionnée. Les traits du vieillard exprimaient une affection plus calme et mêlée de curiosité. Il semblait épier le réveil de rintelligence dans cette âme attirée par un monde supérieur. Frédéric passa devant elle en se découvrant et n'osa pas s'arrêter. Il y avait, en effet, dans cette muette extase, quelque chose de mystérieux qui commandait la discrétion. Eclairé par un secret sentiment de pudeur, il sentait qu'il ne pouvait contempler cette douleur inconnue sans la profaner. Il s'éloigna d'un pas rapide.

Le soir venu, assis sous le manteau de la cheminée ûe V Aigle d'or, devant une flambée de fagots, il ne put s'empêcher de questionner l'hôtesse qui filait sa quenouille, tandis que Toinette et Fancbon, ses deux filles, tricotaient des bas pour le dernier marmot. La bonne femme n'avait pas, comme on dit, la langue dans sa poche; elle s'empressa de répondre aux questions du jeune étranger. Le château situé sur la colline appartenait à la famille deMontsabrey.

M. de Montsabrey était mort depuis plusieurs années. Les trois personnes que Frédéric avait aperçues assises sur un tertre, à une portée de fusil du manoir, ne pouvaient être que madame de Montsabrey, sa tille, et le médecin de la famille, le docteur Vincent, frère du curé de Saint-Maurice.

•— Ainsi , demanda Frédéric , dont la curiosité était loin d'être satisfaite, la jeune fille que j'ai vue tantôt est mademoiselle de Montsabrey?

••i* Oui, monsieur, c'est la pauvre innocente.

A ces mots, les trois femmes firent le signe de la croix; Frédéric les regardait d'un air étonné.

— C'est sous ce nom, cyouta l'hôtesse, que mademoiselle de Montsabrey est connue dans le pays.

— Pourquoi?

— Pourquoi, mon bon monsieur? On raconte, à se propos, bien des histoires ; mais qui sait le fin fond des choses? Hormis le docteur et le curé de notre village, personne ici ne peut se vanter de connaître le secret du château. Quand on en parle au docteur, il s'en va en branlant la tête, et quand on s'adresse au curé, il répond :

-^ Prie^ pour l'enfant.

DE yO|fTS4BIl£T. iSl

— Et que dit-»ûi\ dans le paya?

— On dit, mon bon monsieur, que la pauvre Lucile est charmée; qu'une fée, le jour de sa nais* sance, lui a jeté un sort. On a dit, dans le temps, que madame de Montsabrey n'était venue s'établir au château, abandonné depuis plus de vingt ans, que pour y cacber sa fille et ne la laisser voir à personne. Lucile n'était alors qu'un enfant, mais un enfant qui ne faisait rien comme les enfants de son âge. On avait beau la surveiller, il ne se passait guêpe de semaine sans, qu'elle s'échappât du logis. Plus d'une fois, Toinette et Fanchon l'ont trouvée assise dans la lande ou au fond des bois, accompagnée seulement d'un gros chien que vous avez dû voir aujourd'hui couché à ses pieds.

— T Oui, dit Frédéric, un chien des Pyrénées.

-^ Une bien bonne béte, et point sotte, alle^i à\\ Fanchon. Il ne la quittait pas; il veillait sur elle, et quand c'était l'heure de rentrer, il la tirait par ^ robe pour la décider à se lever, courait devant elle pour lui montrer le chemin, et revenait près d'elle pour s'assurer qu'elle le suivait.

— £t que faisait Lucile, à quoi s'occupait-elle)

quand vous la trouviez assise au fond des bois?

— Dame I monsieur, je ne sais trop ; elle caressait son chien, mêlait à ses cheveux des brins de bruyère en fleurs, ou regardait dans le ciel, comme pour y chercher quelque chose.

— Vous et votre sœur, vous étiez alors deux enfants comme elle : n'avez-vous jamais tenté de lui parler?

— Une seule fois, répondit Toinette. J'étais allé m*asseoir auprès d'elle; je voulais lui oflrir un bouquet de biuets que j'avais cueillis dans les seigles; mais ses deux grands yeux se tournèrent vers mo d'une si drôle de façon, que je pris mes jambes à mon cou, et me sauvai en emmenant ma sœur par la main.

— Pauvre chère âmel reprit l'hôtesse, elle n'a jamais fait de mal à personne... Belle comme un ange, douce comme un agneau! Maintenant c'est une grande demoiselle ; mais on assure que le sort jeté sur elle dure encore, et que, depuis qu'elle est au monde, elle n'a jamais parlé comme une chrétienne. Notre curé a commandé pour elle bien des neuvaines, fait brûler bien des cierges devant la

DE MONTSABUEY. 153

châsse de saint Maurice; le docteur Vincent la soigne comme si elle était sa fille ; la science et la prière, rien n'y peut. Croiriez-vous, monsieur, que depuis dix ans qu'elle vit retirée dans nos montagnes, madame de Montsabrey ne s'est pas montrée une seule fois au village, pas môme à l'église? Et pourtant elle est pieuse ; notre curé va , une fois la semaine , dire la messe à la chapelle du château. Quand on parle de Lucile aux serviteurs venus pour la provision, ils ne répondent pas , ou vous prient poliment de vous mêler de vos affaires. Je vous le demande, mon bon monsieur, tout cela est-il naturel ?

— Sans compter, monsieur, qu'on entend la nuit d'étranges bruits là-haut, ditToinetteàvoix basse et d'un air mystérieux; de la musique, des chants, des soupirs, des sanglots, puis un grand cri, et tout se tait.

Ici, les trois femmes se regardèrent avec stupeur, et firent de nouveau le signe de la croix.

— Depuis quelques jours, reprit l'hôtesse, on dit que la pauvre innocente dépérit, qu'elle pâlit et maigrit à vue d'œil, et tout le monde s'en chagrine.

— Sa mère est si bonne ! ajouta Fanchon ; elle fait

tant de bien dans le paysl

— . Les pauvres ne la voient pas, mais la bénissent, dit Toinettc.

— Depuis qu'elle est ici, dit Thôtesse, il n*y a plus de malheureux. Elle est comme le bon Dieu, qu'on n'aperçoit jamais, et qui, chaque année, fait mûrir nos moissons.

Le reste de la soirée, il ne fut question, à V Aigle d'or, que du château de Montsabrey. L'hôtesse , qui ne demandait qu'à parler, débita sur Lucile tous les contes qui couraient la contrée; elle y mit tant de clarté, de netteté et de précision, que Frédéric, à la fin de la veillée, n'en savait pas plus qu'au début* Toutefois ces révélations confuses avaient réussi à surexciter l'imagination du jeune artiste. Le lendemain, au lieu de partir comme il eh avait l'intention la veille, Frédéric déclara qu'il passerait à Saint- Maurice les derniers beaux jours de la saison. Il n'obéissait pas seulement à l'instinct de la curiosité; la pâle figure de Lucile, sa taille frôle à demi brisée, l'air de souffrance répandu sur ses traits, sans doute aussi sa beauté, sa jeunesse, avaient éveillé en lui un mystérieux intérêt qu'il ne s'expliquait p*as et qui eût suffi pour le retenir quelque temps ençoye,

Dès lors il dirigea toutes ses excursions vers le plateau de la colline, Il entrevit quelquefois Lucile; chaque fois qu'il la rencontra , il trouva plus de pâleur sur ses joues, dans son regard quelque chose de plus égaré. Un jour il l'aperçut se promenant à pas lents sur la terrasse du château. Appuyée sur le bras de sa mère, tète nue, les cheveux au vent, elle suivait des yeux un bataillon d'oiseaux émigrants qui filaient sous un ciel gris d'automne, et un vague sourire errait sur ses lèvres décolorées, comme si elle se fût sentie prête, elle aussi, à s'envoler vers une autre patrie. Frédéric rentra au village, l'esprit frappé de pénibles pressentiments. A. partir de ce jour, il rôda vainement autour du manoir silencieux, il ne rencontra plus Lucile. Le dimanche suivant,

au prône, le curé, d'une voix émue, recommandait aux prières des fidèles mademoiselle de Montsabrey.

