‹ Un début dans la magistratureChapitre 9 sur 12 · DE M0I1T$ABA£Y · texte numérisé non relu

DE M0I1T$ABA£Y

lui-môme, secrètement charmé d'avoir pour hôte ce jeune homme qui égayait sa solitude, le docteur, malgré sa clairvoyance et sa pénétration, vivait dans une paix profonde. Cette sécurité fut troublée.

Depuis longtemps Lacile désirait descendre à Saint-Maurice. Un dimanche, par une belle matinée, elle prit le bras du docteur Vincent et s'achemina vers le village; Frédéric marchait auprès d'elle. Comme ils arrivaient sur la place, la foule silencieuse achevait de s'écouler dans le temple rus» tique; le service divin commençait Les paysans, qui ne connaissaient madame de Montsabrey que par ses bienfaits, avaient à peine entrevu sa fille; mais, on le sait, la pauvre innocente avait été, pendant dix ans, la grande préoccupation du hameau. La nouvelle de sa mort les avaient consternés; sa résurrection était le sujet de tous les entretiens. L'hôtesse de V Aigle d'or n'hésitait pas à dire à tout

venant que c'était Frédéric, Frédéric qui l'avaii

sauvé, Frédéric qui lui avait rendu la vie et la raison. Comme le jeune peintre était aimé de tout le village, personne n'avait refusé d'y croire, si bien qu'à deux lieues à la ronde Frédéric passait pour avoir ressuscité, en moins d'un an, le grand saint Maurice et mademoiselle de Montsabrey. On venait en pèlerinage visiter la chambre qu'il avait occupée à l'auberge de V Aigle d'or. Pendant la messe, tous les f égards tèstèrétit axés sur lui et sur Lucile. Ils étaient si beaux, û charmants tous les deux, que la pensée ne pouvait s'etnpécher de les fiancer aussitôt l'ûtt à l'autre. A la isonlô de l'église, soUà raUN^ht de tuiles moussues, ills turent entourés d^une foule empressée, qui les accompagna jusqu'à la porte de la cure. Lucile passa le reste de la journée au près* bytère el se retira le cœur tout imprégné du bon parfum qU'ou y respirait. Elle avait repris le bras du docteur Vincent ; mais, au bout de quelques pas, le ducteur, retenu par un groupe de bonnes femittes qui', depuis Le matin, guettaient son passagie, avait dû céder à Frédéric le bras de mademoiselle de Montsiabrey. Les deux jeunes gens traversèrent la ]^l^^é et gagnèuènt te séhtiisr creusa dans la mon-'

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lagne, sans ënleiîdre les propos de la foule qui s'ouvrâît devant eux.

— C'est pourtant lui qui l*a sauvée! disait i*un.

— îl en sera bien récompensé, disait Taulre. C'est, ma foi, une belle cure, mais c'est aussi un beau brin de fille.

— Alle2,croyeÉ-moi, compère, disait un troisième, îl n'y a que la jeunesse pour sauver la jeunesse.

— Et à quand le mariage? demandait le gros Nicolas eh se frottant les mains.

— Jarnidieu! reprenait maître Sylvain, voilà un Parisien qui n'aura pas perdu son temps chez nous. C*est un bon métier que le métier de peintre.

— Ouï, ajoutait le petit Léonard, ça rapporte plus que de gauler des noix.

Lucîle et Frédéric s*étaîent hâtés d'échapper à la curiosité des indigènes. ïls cheminaient dans le sentier désert, la jeune fille appuyée au bras du jeune homme. Celait la première fois qu'ils se trouvaient seuls : ils s'enivraient sans trouble et sans remords de ce bonheur qu'ils n'avaient pas cherché. Ils ne se disaient rien que le docteur ou le curé n'eût pu entendre, et pourlftiit ils étaient heureu2^ de se sen-

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tir ainsi Tun près de Tautre^ marchant sans témoins sous la voûte du ciel. Jamais ils ne s'étaient inquiétés des regards qui veillaient sur eux, et cependant ils jouissaient délicieusement de cette première heure de solitude et de liberté. La soirée était belle. A quelque distance du château, ils allèrent s'asseoir sur le tertre incliné où Frédéric avait aperçu pour la première fois mademoiselle de Montsabrey. Les étoiles commençaient à poindre ; les haies se remplissaient de cris d'oiseaux qui se blottissaient dans leurs nids. Ils restèrent longtemps silencieux, recueillis, regardant les teintes orangées du couchant» prêtant l'oreille aux confuses rumeurs qui montaient du vallon, ablmés^dans la contemplation des splendeurs de la nuit.