Avant de venir à Saint-Maurice, où l'avait conduit le hasard, Frédéric ne soupçonnait pas même l'existence de la famille de Montsabrey; il n'avait fait qu'entrevoir Lucile et sa mère ; jamais il n'avait entendu le son de leur voix. Entre elles et lui , artiste de passage, aucune intimité ne pouvait s'établir; les portes du château ne s'ouvriraient jamais pour le laisser passer. En admettant que Lucile vécût, il ne serait jamais qu'un étranger pour elle. D'où vient donc qu'à la nouvelle d'un danger sérieux qui la menaçait , il pâlit et son cœur se serra comme s'il se fût agi de sa sœur? Il avait fait de celte étrange créature la préoccupation de toutes ses heures; il l'avait mêlée, par la pensée, à sa vie toute entière, et il lui semblait qu'en mourant elle en emporterait quelque chose.

Après la sortie de la messe, Frédéric alla droit à la cure, où, depuis la fête de saint Maurice, il avait, comme on peut le croire, ses grandes et petites entrées. Il voulait interroger discrètement le curé sur la nature du mal qui consumait la jeune châtelaine;

DE HONTSABKET 157

mais, dès les premiers mots, le pasteur lui ferma la bouche en disant :

— Mon cher enfant, c'est le secret de Dieu.

Frédéric n'insista pas. Comme il se préparait &

prendre congé, le docteur Vincent entrait au presbytère. C'était un doux vieillard , au regard triste et pénétrant, à l'air intelligent et bon. Il habitait près de Saint-Maurice où, depuis vingt-cinq ans, il soignait les corps comme son frère soignait les âmes. Il suffisait de le voir pour comprendre aussitôt qu'il n'était pas à sa place dans ce pauvre hameau.

— Mon frère, dit le pasteur en lui présentant Frédéric, voici le brave jeune homme qui nous a rendu l'image de notre saint patron.

Le docteur Vincent avait déjà entendu parler de notre héros, de son talent, de son excellent cœur, et du service signalé qu'il avait rendu à l'église. Il lui prit les mains avec effusion, et, malgré la différence de leurs âges, Frédéric se sentit tout d'abord attiré par la douceur de sa voix et la simplicité de ses manières. En moins d'une heure ils s'étaient pris d'affection l'un pour l'autre. Si l'un réunissait en lui toutes les grâces de la jeunesse, l'autre pos-

188 l^fi GHATSATT

sédait l'indulgence et U bonté qui sont les gr&ces du vieillard. Près de se retirer, le docteur, avec une familiarité pleine de bonhomie, s'empara du bras de Frédéric, et tous deux sortirent en causant comme deux amis.

La journée était belle. Us cheminaient de com« pagnie le long du sentier creux, bordé de genévriers. Le docteur s'informait de Paris qu'il avait longtemps habité, de la littérature et des arts qu'il n'avait pas cessé d'aimer, et dont il parlait avec une sûreté de goût, avec une élévation de pensée, qui se rencontrent rarement chez un médecin de village. Il paraissait heureux d'oublier un instant, auprès du jeune artiste, les soucis de son ministère; depuis vingt-cinq ans qu'il vivait dans ces campagnes, c'était sans doute la première fois qu'il jouissait d'une pareille aubaine. De son côté, Frédéric, dont la curiosité n'était pas endormie, se réjouissait en songeant qu'il était enfin à la source de la vérité, et qu'il allait peut-être éclaircir le mystère qui l'obsédait,

A quelque distance du château, sur le penchant de la colline, le docteur s'arrêta devant la grille

DE MONTSABRET. 159

(TuQ jardin au fond duquel était enfouie une maison de modeste apparence; il invita Frédéric à venir se reposer dans son petit logis. C'était le nid d'un philosophe ou d'un poète. Tout y respirait le silence et la paix. Tapissée de rosiers, de clématite et de chèvrefeuille, la maison ne manquait pas, à Tinté* rieur, de cette élégance qui vient du cœur et dont les objets les plus simples s'imprègnent comme d'un doux parfum, s'éclairent comme d'un doux reflet. Certains détails de l'ameublement révélaient des goûts et des habitudes qu'on pouvait être surpris de trouver à cent lieues de Paris, dansées montagnes de la Creuse. Les murs du salon, qui servait à la fois de cabinet de travail et de bibliothèque, étaient tendus d'étoffe de Perse, qui égayait ce réduit un peu sombre. Cà et là, le long de la tenture, des rayons mobiles étaient chargés de cristaux, de minéraux, de plantes desséchées, de livres parmi lesquels Frédéric devait reconnaître tous les amis de sa jeunesse. Les fenêtres s'ouvraient sur des massifs de dahlias, sur des touffes d'asters et de chrysanthèmes. Ce fut dans cette pièce que le docteur introduisit d'abord le jeune homme étonné.

Au bout de quelques instants, une bonne femme, qui cumulait chez son maître les fonctions d'inten* dant, de cordon-bleu et de majordome, apporta sur un plateau des fruits cueillis dans le verger, des galettes de blé noir qu'elle avait pétries elle-même, un flacon de vieux vin qu'elle était allée chercher dans le meilleur coin du cellier.

— Mon jeune ami, dit le docteur Vincent, c'est une pauvre hospitalité; croyez pourtant que votre présence ici est une bonne fortune dont je sens tout le prix. Jeune, j'aimais les arts; ils ont été longtemps le charme de ma vie. Depais que je vous sais à Saint-Maurice, j'ai été tenté plus d'une fois d'aller au-devant de vous, de vous attirer dans mon ermitage. Je l'ai voulu, je ne l'ai pas pu. Tant de douleurs m'appellent, tant de soins me réclament I ajouta-t-il avec mélancolie.

Ces derniers mots entr'ouvraient la porte par où la curiosité de Frédéric allait enfin pouvoir se glisser. On lui faisait la partie trop belle pour qu'il n'en profitât pas sur-le-champ. Après avoir remercié son hôte, après avoir exprimé un regret sincère de ne l'avoir pas rencontré plus tôt, il en vint natu-

DE MONTSABRET. 161

rellement, sans détour, à parler de madame de Montsabrey et de sa fille, qu'il avait aperçues, quelques jours auparavant, assises sur la mousse d'un tertre, en compagnie du bon docteur.

— Je vous ai bien vu, répondit le vieillard. Quand Vous êtes passé près de nous, j'ai deviné le sentiment de discrétion auquel vous obéissiez en vous éloignant, et, quoique je vous visse pour la première fois, dès cet instant, mon jeune ami, vous avez gagné mon cœur.

La conversation ainsi engagée, Frédéric, pour arriver à son but, n'avait plus qu'à suivre le courant. Il rendit avec des couleurs si vives et si poétiques l'efi'et qu'avait produit sur lui la figure de Lucile , il exprima si naïvement la sympathie que lui inspiraient cette jeune fille et sa mère, il y eut dans toutes ses questions tant de réserve, d'intérêt affectueux et d'exquise délicatesse, que le docteur Vincent ne put faire autrement que d'en être touché. Le jour tombait, déjà le soleil avait disparu derrière les tours du vieux château. Le docteur retint le jeune peintre, et le soir, après le dîner, disposé aux épanchements, heureux d'avoir près

i62 LE CHATEAU DE MONTSABRET^

de lui un auditeur capable de le comprendre, il se décida à raconter ce qu'il savait. La lune montrait sa face ronde à travers les arbres à demi dépouillés du jardin; une bise aigre iifllait autour de la maison; Tormeau flambait au fond de l'Àtre, et Frédéric, accoudé sur le bras du fauteuil dans lequel il était assis, prêtait une oreille attentive.

•^ Vous avez vu madame de Montsabrey assise auprès de sa fille ; vous l'avez vue belle encore, malgré la douleur qui Taccable et les rides précoces imprimées sur son front ; mais vous ne pouvez pas vous figurer l'éclat de sa jeunesse, quelques moia après son mariage. Unique héritière d'une des grandes familles de la Marche, elle justifiait par les plus aimables qualités de l'âme les faveurs que le Ciel s'était plu a répandre sur son berceau. Elle était si bonne que les femmes lui pardonnaient sa beauté; si bienfaisante, que l'envie elle-même n'osait s'attaquer à son opulence. Â dix-huit ans, elle avait épousé un gentilhomme jeune et beau comme elle, et s'il est vrai de dire que jamais destinée ne fut, à son débuti plus heureuse ici-bas, il est juste d'à-

jouter que jamais bonheur ne fut plus mérité. Elle menait à Paris une existence pleine d'enchantements. Tout lui souriait; elle n'était pas encore mère, mais elle allait le devenir, et déjà, devant cette joie suprême, toutes les autres joies s'effaçaient.

)) Un matin, on rapporta chez elle son mari sanglant, blessé mortellement en duel. Au bout de trois jours, il expirait dans ses bras. La blessure était si grave qu'il n'avait pu reprendre ses sens ; on ignore encore aujourd'hui la cause et les détails de cette querelle fatale. Six semaines après, madame de Montsabrey donnait le jour à une ûUe qui promettait d'être belle comme elle. A mesure qu'elle grandissait, elle enchantait tous les regards ; chacun de ses mouvements était empreint d'une grâce adorable. Penchée avec amour sur cette fleur vivante, éclose sur un tombeau, madame de Montsabrey remerciait Dieu dans son désespoir, et l'orgueil maternel essuyait les larmes de la veuve éplorée.

y Cependant on commençait à remarquer dans les yeux de Lucile quelque chose de singulier. Quand vint l'âge où l'intelligence s'éveille, où s'échappent des lèvres les premiers bégayements qui

DE MONTSABREY. 105

étonnent la mère enivrée, l'intelligence de rcnfant parut frappée d'un sommeil obstiné; ses lèvres demeuraient muettes et ne répondaient aux baisers que par un sourire immobile. Plus tard , lorsqu'on eut réussi à lui faire balbutier quelques paroles, son langage enfantin ne paraissait pas appartenir au monde où nous vivons. Il y avait dans ses exclamations soudaines, entrecoupées, je ne sais quoi de surnaturel et d'extatique , un effroi que n'apaisaient pas les plus vives tendresses. Il n'était plus permis d'en douter, le fruit des entrailles maternelles avait reçu le contre-coup de <îette existence dénouée si tragiquement; l'intelligence, prête à s'éveiller, avait été frappée de stupeur et de léthargie. Les médecins avaient refusé de se prononcer avant que Lucile eût atteint sa sixième année; Lucile avait six ans, et son esprit ne prenait aucune part à la vie commune. Quand sa mère la serrait sur son sein, en la couvrant de pleurs et de caresses, l'enfant la regardait d'un œil distrait, comme si son cœur eût été occupé ailleurs. Elle ne recherchait aucun des plaisirs de son âge, n'avait goût qu'à la solitude, et passait des journées entières plongée dans une rô-

îG6 tE CHATEAU

verie silencieuse, qu'on essayait vainement de troubler. Les médecins, consultés de nouveau, déclarèrent sans hésiter que Lucile était idiote. Foudroyée par cet arrêt terrible, madame de Montsabrey s'était prise pour sa fille de cette passion ardente et sauvage que ressentent les mères pour leurs enfants infirmes. Résolue à lui tenir lieu du monde entier, elle quitta Paris brusquement, pour venir cacher sa honte et son malheur dans le château de Montsabrey.

» Il y avait quinze ans que jTiabitais ce pays, lorsqu'elle vint s'y ensevelir. J'avais connu son mari; M. de Montsabrey venait tous les ans, avec son frère et quelques amis, passer im mois d'automne dans ce château abandonné, qui n'était plus qu'un rendez-vous de chasse. Je connaissais aussi madame de Montsabrey ; je l'avais vue dans tout l'éclat de son bonheur, peu de jours après son mariage ; avant de se rendre à Paris, le mari, enivré, avait voulu moi> trer sa jeune épouse à l'antique demeure des aienx* Je devais la revoir, quelqiies années plus tard, pâle, amaigrie^ ployée par la douleur, belle encore dans son deuil austère*

DE MONTSABREY. 167

» J'avais été averti de son arrivée ; tout était prêt pour la recevoir. Les moindres détails de cette scène navrante sont encore présents à ma mémoire. Je la vois descendre de la chaise de poste, prendre sa fille dans ses bras, franchir d'un pas rapide les marches du perron, et s'enfuir avec son douloureux trésor, comme pour le cacher à tous les yeux. Mon frère était près de moi. Le soir même, nous commencions la tôche commune que nous avons poursuivie sans relâche : mon frère consolait la douleur de la mère, et moi j'étudiais le mal de l'enfant. Je m'étais senti saisi d'un respect religieux pour l'infortune de madame de Montsabrey, d'une affection toute paternelle pour sa fille ; je devins leur hôte assidu. Durant les premières années de leur séjour au château, aucun signe ne permettait d'espérer, môme dans un avenir lointain, la guérison de Lucile. Chaque matin, je retrouvais la mère dans i?on affliction, l'enfant dans son immobilité. Je commençais à croire que la science avait dit vrai ; je n'espérais plus voir la Providence lui donner un démenti. Lucile grandissait, et, choBe étrange, tandis que son esprit restait plonge dans une nuit profonde, sa

168 LE GUATEAt

beauté brillait chaque jour d'un plus vif éclat. Il y avait, dans ce contraste, comme une raillerie amère, comme une sanglante ironie du sort. Lorsqu'elle atteignit sa douzième année, je repris conGance et courage. A mesure que sa jeunesse s'épanouissait, son âme semblait eh proie à une sourde agitation. Il était facile de pressentir une crise qui devait tôt ou tard décider de sa destinée. Evidemment la science avait prononcé un arrêt trop sévère : son intelligence n'était pas avortée, mais garrottée; la pensée vivait en elle, mais ne trouvait pas d'issue. Le murmure du vent, les harmonies du soir, le fracas de la Creuse se révoltant contre ses barrages, exerçaient de mystérieuses influences sur cette organisation délicate. Quand madame de Montsabrey se mettait au piano et chantait, Lucile paraissait s'enfoncer plus avant dans sa rêverie; puis, au bout de quelques instants, des larmes abondantes s'échappaient de ses yeux et coulaient sans bruit le long de ses joues. Un trouble profond se peignait sur son visage; à chaque minute, je m'attendais à voir la vie faire enfin explosion. Tout en chantant, madame de Montsabrey regardait dans la glace

DE MONTSABTIEY. 1G9

l'image de sa fille en pleurs; moi, je l'épiais d'un œil inquiet. Son sein se soulevait, son cœur bondissait dans sâ poitrine, comme s'il voulait briser sa prison; sa bouche frémissait comme prête à parler; ' mais au moment où tout présageait un dénoûment miraculeux, elle poussait un cri déchirant et tombait dans mes bras comme un oiseau blessé. Je n'essayerai pas, mon jeune ami, de vous raconter les scènes cruelles auxquelles j'ai assisté. Là tendresse de la mère s'était exaltée jusqu'à la rage; ses caresses impuissantes avaient pris un caractère farouche. J'ai vu madame de Montsabrey, à genoux devant sa fille, couvrant ses mains de baisers convulsifs, lui disant d'une voix éperdue :

» — Entends-moi ! parle-moi 1 réponds-moi I » Lucile passait ses doigts dans les cheveux de sa mère, et ne répondait que par un sourire étonné, ou par des larmes silencieuses.