— C'est ici, dit enfin Frédéric, c'est à cette place où nous sommes que je vous ai vue pour la première fois. C'était par un beau jour d'automne. Je n'avais fait que vous entrevoir, et déjà vous étiez l'unique préoccupation de ma vie.

Et le jeune peintre raconta quel intérêt soudain il avait ressenti pour la destinée de Lucile. Sa parole avait l'éloquence facile des sentiments sincères;

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Lucile, charmée, ne songeait pas à Tinterrompre; la voix de Frédéric arrivait à son cœur, plus fraîche, plus embaumée que le vent qui courbait autour d'elle les hautes herbes et les genêts fleuris.

Quand il eut cessé de parler :

— Ainsi, dit-elle, avant de me connaître, vous pensiez à moi, vous étiez attiré par mon malheurï Oh I mon ami, c'est que vous êtes bon. Tenez, puis* que nous sommes seuls, je veux vous confier une chose que je n'ai jamais osé dire devant le docteur et le curé. Au temps où ma vie n'était qu'un rêve pénible et tourmenté, je voyais toutes les nuits un être mystérieux qui s'asseyait à mon chevet et qui vous ressemblait comme un frère. Il me regardait en souriant, et je sentais mon intelligence se dégager sans effort des liens qui l'opprimaient. H me parlait, et je trouvais sans peine des paroles pour lui répondre. 11 avait tous vos traits; sa voix était douce comme la vôtre ; quand je vous aperçus à mon réveil, je reconnus l'ami qui visitait mes songesv

Us étaient retombés dans leur rêverie silencieuse; ils se taisaient, pour mieux écouter le langage divin de leurs àroes. A deux pas du tertre où ils étaient

assis, le docteur, qui Teriait de les rejoindre et qulls ne voyaient pas, les regardait, depuis quelques ins* tants, d'un air pensif et doux.

— Mes enfants, dit-il avec bonté, il se fait tard; Hippocrate est d'avis qu'on ne doit pas s'exposer trop longtemps à la fraîcheur des nuits sereines.

Aussi purs que le ciel qui étincelait au-dessiis de leurs têtes, les deux jeunes gens n^avaient senti, à la voix du vieillard , ni rougeur au front ni confusion au cœur. Us étaient sans honte, mais non pas sans émoi. Le reste du trajet se fit en silence, et le bras de Lucile tremblait sur le bras du docteur. A peine rentré, Frédéric, au lieu d'achever la soirée avec son hôte, comme il en avait l'habitude, lui serra la main et se retira dans sa chambre ; le bonheur a besoin de recueillement, et, comme la douleur, est ami de la solitude.

Les étoiles pâlissaient, Torient commençait à blanchir, et le docteur Vincent se promenait encore dans les allées de son verger. Il avait entendu et recueilli la veille tous les propos qui se tenaient à Saint-Maurice; il avait observé la muelte rêverie de Lucile et de Frédéric : un mutuel aveu ne lui en eût

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pas appris davantage. Jusqu'à ce jour» le bon doc^ teur n'avait vu, dans rentr.a!nement de la jeune fille vers le jeune peintre , qu'un instinct irréfléchi dont la raison finirait par triompher. D'une autre part, la tendresse purement fraternelle que Frédéric témoignai! à mademoiselle de Montsabrey avait achevé de le rassurer. Le bon docteur comprenait un peu tard qu'il s'était fourvoyé. Que faire? quel parti prendre? La position était périlleuse. Si Frédéric s'éloignait, que deviendrait Lucile? S'il restait, où s'arrêterait cette affection qui n'osait pas encore se nommer? Madame de Montsabrey se résignerait-elle à donner la main de sa fille à un artiste de passage? Le vicomte, qui ne manquait pas de morgue aristocratique^ se préterait^l à une telle mésalliance? De quelque eûié qu'il se retournât, le docteur n'entre* voyait qu'embarras et difficultés. Il pensait avec tristesse à l'avenir des deux enfants qu'il aimait, à la vie de Lucile , à peine éciose et déjà éprouvée ; il pensait avec efiroi à l'absence prolongée de madame de Montsabrey, et se sentait plier sous la lourde responsabilité qui pesait sur sa tète chenue. Après avoir pris quelques heures de repos, il 6e

disposait à descendre au village pour se consulter avec son frère : comme il ouvrait la grille du jardin, il se trouva nez à nez avec le facteur rural, orné de sa botte en sautoir.