» Depuis quatre ans, ces épreuves terribles se renouvellent presque chaque jour. Et pourtant on ne vit jamais folie plus douce, plus tranquille. Lu* cile aime et comprend la nature. Elle a l'instinct et

le goût de la parure. Son occupation favorite est de

170 LB GHATBAD

jouer avec les fleurs dont elle est toujours entourée. Elle les regarde parfois avec une ineffable èipi^es*sion de tristesse, et semble leur dire :

» -^ Je suis belle et inanimée comme vous^ )) Elle se plaît surtout dans la contenlplation des nuits étoilées : c*est Une âme qui aspire à reriiontet' vers le ciel. Dans ses entrevues avec elle, mon frère a recueilli des paroles inattendues, qui oîit ranimé ines espérances. A douze ans, elle cotnprenait déjà les promesses de la religion avec une vivacité ijui n'est pas commune à cet âge. Elle a^ sût* le monde supérieur que nous ne voyons pas, des idées qùë les livres n*ont jamais enseignées, et qui ne peuvent s'expliquer que par des inspirations surnaturelles. Malheureusement ces lueurs pâlissent et s'étanouîssent bientôt. Que vous dirai^je? Douce et bonne, reconnaissante et attendrie, ses pleurs fré*^ quents ne nous permettent pas d'en douter, la pauvre chère créature tie sait rien exprimer de ce qu'elle sont; elle est, entre nos mains, comme titi instrument mélodieux dont l'orage aurait brisé les Cordes, et dont nous avons jusqu'ici cherché vainement à ressusciter la voix. Cependâjdit là criëë que

r DE MONTSABRET. 171

j'ai prévue se prépare. Lucile a seize ans ; les symptômes s'accumulent, son dépérissement même est un présage qui ne saurait tromper : son âme s'agite et se débat pour rompre ses liens... La lutte est engagée : comment se terminera-t-elle? Mon jeune ami, c'est là que nous en sommes. J'ai écrit ce matin au beau-frère de madame de Montsabrey.

Grave, affectueux, dévoué, plein de respect pour sa sœur, il vient, tous les hivers, passer un mois ou deux auprès d'elle. J'ai hâte qu'il soit ici, car la crise est prochaine, elle est inévitable; elle peut sauver Lucile, mais elle peut ta tuer; et, si Lucile meurt, que deviendra sa mère?

Vivement ému par les paroles qu'il venait d'entendre, Frédéric s'abstint de toute réflexion et resta plongé dans une méditation muette.

— Mon ami, dit-il enfin (permettez-moi de vuos nommer ainsi, bien que je vous parle aujourd'hui pour la première fois), espérons que le Ciel bénira votre tâche et celle de votre frère ; espérons en Dieu, qui donne la rosée aux plantes, le parfum aux fleurs, la sève aux rameaux.

— Oui, mon enfant, répondit le vieillard, espérons en Dieu, en Dieu seul : car, quoi qu'en disent les savants, la science ne fait pas de miracles.

Ils restèrent longtemps au coin du feu, causant

et devisant; Frédéric en vint à demander au docteur

comment il avait été amené à Saint-Maurice.

174 LE GUATBAU

— Mon Dieu, dit le docteur, la chose est toute simple et peut se raconter en deux mots. Ma jeunesse s*est écoulée tout entière à Paris. A force de travail et de persévérance, j'avais conquis ma place au soleil. Mon nom n'était plus inconnu; déjà mes flatteurs, qui n'en a pas au moins deux ou trois? me promettaient la renommée et la richesse, quand, tout à coup, ma vie fut brisée par un de ces orages qui frappent et consument comme le feu du ciel. J'avais besoin de quelques jours de silence et de solitude : je partis, j'allai me réfugier près de mon rère , qui, entraîné par une vocation fervente, était entré de bonne heure dans les ordres, et occupait, depuis dix-huit mois, lacuredeSaint*Maurice. Vous connaissez mon frère, mais vous ne pouvez pas savoir ce qu'il cache de pieux trésors sous la modestie de son enveloppe; c'est la candeur d'un enfant unie au dévouement d'un apôtre. La sérénité de cette âme évangélique devait passer insensiblement dans mon cœur. En l'écoutant» je sentis se réveiller en moi les croyances et la foi de mes jeunes années ; en le voyant agir, je compris qu'il y a place pour les vertus les plus élevées dans les plus humbles

DE MONTSABRET. 475

conditions. Je ne saurais dire comment cela se fit, j'en arrivai à prendre en pitié le monde, ses com« bats, ses joies et ses douleurs. Mon frère s'était voué tout entier au soin du troupeau confié à sa garde; son unique ambition était qu'on l'oubliât dans cette pauvre cure, la plus pauvre de tout le diocèse; je résolus de compléter son œuvre en m'y associant. II n'y avait pas de médecin dans la commune. De Saint-Maurice à la ville la plus prochaine, on compte six grandes lieues. Pendant l'hiver les sentiers sont impraticables. Ajoutez que, dans nos campagnes, l'usage est de n'envoyer quérir le médecin qu'à la dernière extrémité, si bien que, lorsqu'il se présente, la mort, qui a pris les devants, est déjà assise au chevet. Mon palrimoine, joint à la petite fortune que j'avais amassée, me permettait de vivre ici tranquille. J'achetai cette maison, où j'ai vieilli doucement, loin du monde, qui ne mérite pas un regret. J'aide mon frère, je fais un peu de bien ; j'ai l'espoir que ma vie n'aura pas été tout à fait inutile. Par un mouvement de vive sympathie, Frédéric saisit la main du docteur Vincent et la pressa avec respect.

La soirée était avancée. Le docteur tira sa montre et se leva brusquement pour se rendre au château. Frédéric l'accompagna jusqu'à la porte, et revint lentement à Saint- Maurice, en rôvant au sort do Lucilo.

Yl

Les jours suivaient les jours : Frédéric ne partait pas. Que pouvait-il pour mademoiselle de Montsabrey? Toute sa volonté devait échouer contre une puissance inconnue; et pourtant il demeurait. Sans avoir aucun rôle à jouer dans le dénoûment de cette destinée, il ne voulait pas quitter le pays, il voulait assister à la solution de cette énigme. Le docteur Vincent et son frère ne quittaient plus le château. Des bruits sinistres circulaient dans le pays. A V Aigle d'or^ il n'était question que de Lucile. Les paysans avaient pour elle une sorte de vénération superstitieuse. Ce qui les préoccupait, ce n'était pas seulement sa jeunesse, sa beauté, sa souffrance; c'était encore et surtout la nature mystérieuse de sa douleur. Us la regardaient comme un être pré-*

destiné, en communication directe avec Dieu; sa mort leur eût semblé une calamité pour le hameau, sa guérison un bonheur public. Ils voyaient, dans ce que la science appelait la léthargie de sa raison, une raison supérieure et plus vive, une intelligence plus clairvoyante, quoique muette; ils sentaient que Lucile n'était pas de ce monde, et que le jour où sa langue se délierait, elle serait, non pas la l^œur, mais la reine de tous ceux dont la langue était depuis longtemps déliée. Aia^i , tout s'assom^ brissait autour da notre béros, Ce village» où il était entré si dispps, où il avait vécu ^i joyeux, où tout levait ^embl^ Iqi sourire, se couvrait de voiles fu« Qèbre$. La pluie attristait le paysage; les corbeaux i^'abattaieot dans la plaine; la bise emportait les dernières feuilles des arbres; epfln la mort planait mxr la qoUine, et Tombre de ses ailes ^'étendait jusque sur le vallon. Et pourtant Frédério ne partait pas. Plus de soleil, pliis de joies, plus de fêtes; et pourtant il s'obsUnait k ne pas quitter Saint» Mauricef

Un soir, il était assis ^ous le manteau de la ehe* minée > en compagnie de Tbôtesse, de ses deux

DB HONTSABREY. 179

filles et de quelques notables dé Tèndroit. L'ftttitude et la physionomie de ces braves gens témoignaient qu'ils n'étaient pas là pour fêter la dive bouteille. Tous les visages étaient emt^reints d'une motne tristesseï Là cloche de l'église avait sonné pendant tout le jour le glas de l'agonie; dans ràptès-midi^ on avait vu passer le curé portant le saint viatique et se diHgeâîlt vefs lé Château de Montsabrey. Abîmé dans sa rêverie, Fréàétlt remuait machinalement là braise dtt foyer avec un de ces longs tubes de fer qui, dans les campagnes de la Marche, servent à la fois de pincettes et de souffleta 11 ne- prêtait qti^une attention distraite aux propos qui se tenaient autour de lui^ et méditait silencieusement sur l'étrange destinée qu'en cet instant la knort dénouait peutêtre; Tout à coup^ on entendit le galdp de deul: chevaux^ qui s'arrêtèrent devant VÀigle d'or, 6t presque en même temps on vit entrer un serviteur qui portait la livrée du château. Fidèle aux habi'^ tudes de réserve et de discrétion qu'avait contrac-^ tées, depuis dix atis^ tous les domestiques de madame de Montsabrey, celui-ci ne répondit pas aux ques* lions qui l'assaillirent.

180 LB GUATEAU

— Monsieur Frédéric Lambert? demanda- 1- il d'une voix brève.

— C'est moi, dit le jeune peintre en se levant.

Le messager tira de sa poche un papier sans enveloppe, et le remit à Frédéric, qui lut ces mots tracés à la hâte, d'une main tremblante :

« Lucile n'est plus. Venez dessiner son portrait ; c'est sa mère qui vous en prie,

» Vincent. »

Frédéric monta dans sa chambre, prit son carton et descendit précipitamment. Les deux chevaux attendaient à la porte : il sauta en selle et partit.

La nuit était sombre, sans lune et sans étoiles. Après une heure de course rapide, les chevaux s'arrêtèrent au pied du château. Quand Frédéric franchit le seuil, la cour était remplie de confusion. Les serviteurs, comme des ombres effarées, allaient, venaient, se croisaient en tous sens. Une chaise de poste, attelée de quatre chevaux, les postillons en selle, se tenait prête à partir. Un étranger, à la physionomie grave et triste, s'entretenait avec le

DE HONTSABRET. 181

docteur : c'était le beau-frère de madame de Montsabrey, arrivé depuis quelques heures seulement»

— Profitez de son évanouissement, disait le docteur, emmenez-la sans tarder, avant qu'elle reprenne connaissance. Si elle revoit sa fille morte, je ne réponds pas de sa vie.

Quelques minutes après, M. de Montsabrey déposait sur les coussins de la chaise de poste sa belle-sœur évanouie. Il prit place auprès d'elle, et la voiture partit au galop.

Epuisé par tant d'émotions, le docteur s'appuya sur le bras de Frédéric, gravit avec lui les degrés du perron et l'introduisit dans la chambre où Lucile venait de s'endormir de son dernier sommeil.

— Ma tâche est finie, la vôtre commence, dit-il. Et, après avoir jeté un regard désolé sur l'enfant

qu'il n'avait pu sauver, il se retira à pas lents.

La chambre n'était éclairée que par deux cierges

qui brûlaient au chevet, près d'un crucifix et d'une

coupe d'eau bénite où trempait un rameau de buis.

Le curé, agenouillé dans l'embrasure d'une fenêtre,

récitait à voix basse la prière des morts. La jeune

fille, vêtue de blanc, couronnée de roses blanches,

était étendue sur son lit, plus belle encore qu'elle ne l'avait été dans la vie, belle d'une beauté divine, La mort avait amené sur ces lèvres immobiles un sourire angélique; on eût dît que Tâme, en s'envolant, avait laissé sur ce pâle visage un céleste reflet. Frédéric sentit son cœur saisi d'une angoissé inexprimable. îl s'agenouilla et pria. Puis il prit son Carton, et se mît en devoir de satisfaire au dernier V03U de madame de Montsabrey; maïs, à peine arrivé à la moitié de sa tâche, îl M forcé de s'arrêterî le crayon tremblait datis ses doigts, une sueur glacée Inondait ses tempes. Comme tous ceux qui veillent atiprés des morts, il était en proie à des hallucinations étranges. H croyait voir Luclle soulever ses paupières, entr'ouvrir ses lèvres, étendre la main; il épiait avec inquiétude ce qu'il prenait pour ses mouvements, et prêtait tmè oreille avide comme si elle allait parler. Le vent qui s'engouffrait dans les corridors, le cri des orfraies, le chien qui hur* lait et grattait à la porte de sa maltresse, ajoutaient encore à TelTet de cette scène lugubre. Pour se ras*surer, pour reprendre courage, Frédéric se retournait de temps en temps vers le curé toujours âge-

DE UONTSÂBRET. 183

nouille, toujours priant : Taspect du pieux vieillard renouvelait ses forces. Cependant il vint un instant où, n'en pouvant plus, Frédéric se leva, comme pour échapper au vertige de ses pensées. Il ouvrit une fenêtre, fit quelques pas sur le balcon; l'air iroîd de la nuit le calma. Avant de se remettre à rœuvrê, il demeura absorbé dans une contemplation douloureuse.

— • Pauvre enfant 1 se dîsait-îl en suivant le cours de sa rêverie, qu'es-tu venue faire ici-bas? Paut-îl te plaindre? faut-îl Venvîer? Ta as traversé la vie sans t'y mêler, Sans être atteinte par nos douleurs, sans connattre nos joies imparfaites; tu viens de rendre à Dieu qui nous juge ton âme aussi blanche, aussi pure que tu l'avais reçue de ses mains. Je t'ai rencontrée sur ma route , je t'ai & peine entrevue , jamais ton regard ne s'e§t arrêté sur moi, mais je garderai de toi un souvenir éternellement cher. Tu resteras dans ma pensée comme une de ces mélodies qu'on n'a entendues qu'une fois et qu'on se rappelle toujours; tu auras passé dans mon existence comme un de ces fantômes qui nous sourient, qui nous appellent et que nous ne

pouvons saisir. La beauté rayonnait sur ton visage; ta bouebe respirait la bonté; ton intelligence,- qu'on disait éteinte , se nourrissait peut-être de célestes visions. Si tu avais pu descendre jusqu'à aous, heureux celui que tu aurais aimé I

Il avait repris son crayon, et, penché sur son œuvre, effaçait pour la dixième fois le contour des lèvres, qu'il ne pouvait réussir à modeler fidèlement Depuis près d'une heure il s'acharnait à cette tâche. Il crut enfin avoir réussi, et, pour s'en assurer, leva les yeux sur le modèle : accoudée sur son lit, calme et sereine comme, une jeune fille qui se réveille au matin, après une nuit visitée par les plus doux songes, Lucile 1% contemplait d'un air curieux.

— Ma mère? où est ma mère? dit-elle d'une voix douce comme la voix d'un enfant.

Et, pareille à une fleur qui ploie sous l'eau du ciel dont son calice était altéré, elle s'affaissa sur sa couche»

Absorbé par la prière, le curé n'avait pas entendu la voix de Lucile; un cri de Frédéric le tira du pieux recueillement où il était plongé. Il se leva et courut vers le lit de la jeune fille.

— Elle vit, s'écria Frédéric le pressant entre ses bras, elle vit, elle m'a parlé !

Et il sortit en toute bâte pour aller cbercber le docteur Vincent.

Il ne marcbait pas, il avait des ailes. Arrivé au terme de sa course, il ouvrit la grille , traversa le jardin, gravit l'escalier sans reprendre baleine, et se précipitant dans la chambre où le docteur, sous le coup des émotions violentes qu'il avait ressenties, veillait encore malgré Theure avancée :

— Venez, s'écria-t-il ; elle vit, elle respire! Ne perdez pas un instant, venez à son cbevet.