^- Une lettre pour vous, monsieur Vincent.

Le docteur poussa un cri de délivrance, en reconnaissant l'écriture de l'adresse : c'était une lettre de madame de Montsabrey. Tandis qu'on la cherchait en Italie, la mère de Lucile, qui n'avait pas quitté la France, vivait retirée à Saint-Raphael, dans le Var. Elle écrivait :

« Saint-Raphaël, 23 juin 1840»

» Mon vieil ami,

i> Je suis arrivée ici mourante; j'ai refusé d'aller plus loin. A quoi bon? Ma douleur n'est pas de celles qui cherchent des distractions; puisque je n'eu suis pas morte, j'en vivrai jusqu'à mon dernier jour. Pourquoi avez-vous souffert qu'on profitât de mon évanouissement pour m'arracher du lit où ma fille venait d'expirer? C'était pour me sauver, m'at-on dit: allez, la douleur ne tue pas. Je me sens enfin la force de retourner dans la demeure où j'ai

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vécu si longtemps avec ma bien-aimée Lucîle. C'est là que je veux vieillir et m'éteindre moi-môme, seule avec son image. Je n'ai jamais compris ces faibles cœurs qui craignent d'habiter les lieux oh tout leur rappelle sans cesse les êtres chéris qu'ils ont perdus. Dans quelques jours, je serai près de vous. le n'attends plus de bonheur ici-bas; ma seule consolation sera de parler d'elle à toute heure.

Placez à mon chevet le portrait que vous m'avez promis. J'avais écrit pour vous le demander : par une pitié cruelle, mon frère a retenu ma lettre. C'est donc là, ma Lucile, tout ce qui me reste de toi! »> A bientôt, mon ami, «que Dieu veille sur vousl

» Amélie de Montsabret. »

A toute heure, la promesse du prochain retour de madame de Monlsabrey eût comWé de joie le docteur Vincent. Au point où en étaient les choses, il la reçut comme un bienfait, comme une bénédiction du ciel : Texpérience lui avait appris que la surveillance de deux jeunes gens n'est pas tme petite tâche. Le retour de madame de Montsabrey coupait

court à toutes les difficulté! : la mutuelle affection

^8 LJS. LAAV

de Lucile et de Frédéric n'aurait pas le temps' de grandir, de poasserdes racidiss profondes; ils ponr- Mdent se séparer sans que leur vie fût à jamais brisée. Le vieillard, à qui le bonheur venait de rendre te pas de sai jeunesse, courut à la chambre de Frédéric.

*■ — Afoéame" dé MmtSRibvey a écrit, elle revient! s'écria*t-il ; allons vite porter cette' bonne nouvelle à sa fille.

A ces mots, le jeune peintre devint pâle comme . mort; le docteur, sans remarquer l'altération de son visage, l'entraîna vers le château.

— Mon enfant, V dit-il en abordant Lucile qui se promenait au jardin , dans quelques jours vous embrasserez votre mère.

Lucile jeta un cri de joie, et, saisissant la lettre

que lui tendait le docteur, elle la couvrit de larmes et de baisers.

Frédéric, morne et silencieux, se tenait debout auprès d'elle : il avait fait un doux rêve et venait de se réveiller

Frédéric avait &enû suMe»ehftmp qpe son rôle était fini, sa tâche terminée, et qu'un seul parti lui restait désormais. L'hésitation n'était pas permise ; cependant il avait compris en même temps que son devoir l'obligeait d^attendre madame de Montsabrey : la fuite, au moment de son arrivéô, durait eu i'ap-^ parence d'un remords. QuantàLucile, un seul sentiment remplissait son coeur : eUe allait revoir, elle allait embrasser sa mère. La pensée que Frédéric devait partir ne lui était môme pas^ venue à l'esprit; si quelqu'un fût venu; lui dire qit'elle était sur le point de perdre son simi,«elle n^'eût répondu que p ir un sourire d'incrédulités

Tout était prêt pour le retour* Le docteur savait que la joie peut foudroyer comme la douleur, et

youlait ménager le cœur de madame de Montsabrey; il ser^taît qu'elle succomberait, sll lui annonçait trop hrusquement la résurrection de sa fille. Il avait tout prévu, tout calculé; Lucile et les serviteurs avaient promis de le seconder.