Et il cherchait à rentraîner.

Le docteur le regardait avec un étonnement mêlé d'inquiétude, et se demandait si Frédéric n'avait pas perdu la raison.

— Mais, reprit Frédéric d'une voix ardente, vous ne comprenez donc pas? Elle respire, elle m'a parlé! Elle m'a parlé, vous dis-jel Venez, au nom du ciel, venez; qu'attendez-* vous ?

Et cette fois, il l'entraîna.

Le docteur le suivait à grand'peina et doutait eur core. En entrant dans le château, il vit bien que Frédéric avait dit vrai. On n'entendait dans les corridors , à tous les étages , qu'un seul cri : Mademoi^ selle n'est pas morle ! Il pénétra en tremblant dans la chambre de mademoiselle de Montsabrey. Lucile était toujours étendue sur son lit , mais déjà ses joues avaient repris les couleurs de la vie. Sa nour^ rice, assise près d'elle » écoutait et recueillait b souffle qui s'échappait de ses lèvres. Le curé, age-r nouille, avait interrompu la prière des morts, pour réciter une hymne de reconnaissance. Le docteur prit la main de Tenfant, et des larmes de joie inondèrent son visage.

DU KÛIïTSABR£T« 187

-Y Oui, mon Dieu I s'écria-t-il, elle vit I

Mademoiselle de Montsabrey tourna la tête, ouvrit de grands yeui^, et, regardant tour à tour le docteur et le curé :

^ Estrce vous, mes amis? leur dit-elle d'une voii; affectueuse.

La crise qui pouvait être mortelle Tavait sauvée : le voile qui séparait sa raison du monde des vivants venait de se déchirer.

Epuisée par cet effort de quelques instants, Lucile s'affaissa de nouveau.

— Où est madame de Montsabrey? demanda Frédéric; où son beau-frère la conduisaitril? Il faut lui dépécher un exprès.

Le docteur le prit par le bras et le mena dans l'embrasure d'une fenêtre; le curé les suivit.

— Elle est sauvée, dit le docteur à voix basse ; elle est sauvée, je le crois, je l'espère, et pourtant je n'en répondrais pas. Envoyer un exprès ! y pensezvous? Si le ciel nous reprenait Lucile, madame de Montsabrey aurait perdu sa fille deux fois. Pour la rappeler, attendons que la résurrection soit pleinement accomplie. Ménageons le cœur de la mère, ne

lui donnons pas trop tôt une joie qui pourrait finir par le désespoir.

Frédéric et le curé se rangèrent à cet avis. Au bout de huit jours, la guérison de Lucile était certaine. La raison lui était venue avec la santé; Fintelligence avait brisé ses liens, la pensée avait trouvé une issue. H n'y avait plus à hésiter; comme Texprès allait partir, on reçut au château une lettre du vicomte de Montsabrey annonçant qu'il emmenait sa belle-sœur en Italie. Le docteur, sans tarder, écrivit à Rome, à Naples, à Florence; il ne doutait pas que madame de Montsabrey ne revint avant la fin du mois.

La convalescence de Lucile marchait rapidement. A mesure que ses forces renaissaient, son intelligence s'épanouissait. Comme un terrain vierge qui jamais été fatigué par aucune culture, elle produisait sans efforts et en abondance des fruits dont a splendeur étonnait le regard. Le curé, le docteur et Frédéric ne la quittaient pas; ils rivalisaient d'ardeur, de vigilance, et c'était un spectacle touchant que celui de ces trois hommes veillant sur cette jeune fille avec la sollicitude et la tendresse d'une mère. Chacun des trois gardiens fidèles tirait parti, selon ses facultés, de cette résurrection merveilleuse. Bien qu'on touchât à l'hiver, quelques rayons doraient encore la plaine et les collines. Le docteur

expliquait à mademoiselle de Montsabrey la nature

qu'elle n'avait entrevue jusque-là qu'à travers un nuage. Chaque promenade était pour lui le sujet d'un enseignement et d'une révélation. Une roche, une plante, une source jaillissante, lui fournissaient l'occasion d'éveiller et d'agrandir l'esprit de sa jeune compagne. Le curé, témoin du miraculeux épanouissement de cette âme enfantine, lui montrait le doigt de Dieu dans la création entière. Quant à Frédéric, sa part d'action, quoique plus modeste en apparence, n'était cependant pas moins grande; par sa grâce, par sa jeunesse, par son empresse* ment affectueux, par la sympathie toute fraternelle qu'il témoignait à la belle enfant, il s'associait puis* samment à l'œuvre des deux frères, et je crois bien que sa présence seule était plus éloquente que tous leurs discours. S'il tardait à venir, une inquiétude fébrile se lisait dans les yeux de Lucile : dès qu'elle le voyait, dès qu'elle entendait le son de sa voix, son cœur, en s'échauffant, doublait la curiosité de son intelligence. Près de Frédéric, elle voulait tout savoir, tout apprendre ; loin de lui, elle ne trouvait plus dans la nature qu'un spectacle indifférent. Elle ne cherchait pas à s'expliquer la présence de ce jeune

DE MONTSABREt. 191

homme au fchâteau ; elle ignorait Ce qu'il était, d'où il venait, et ne songeait pas à le demander. Son âme, en B'éveillant, s'était posée sur lui sans défiance, comme une colombe qui vient de s'échapper pour la première fois de son nid , s'abat sur le rameau voisin.

L'hiver venu, il fallut dire adieu aux promenades et se rétthir autour du fbyer. Des entretiens variés, des lectures habilement choisies, des leçons données tour à tour par Frédéric et par les deux frères, cofttinuaieht l'œuvre commencée. Frédéric ne ressemblait pas à la plupart des peintres de notre époque ; il n'avait pas borné ses études aux secrets de son art ; il estimait qu'en dehors de la peinture on peut, eh cherchant bien, trouver par ci par là quelques petites choses qui ne sont pas tout à fait indignes d*exercer la pensée humaine. Aussi apportait-il lin riche contingent aux travaux du jour, au^ câuSeHes du soir. Lucile l'écoutait,- suspendue à ses lèvres; Lucile aimait tout ce qu'il disait.

C'était là sans doute une vie bien douce pour notre jeune ami. 11 partait le matin de Saint-Mau* rice, s'arrêtait à la maison du docteur, et tous deux,

devisant, se rendaient au château. L'hiver a des beautés que les citadins ne soupçonnent pas. La campagne était charmante encore sous son manteau d'hermine; les bois, chargés de givre, avaient dans le brouillard un aspect magique. Du plus loin qu'elle' apercevait les deux amis, Lucile, enveloppée de fourrures, Courait à leur rencontre; la neige durcie criait à peine sous ses pieds délicats. La journée s'écoulait en heures enchantées, et Frédéric rentrait le soir au village, en compagnie du bon curé, dont les rigueurs de la saison n'avaient pu ralentir le zèle. Je le demande, quelle imagination un peu poétique n'eût envié le sort de ce jeune homme? Mêler ses ji)urs à ceux d'une adorable créature qui, par un rare privilège, joignait la naï» veté de l'enfance aux grâces delà jeunesse; assister au réveil de cette âme angélique; surveiller, diriger l'essor de son intelligence; épier, surprendre les premiers battements de son cœur, c'était une bien douce tâche, et, je le répète, une bien douce vie... Cependant Frédéric résolut de s'arracher au charme qui l'envahissait. Il avait fini par comprendre le danger de cette intimité. .. Il était trop pauvre,

DE MONTSABRET.^ 193

Lucile était d'une trop grande famille pour qu'il pût jamais songer à lui offrir sa main. Où le mènerdit cette affection toujours croissante, cette affection mutuelle qui n'avait pas besoin d'aveu? N'était-ce pas folie que de s'aventurer plus avant sur un chemin si périlleux?... En même temps que la raison lui commandait de s'éloigner, ses travaux le rappelaient impérieusement à Paris. Son parti fut bientôt pris.

Un soir, comme ils étaient tous réunis, Frédéric annonça son départ et fit ses adieux à Lucile. La jeune fille pâlit et se tut. Les deux frères compre- ' naient, eux aussi, quoique moins nettement que Frédéric, le danger de sa position : bien qu'ils l'aimassent tendrement, ils ne cherchèrent pas à le retenir.

— Est-ce bien vrai? dit enfin Lucile d'une voix mourante, où se peignait le trouble de son cœur ; parlez-vous sérieusement? Vous partez, et pourquoi? Que vous manque-t-il? Vous n'êtes donc pas heureux près de nous? Vous n'aimez donc pas vos amis?

— Je dois partir, répliqua Frédéric; vivre de

194 hE CHATEAU

votre vie est un bonheur qui n'est pas fait pour moié

— U a raison» mon enfant, dit le curé. Chacun ici-bas a ses devoirs; l'oisiveté ne sied pas à son âge.

-^ Monsieur Frédéric^ reprit Lucile tournant vers lui un regard suppliant, attendez au moins le retour de ma mère*

— Sa place n'est pas auprès de nous , dit le docteur; il y aurait de l'égoïsme à le retenir plus longtemps. Yoilà déjà bien des jours perdus I Ses débuts ont été brillants : l'heure est venue pour lui de tenir ses promesses.

— Adieu, mes amis, dît Frédéric en se levant et serrant tour à tour la main de Lucile, dû docteur et du curé, adieu I Pensez quelquefois à mol , qui pen« serai à vous sans cesse. J'ai passé près de vous les jours les plus beaux de ma vie, je ne l'oublierai jamais. Soyez heureux, que Dieu Irons accorde toutes les joies que vous méritez!

Le docteur et le curé ne devinaient que bien confusément les sentiments qui l'agitaient; ils l'embrassèrent avec une tendresse toute paternelle, Quant h Lucile, pâle, muette, immobile, elle fegar-i

dait Frédéric et paraissait ne rien comprendre à ce qui se passait autour d'elle. Frédéric sortit le cœur nayré; mais ferme » et maître de son émotion.

Le lendemain, à Taube naissante, comme il ache» vait ses préparatifs de départ, il vit entrer dans sa chambre le docteur Vincent, dont les traits boule* versés trahissaient une vive anxiété.

«•- Vous ne partirez pas, vous ne pouvez pas par* tir, dit le docteur d'une voix émue; votre présence nous est nécessaire, votre tâche n'est pas achevée, Savez*vou8 ce qui se passe? A peine nous aviez*, vous quitté, que Lucile a été prise d'une fièvre ardente. J'ai veillé toute la nuit à son chevet. Dans son délire, elle n'a prononcé que deiuc noms; quand elle n'appelait pas sa mère, c'est vous^ qu'elle appelait. Je l'ai laissée dans un état d'exaltation qui m'alarme, je ne vous le cache pas. Si vous vous éloignez, je ne réponds de rien. Songez, mon jeune ami , que vous faites maintenant partie de son exis«> tence. Quand sa raison s'est éveillée, c'est sur vous que s'est arrêté son premier regard; c'est vous qui avez reçu la confidence de ses premiers sentiments, de ses premières idées, C'est une âme toute neuve,

196 LE GUATEÀÏÏ

qui n'obéit encore qu*à ses instincts. Plus tard, sans doute, elle pourra se passer de vous; à cette heure, elle a besoin de vous voir et de vous en* tendre pour penser, comme elle a besoin d'air pour respirer. Je connais l'honnêteté de votre cœur, je prévois tout ce que vous pouvez dire pour justifier votre éloignement; mais j'en ai conféré avec mon frère; il a levé tous mes scrupules, sa parole doit suture pour rassurer votre conscience et vous décider à rester^ N'oubliez pas, mon ami, que je suis responsable de la vie de Lucile; tant que madame de Monlsabrey ne sera pas revenue, nous devons la remplacer. Je sais que vos travaux vous rappellent à Paris; mais vous êtes jeune, un long avenir s'ouvre devant vous, et vous ne trouverez pas deux fois l'occasion d'accomplir un devoir aussi sacré que celui-là. Faites pour Lucile ce que vous feriez pour votre sœur. Madame de Montsabrey ne peut tarder à revenir. Vous avez été témoin de son désespoir, vous assisterez à sa joie, vous partirez heureux de son bonheur.

Et comme Frédéric hésitait :

••^ Vous ne pouvez plus demeurer ici , dans ce

DE MONTSABRET. 197

village, reprit le vieillard, qui avait toutes les délicatesses du cœur. La saison promet d'être rude. Vous ne savez pas ce qu'est Thiver dans nos campagnes; dans quelques jours, les sentiers, ensevelis sous la neige, seront impraticables. Venez tous établir chez moi; mon ermitage est assez grand pour vous recevoir. Votre présence me rendra quelques lueurs de jeunesse; vous serez comme un gai rayon au déclin de ma vie. Venez donc, mon ami, les heures que nous ne passerons pas auprès de notre chère enfant, nous les passerons à parler des hommes et des choses que nous aimons.

La conscience la plus droite a tant, de replis tortueux, nous sommes si habiles dans Tart d'ériger nos penchants en devoirs, que Frédéric, enchanté d'avoir un prétexte qui lui permit de rester, crut sincèrement qu'il se sacrifiait en consentant à ne point partir. Il accepta l'hospitalité qui lui était cordia/ement offerte, saisit son sac qu'il venait de fermer, et au lieu de prendre la route de Paris, s'achemina vers la maison du docteur Vincent, non sans avoir embrassé l'hôtesse de V Aigle d'or et ses filles , qui pleuraient comme trois fontaines.

Le docteur n'avait pas trompé Frédérie, Lueile était aux prises avec uae fièvre ardente. A peine eut-elle aperçu le jeune peintre, que son visage se calma comme par enchantement. L'éclat de ses yeux s'adoucit; elle lui tendit la main, et, d'une voix qui exprimait à la fois la reconnaissance et le reproche :

— Pourquoi donc, dit-elle, vouliez-vous partir?

Frédéric s'assit à son chevet et n'eut pas de peina à se justifier.

La Tle du château , un instant troublée par cette rechute imprévue, avait repris son cours accou* tumé. L'élude, Tamitié, les causeries sans fin se partageaient les jours de Lucile. Elle ne se lassait pas d'interroger Frédéric sur sa mère, sur sa sœur, sur ses débuts; elle voulait savoir ce qui Tavait amené à Baint-^Maurioe , et comment il avait vécu jusque-là. Frédéric racontait gaiement ses premières épreuves et ses premiers travaux. Il parlait de son art avec feu ; il disait avec simplicité sa pauvreté fière et laborieuse. Puis venait le récit de son voyage; Lucile le suivait, en souriant, tantôt sur les * routes poudreuses, tantôt le long des sentiers ver-* doyants. Il esquissait d'une façon charmante tous les originaux qui avaient posé devant lui, et dont

les visages hétéroclites, copiés avec une impitoyable fidélité, avaient composé la dot de sa sœur. Son arrivée chez sa vieille mère, le mariage des deux fiancés, ses poétiques excursions dans la Creuse, son entrée à Saint-Maurice et son séjour à V Aigle d*or, il n'omettait rien, il racontait tout avec grâce. Il n'oublia pas la bannière du saint patron rongée par les rats indiscrets. Lucile, malgré son respect pour le bon curé, ne put retenir un joyeux éclat de rire au récit de cet épisode. Elle s'intéressait surtout à cette jeune sœur qu'elle ne connaissait pas, et se faisait redire sans cesse le bonheur du jeune ménage.