Un matin, ils étaient tous réunis au salon du château, Lucile, le docteur, le curé et le jeune peintre. Le salon, rempli de fleurs, inondé de soleil, avait un air de fête. Tous quatre paraissaient en proie à une émotion dont on peut aisément se faire une idée : le docteur venait de recevoir quelques lignes du vicomte, annonçant pour le jour même l'arrivée de madame de Montsabrey. Les deux vieillards cherchaient à calmer l'agitation delà jeune fille. Témoin de leur bonheur à tous, Frédéric savourait en silence la seule joie qui ne lui fût pas interdite : dans cette demeure, si longtemps habitée par le désespoir, il n'y avait plus que lui de malheureux. Par un sentiment de discrétion facile à comprendre, il eût voulu ne pas assister à la première entrevue, mais ses amis avaient insisté : puisqu'il avait été à la peine, il devait être à la récompense.

Les heures se traînaient bien lentement au gré de

DE MONTSABRET, . 221

Lucile, que consumait la fièvre de raltente. A chaque instant elle interrogeait la pendule, courait au balcon, plongeait dans la campagne un regard avide, et allait se rasseoir d*un air découragé. L'attente est le supplice du bonheur. 11 était midi : VAngelvs sonnait à l'église de Saint-Maurice. Tout à coup^ Turc, qui était couché aux pieds de sa maltresse, se leva, dressa les oreilles et flaira le vent. Presque aussitôt on entendit le roulement lointain d'une voiture. Le bruit se rapprochait de plus en plus. Entourée du docteur, de Frédéric et du curé, Lucile se tenait debout dans Tembrasure d'une fenêtre. Elle était pâle, tremblante, éperdue, et pressait son cœur à deux mains. Enfin, un cri partit de sa poitrine : une chaise de poste venait d^enfiler l'avenue et s'avançait au galop des chevaux.

— Ma mère I c'est ma mère !

Et la jeune fille fît un mouvement pour s'élancer à la rencontre de madame de Montsabrey. Le docteur la retint avec autorité.

— Est-ce là, mon enfant, ce que vous m'avez promis? Soyez maîtresse de vous-même. Voire mère a résisté à la douleur de vous perdre; voulez-

VOUS qu^elle succombe à la joie de vous retrouver?

-«- Oui, monaœi, je aérai forte; oui, je serai maitrease de moi-même! s*écria lAicîle, se jetant dans les bras de son vieil ami; mais, au nom du ciel, ayez pitié de moi I ne prolongez pas Irop longtemps cette épreuve f

Quelques instants après, 'la porte du cb&teou «'ouvrait à deux battants, et le pavé de la cour s'ébranlait sous les roues de la chaise de poste. Les deux frères étaient >âesoe9dus au ^perron ; F^ 4éric, qui les avait suivis, se tenait à l'écart. Ce fut lé docteur qui «uitrit la portièpe et «(baissa le marchepied; puis, avec la gala«teriedHin vieux gentithomme, il offrit sa maiîn à madame de Montsa- Inrey. La mère de Locile étiût si changée, que les serviteurs, groupés autour de la voiture, héskéront à la reconnaître; des larmes d^ttendrissement coulaient de tous les yeux. Me promena aufkom d'elle un regard douloureus, s'appuya «n silence sm^ le bras du docteur, et monta lentement les d^rés du perron, pendant que le pasteur, qui avait pris le vicomte k 'part, le mettait dans la eonfiâence. En présence ée «es 'gens, elle avait contenu son émo-

DC KaNTfiA.BR£T. 223

îtion; à peine etstrée dans le salon, elle s'affaissa sur un divan, et 'son siin éclata en sanglots. Les «deux vieillards et le vicomte, assis anpxés d/eOe, contemplaient, avec un sentsmeot qui resseaièLait presqu€v au r^QQC^ds, l'explosion de ee liésespoîr qu'ils pouvaient, d'iiJQ senl mot, chaïq^eren transports d'allégreâse.

-^Ifon anii, dit-elle aa>doctear, dès «pi'eile fu un peu calmée, montrez^mei le porirait de ma fille.

«^ Madame , répliqua ^raveinieiit le docteur, consultez bien votre courage. Vous étiez la plus ivAvtvaaie des mèrfôs, votre fitte irenait d'expiner, lorsiqu'otn Redessiné ses tradts : '^Mis sastesB-vous la force d'en soutenir la mie?

-^Oni, mon smi, ouir.. ilaÎB poQnfiH» «es ^eurs? Poui^oi cet air de fête ri^pandu wtoor àe mon deuiiP kh ! je compreads... IfiEiilieaîmatt les fleurs* etT#iis avez voulu qoeitoutiae yorlftt d'elle. Vous wee bieil&ît, raoïiaiBi; il me «enUeqise je respire son ime mêlée à ta» ces paiftnns... DoBnefr-m^i son pensbrait, ajoutar^dUe «nac use noufdle insis* tance.

•^ Je crains...

— Ne craignez rien; J'ai vu mourir ma fille, je puis tout supporter.

— En êles-vous bien sûre, madame?

— Oui, mon ami, oui, je réponds de nmi... Hélas I vous le savez, jamais la vie n'éclaira le visage de ma pauvre Lucile; la mort n'a pu le changer,

— Eh bien, madame, dit le docteur, puisque vous êtes sûre de vous-même, puisque vous êtes prête à tout, puisque vous croyez pouvoir tout supporter... tournez la tête et levez les yeux : votre fille est au-dessus de vous.

Madame de Montsabrey tressaillit, se retourna vivement, et resta immobile, frappée da stupeitr, devant un portrait de Lucile, que Frédéric avait achevé quelques semaines auparavant. C'était une belle peinture, vraiment digne du pinceau d'un ' maître. On sentait que l'artiste avait plus d'une fois regardé dans son cœur pour reproduire l'image du modèle. Le front resplendissait de vie et de jeunesse ; • . la pensée étincelait dans le regard ; les lèvres, pleines de bonté, s'épanouissaient en un demi-sourire. La poitrine respirait largement; les cheveux foisonnaient aux tempes et ruisselaient le long des joues

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en boucles blondes et vivaces. Il y avait, dans l'expression de ce doux visage, quelque chose de Téton- • nement de Psyché au moment où son âme vient de s'éveiller à Tamour.

— mon Dieu! est-ce un rêve? s'écria madame de Montsabrey; elle vit, eèle respire, elle pense, elle va parler! Oh ! mes amis, c'est ma Lucile, c'est mon enfant deux fois ressuscitée !

— Madame, dit le curé. Dieu fait encore des miracles, il en fait tous les jours; ceux qui ne les voient pas sont des aveugles, ceux qui les nient sont des ingrats.

— Dieu qui m'a pris ma fille ne me la rendra pas, murmura-t-elle en secouant tristement la tête.

^ Dieu peut vous la rendre, madame.

^ Que dites- vous?... Ah! laissez, laissez-moi... dit madame de Monisabrey, se soutenant à peine.

— Oui, madame. Dieu peut vous la rendre, Dieu

peut tout! ajouta le pasteur en élevant la voix. Ap-

pelez votre fillô^ appelez-la avec la foi d'une chré-

t^nne... Peut-être verrez-vous ce portraii s'animer,

prendre un corps et se détacher de son cadre pouf

venir tomber dans vos bras.

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lifaidame de Montsàbrey regardât! f oor à tour, avec régartmesvt de 1» fdUey - ie euré, le docteur et le vieomte, qai lui sdnriaieiit toos trois. Elle doutait^ elle hésitait encore.

««•LueHel ma ImoMet si^Scria4^!le enfin d'une voix éclataitte.

À ces mots, la porte de la pièee voisine s'ouvrit» et Lucile se jeta dans les bras ^e sa mère.