— Je veux connaître votre sœur, vous me l'amènerez; ou, quand ma mère sera de retour, nous irons ensemble lavoir. Je l'aimerai, ohl je l'aimerai bien : croyez-vous qu'elle m'aimera? disait-elle.

Souvent aussi la conversation prenait un carac* tère plus sérieux. Pour satisfaire la curiosité de ' Lucile, moins encore que pour féconder cette âme virginale, les deux vieillards l'entretenaient gravement de leur existence modeste, vouée tout entière aux maiheureux« En les écoutant, Lucile compre-

DE MONTSABRET. 201

nait la sainteté du dévouement et la grandeur de la bienfaisance. Puis» à son tour, elle racontait tout ce qu'elle avait pensé, tout ce qu'elle avait senti avant d'entrer dans la vie commune.

— C'était un état bien étrange, et dont j'essayerais vainement de vous rendre compte. Je comprenais tout, je sentais tout le prix des soins affectueux qui m'étaient prodigués. J'étais pleine de reconnaissance pour l'amour qui veillait à mes côtés : j'aurais voulu répondre aux caresses de ma mère; mais je ne trouvais pas de paroles pour exprimer les sentiments et les idées qui s'agitaient, qui bourdonnaient en moi comme l'essaim d'une ruche en travail. Que vous avez été bon, docteur, pour cette enfant! Vous aussi, mon ami, ajoutait-elle s'adressent au pasteur. Je vous aimais et ne pouvais pas vous le dire. Continuellement j'entendais dans mon sein un bruit de source qui cherche à jaillir et ne peut percer le rocher. Si j'essayais de rompre le silence, mes efforts redoublaient le tumulte de mes pensées ; la vie me suffoquait, et ma lutte se terminait par la défaillance. Ce que j'ai souffert, je ne saurais l'exprimer. Quand ma . mère embrassait mes genoux, en s'écriant : — En-

tends-moi! réponds-moi!... — il me semblait que mon cœur allait éclater, et je tombais inanimée, écrasée par mon impuissance. Je n'étais bien que seule, j'aimais la nature, qui me donnait tout sans me demander rien. Je n'ai d'ailleurs qu'un souvenir confus de ces années douloureuses. L'image du passé n'est pour moi qu'un rêve dont j'ai peine à rassembler les fantômes épars. Ma vie a commencé le jour où je vous ai aperçu à mon réveil.

Et Lucile attachait sur Frédéric un regard recon* naissant.

Le docteur écoulait ce récit ingénu, comme fi eût écouté la leçon d'un maître. Au sentiment de la curiosité satisfaite se mêlait chez lui un légitime Isentiment d'orgueil : il s'applaudissait d'avoir deviné ce que Lucile venait de raconter.

Ainsi les jours s*écoUlaient doucement. Made« moiselle de Montsabrey, qui sentait son ignorance et qui voulait ménager à sa mère une joyeuse surprise, s*emparait avidement de toutes les idées nouvelles offertes à soû esprit. L'hiver n'était pas achevé ^ qu'elle avait déjà réparé le temps perdt!*

DE MONTSÂBEEY. 203

. Pareille à ces arbustes du Midi, qu'une chaude journée de printemps suffit pour charger de bourgeons et de fleurs, elle en savait autant que la plupart des jeunes filles de son âge. Elle avait même sur elles un précieux avantage : elle aimait ce qu'elle savait et en nourrissait sa pensée; son éducation n*avaît pas été un pur exercice de mémoire.

Cependant, on touchait à la fin de Thiver, madame de Monlsabrey n'était pas revenue et n'avait pas donné de Ses nouvelles. Le docteur avait écrit de nouveau, cette fois au ministre de France, à Mîlan , à Venise , à Rome , à Florence : madame de Montsabrey n'avait traversé aucune des capitales de

' ritalîe. il avait envoyé un exprès à Paris : Thôtel du vicomte était fermé depuis plusieurs mois. Dans sa terre du Berri, personne ne savait où était le vicomte; l'intendant lui-même l'ignorait. Que devenait madame de Montsabrey? Dans quelles contrées voyageait sa douleur? Pendant que l'infortunée promenait au loin son désespoir, le bonheur l'attendait au seuil de sa porte.;. Il y avait là quelque chose de poignant qui eût navré le cœur le plus indifférent.

201 LE GIIÀTEAU

— Pourquoi ma mère n'est-elle pas ici ? demandait constamment Lucile à ses amis; pourquoi tarde-t-elle à revenir? Elle me pleure, et rien ne lui dit que sa fille respire et l'appelle I

Tantôt elle voulait partir, la chercher dans le monde entier. Il lui semblait qu'un instinct infaillible guiderait ses pas; elle refusait de croire que le monde, si grand qu'il fût, pût la cacher longtemps à son amour. Tantôt, seule dans sa chambre, assise devant sa fenêtre ouverte, elle l'appelait à haute voix.

— Ma mère ! ma mère ! disait-elle ; à mon tour, je te crie : Entends-moi, réponds-moi I

Tous les bruits du dehors la faisaient tressaillir : le galop d'un cheval, le roulement d'une voiture, faisaient affluer son sang à son cœur. 6n se souvient du compagnon fidèle qui veillait sur Lucile enfant, et la ramenait au château quand elle s'oubliait dans les bois. Gomme par le passé, il la suivait partout, il était toujours auprès d'elle. La jeune fille lui disait parfois :

— Turc, où est ma mère? cherche-la, mon bon chien I

DE HONTSABRET. 205

Turc, aussitôt, agitant sa queue, furetait dans tous les coins du logis, s'échappait de la cour en poussant des abois plaintifs, battait les campagnes environnantes et revenait, Toreille basse, se coucher aux pieds de sa jeune maltresse, qui le caressait tristement. Il y avait des jours où le découragement s'emparait de Lucile ; mais les trois amis veillaient sur elle et la relevaient par de douces paroles. Le docteur lui promettait le prochain retour de madame de Montsabrey; le curé lui enseignait la soumission aux volontés de Dieu; Frédéric redoublait d'empressement et de tendresse fraternelle. Touchée de tant de soins et d'affection, l'aimable enfant craignait d'être ingrate 9 et se reprenait à l'espoir, au bonheur.

Les premiers beaux jours complétèrent sa régénération. Elle assista au réveil de la nature, comme Eve c(mtemp]ant pour la première fois les enchantements de l'Ëden; ses facultés achevèrent de s'épanouir, comme la corolle d'une fleur sous les tièdes baisers du soleil. La jeunesse et l'intelligence rayonnaient sur son iront et dans son regard autrefois immobile; la vie circulait sous l'albâtre rosé de

306 LB GHATlfiAU

8oa visage, et jusque dans les boucles de ses blonds cheveux, où la brise aimait à se jouer. Jamais beauté plus suave n'avait souri à la clarté du ciel. Tout verdissait, chantait, fleurissait autour d'elle; elle était elle-même une des grâces de la création.

Avec le printemps étaient revenues les longues promenades. Ils allaient ensemble le long des haies, admirant et commentant le poème éternel qu'ils avaient sous les yeux. Frédéric ne songeait plus à partir; il oubliait tout ce qui n'était pas Lucile* Respirer l'air qu'elle respirait, s'enivrer à toute heure du charme de sa voix et du charme de sa pré«> sence, il ne rêvait, ne demandait rien au delà. Sa conscience était en repos : il avait voulu s'éloigner, et le docteur l'avait retenu en lui parlant At devoirs à remplir. Que lui réservait l'avenir? Quel serait le dénoûment de son séjour prolongé au ehâteau de Montsabrey? U ne s'en inquiétait pas et laissait couler les jours. De leur côté, les deux frères étaient sans défiance. Candide comme un enfant, complé* tement rassuré d'ailleurs par Tattitude de Frédéric et par la pureté de Lucile, le curé avait pris le parti do ne plus s'alarmer de leur intimité; le docteur

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