Frédéric avait assisté à la jte de cette Bctee. Il •'lélait i^isBé discrètement étam Feaihnsare ^'une Se^àrCf ^ là, â se disiQl amec JMeriw a i e ijn^fl n'y <amipi&s de place pav Iw dans «elle fiamûfle ren-^ ém au i)9iAe«ir. f^^rsonne ne songeait à hii, si ce a'iest Sare, ^i lui léclaat les msôns. S «liait «'ëloi* goetf loraqpae madame de Msiâsabiey loi adrei^a qneiqnes pareisfi ^^SedoBases : die venait d*apfreadre^que c'était h oejeaneëtrangsr^u^elle deiait le portraii4ie sa flUe. Don Piaiesse 4e sa joie , elle ae peoKait qn'à Je g emmi ier , et se se dmiandait |ft6 coaaumeDt il âe tnnmlt.n ehÉÉsan.

Apfés JLveir i^anda en itatk^ml, Frédéric se jetira et passa le ffcsle^de k josoïkée à errer seul daiis la caœpagae, i Ttsiler nae derni^ie fois les

lieux qu'il avait tant aimés et que remplissait l'image de Lucile. Il dîna dans une métairie , et ne rentra qu'à la tombée de la nuit. La maison du docteur était yide ; le docteur n'avait pas quitté le manoir. Frédéric s'occupa sur-le-champ des préparatifs de son départ. Comme il mettait en ordre ses crayons et ses pinceaux, il entendit frapper à sa porte, et ne fut pas médiocrement surpris en reconnaissant sur le seuil le vicomte de Montsabrey.

Le visage impassible, Tair froid et compassé, di'une élégance qui ne variait jamais, d'une politesse tellement exquise qu'elle touchait à l'impertinence, d'un esprit si correct, d'un savoir-vivre si raffiné, d'un comme il faut si désespérant, qu'après l'avoir subi pendant une heure on éprouvait un farouche besoin d'aller finir ses jours chez les Hurons; galant homme d'ailleurs , je n'en veux d'autre preuve que son dévouement pour sa belle-sœur et son affection potir sa nièce : tel était le vicomte de Montsabrey, qui passait généralement pour un gentleman accompli. Entre autres prétentions, il avait celle d'aimer les arts et.de s'y connaître. Quant aux artistes, il les considérait comme une espèce d'animaux barbus,

B£ MONTSABRET. 229

qui tenaient du castor par Tintelligence , de Tlroguois par l€t manières, et que Dieu avait mis sur terre uniquement pour peindre des tableaux ou tailler des statues. La vue seule du chapeau de Frédéric l'avait plongé dans une profonde stupeur. En apprenant que depuis plusieurs mois ce jeune homme était, en quelque sorte, devenu Thôte du château, il n'avait pu dissimuler son étonnement, et n'avait imaginé qu'une explication plausible au séjour prolongé de Frédéric à Saint-Maurice : toute {^eine mérite salaire, et ce garçon ne voulait pas quitter le pays avant d'avoir touché ses honoraires. — Monsieur, dit lé vicomte après l'avoir salué et s'asseyant auprès de lui, le docteur Vincent nous a mis au courant de tout ce que vous avez fait pour ma nièce. Je regrette sincèrement de n'en avoir pas été instruit plus tôt. Votre temps est précieux; il se trouve que, sans le savoir, nous en avons singulièrement alHisé. Je me plais à le reconnaître, le portrait de Lucile est une véritable merveille. Ne prenez pas ce compliment pour une parole en l'air: j'ai visité l'Espagne, l'Italie, la Belgique, et, je l'avoue, j'ai vu peu de peintures qui m'aient fait

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autant de pMsir. Fises «o s int «e le fm et votre travaSI; quel ^porll sdt, je im enmà jantis avoir payé trop cher un wwiag e « Tenwqmdde.

En achevant oes mt^, leTieoiBle^Himt bùu portefeoille.f'rédériel^wItaiirtéfiVK leconprendDe. fin voyant le poitefeiâle sViWRr, il sentit kwt son sang lui monter mt wagr; il Aevioa qu'il avait affaire à un de ces iKHames du monde qui «eraient que ttms les sernees pewent se pqrer svec de rargetrt.

-^ Est-ce madame de IfûHtsArey q» ^om en» voie, monsteor? demanda^-il d'one vdîz iM*àve.

— Ma sœur «st tout entièire è sa iUe et n'a pu songer encore à s^cquittBreBveiS'voiis. Paraoeltez donc, mon cbermomieur..*

— Vous ne me deves tien, m«Mme«r le ^iocMai^e» répondit froidement FWdérie. Mon tramîi, puisqu'il vous pla!t de Fappder atnn, est pajé bien au delà de sa valenr par le qm^taele tMchast auquel j'ai assisté ce matin. 9e ne veax pas d'autre ré-

compense que la joie et le bonhemr de madanœ do

Montsabrey;

— Cependant, monneur.,.

3£ ic<nfnA»E£T. 231

— N%isUt«E pas, iDo mi c w >le «^dinle, dit Préééric A*mtk Urn «ec qid me eotdTraît pas -de

f àe Ticomte sentit ^xM ^eeoM 4e ftire fin pus xle eiere. Il se ie^ un pea eonfiis, et se i«tira en •redoiMant de politesse.

Où diable ki fiei^ T»4-elte se oletierf dSsaît^il «& poussait la grille dq jasrém. Depuis qn>Mi étapepeur a raisasié le pineau dn'Tiâeii, «1 n'ért pas de rapin qui ne se preone fonr nn gmoA sfégoenr.

Une b»ire après, le éoetenr Vineest rentrait cbez lui. Il acheva la soirée* avec son jeune ami; c'é4ait ia dernière quils deraîeut passer aieemble. Frédéric avait résolu d^m^nler avee hii 1^ secret de son cœur; niais il vint un instant od, ne x>ouvant plus se maîtriser, fl cacba sa tôle entk^e ses -mains et laissa couler ses luœea. Le ^eillard eoriliaissait ia source de ces pleww; 3 n^ifvast f»as besoin des conftdenoes de ce ttribeurewc ^eune bomme pour isawiir ce «qui souffrait en ini. B )e prit entre 'ses isras et k tmt longtemps eml^rassé.

— » Allons, mon enfant, in eonraget lui disMt41; qn la ^conscience du bien ^pie ipons avez fait ywi»

relève et vous réconforte. Votre cœur n'est pas seul atteint; à l'heure dé votre départ, vous ne serez pas seul à pleurer. Du courage, mon cher Frédéric! Soyez fort pour elle et pour vous. Il y a trois grands docteurs qui, pour ne point signer d'ordonnances, guérissent pourtant plus de malades que toute la Faculté. Ils vous guériront, mon ami : c'est le travail, c'est l'art, c'est le temps. Un jour viendra où la douleur qui vous accable en ce moment ne sera plus pour vous qu'une image souriante, le pliis frais, le plus pur de tous les souvenirs que vous aura laissés la jeunesse.

Le lendemain, dans l'après-midi, Frédéric, accompagné du docteur, se présentait au château, en habit de voyage. Madame de Montsabrey, Lucile, le vicomte et le curé étaient réunis au salon.

— èladame , dit-il après avoir salué respectueusement madame de Montsabrey sans oser jeter les yeux sur Lucile, je viens prendre congé de vous. Je vous suis désormais inutile; le peu de bien que je pouvais faire, je l'ai fait. Le spectacle de votre bon-« heur ne sortira jamais de ma mémoire. Ma plus douce joie, monf)lus pher orgueil, sera toujours de

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penser qu*il m*â été donné de tenir, moi qui suis si peu de chose, une place dans votre vie.

Malgré sa ferme résolution de cacher ce qui se passait en lui, il ne put soutenir son rôle jusqu'au bout. Sa langue s'embarrassait; ses paroles devenaient confuses. Gomme il détournait la tête pour cacher son émotion, il aperçut deux larmes sur les joues de Lucile, et se sentit lui-même près de pleurer.

— Ainsi, monsieur, vous partez quand j'arrive! dit madame de tfontsabrey le priant de s'asseoir; je m'en afQige, et ne saurais m'en étonner. 11 y a si longtemps que vous n'avez vu votre mère , votre sœur!... Et puis les travaia de votre profession vous rappellent à Paris; c'est à Paris seulement que la renommée s'acquiert. J'aimerais à vous garder près de moi, car j'ai à peine eu le temps de vous remercier; mais ce serait trop d'exigence, vous m'en voudriez peut-être, et moi-même, monsieur, je ne me le pardonnerais pas.

Chacune de ces paroles entrait comme une pointe d'acier dans le cœur de Frédéric. Dans sa douleur muette, il accusait madame de Montsabrey d'ingra-

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titude et de sécheresse. A vrai diie., ce n'était point là les adieux «qu'il «sait lîftvés. Il «vnîl compté «ir rei2>ressioi]i &tf^ d'ttn aentioa^at sincère, il ne rencontrait que cette l>an&lc urJ^anité que donne l^iabUude du moade.

Il «e leva pour se retiifer; oiadame^e Jionteii^ey le «Mint et J'obligea à «a safiseoir^P^ea à, peu la coufversaiioQ prit un tour plus affectaewc et presque familier. La ch&telaine questionnait l'artiste sur sa famiUe» âur ses débuta, mt ass ^i^ojets; chaque répoase de EréAéi'ic lui pmmsa^ que .te toi docteur ei le boa esté n'afvaieatiîem^xaeM, enlmiant, m esftltafit sans memob les iqualîtés de ^e jeune bsotune. Lotile se iaisaitt mu» sou wagB trahissait toute son aoKiété. BMame de Mootoai)nqr rdMser-, •vait à la désxibée^ ei paorfiois aliadi^ sur dte .un i«egani qui semblut tâesiceiidiis jwqu'joi fswi de Sun àme.

*— Je <vâ«x ^ufftaat, massieur» nK^^anquitter envers TOUS, dit-elle brisant brusqMDiant te ffl «de l'entretien, k sais que «ansaffrei raiosé les «Sras 4e mon fràre; j'aime à ctobe «qrne vom ne tnlem avec IBDOÈaâ de rigueur» Vous 0e ipaitîreK pas, nious fie

DE HONTfiAlfr&EY. 2^5

poHvez p&s partir sans empoi^er 'un gage de ma veeonnaktsance.

Fi?éâéric, blessé, presque humilié, «comme la veille en écoutant le vieomte, se leva, la^mort dans le cQBfar, et jeta à madame €e Montsabrey un regard de douloureux i^eprecfhe. Tous les personnages tfui assistaient à eette scène ^'étaient levés «n même 4emp8. Lùcile, pi*ès de dCfaillnr et Maûcbe comme un linoedl , s'appuyait «sur le 'bras du docteur^ qui partageait en secret le martyre ée ces deux enfants.

— Madame, -dît le jeuae peintre, sfrtfffirce que je me retire. La journée est «vatraée, je voyage à pied, et ma première étape est longue.

— Monsieur nous permfe¥tra -du moins, dît le vicomte avec courtoisie, de le faiee conduire en voiture jusqu'à la vffle voisine.

— monsieur le vicomte est "Bofille fois trop bon, répliqua Frédéric qui n^vaît ^ru «s'empêcher de sourire.

Madame de Montsabrey s'était approchée de lui et le regardait depdts quelques irM^ants avec une «aspression de tendresse me&able.

— Jeune ^mi, (fitp^Iie -à Frédéric d'une Toix si

236 LE GaATBAU

douce .qu'il sentit son coeur près de se fondre, il y a une récompense que vous ne refuserez pas, la seule que je puisse vous offrir, la seule qui soit digne de vous... MaLucile, donne-moi ta main.

Soutenue par le docteur et le curé, demi-morte, demi-souriante, Lucile s'avança vers sa mère.

Madame de Montsabrey prit la main de sa fille, la mit dans celle du jeune homme, et,* les réunissant dans une môme étreinte, elle leur dit :

— Vous êtes mes deux enfants.

Le docteur et le curé pleuraient.

Le vicomte, impassible, refusait d'en croire ses yeux et ses oreilles.

Madame de Montsabrey se tourna vers lui.

— Vous n'y aviez pas songé? dit-elle.

— Vraiment non, dit le vicomte.

— Eh bien, mon frère, ajouta-t-elle gaiement, nous aurons un artiste dans la famille.

Le vicomte se pinça les lèvres et répondit avec dignité :

— Un de mes ancêtres a connu Léonard de Vinci et le Primatice à la cour de Fontainebleau : nous avons de tout temps encouragé les arts.

•de montsabrey. 237

— Saint Maurice n'a pas été ingrat, dit le bon curé en pressant les mains de Frédéric.

Car le pieux vieillard n'hésitait pas à proclamer rintervention du saint patron dans Theureux dénoûment de cette histoire.

Quelques jours après, laTamille de Frédéric arrivait au château de Montsa'brey.

Frédéric sauta au cou de sa sœur, et, la conduisant vers Lucile :

— J'étais parti, lui dit-il, pour t'amassèr une dot : j'ai rencontré sur ma roule l'amour e't le bonheur I

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