ENSEIGNEMENT AGRICOLE
Pendant longtemps on considérait que l'agriculture était Simplement une affaire de routine et que la simple expérience, transmise d'une génération à une autre de paysans, était suffisante pour lui permettre de tirer du sol le meilleur profit. 11 y eut cependant à toutes les époques de grands et nobles esprits orientés vers l'avenir et dont la constante préoccupation fut de donner à la France un ensemble de préceptes destinés à faire pénétrer dans les masses profondes de la population rurale ce qu'Olivier de Serres appelait la philosophie de l'Agriculture, c'est-à-dire l'application à la culture du concours des sciences.
Mais toutes ces tentatives généreuses qui évoquent successivement les noms de Sully, de Turgot, de Turbilly, de Lavoisier, de François de Neufchâteau, de Mathieu de Dombasle, malgré l'éclat de leurs promoteurs, ne purent inspirer aux gouvernements l'idée de prendre en mains la coordination de tous ces efforts et la création d'un enseignement agricole donné par l'État. Il fallut arriver à la République de 1848 pour faire présenter au Parlement, discuter et adopter un projet qui établissait l'enseignement complet de l'agriculture en le divisant en trois degrés : instruction élémentaire pratique, enseignement secondaire théorique
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et pratique, et enfin enseignement supérieur sous le nom d'Institut National Agronomique.
C'est dans le cadre si admirablement établi par Touret (de l'Allier) et par Richard (du Cantal) que devait évoluer l'œuvre nouvelle qui fut immédiatement mise en application et commença à donner dès son origine les résultats les plus encourageants. Mais il fallut compter avec les hostilités suscitées par un esprit de parti bien mal entendu. On contesta l'utilité du nouvel enseignement et la première atteinte de cette opposition fut la suppression de l'Institut National Agronomique. Puis les écoles régionales furent réduites et les fermes-écoles diminuèrent en nombre successivement.
Il appartenait à la troisième République de construire l'édifice dont le plan avait été esquissé sous la première et dont les assises furent posées par la seconde. Cette tâche fut accomplie par l'un des hommes qui ont le plus honoré et le mieux ser^à l'Agriculture française : Eugène Tisserand, dont nous ne saurions trop louer la haute compétence, l'inlassable dévouement et le labeur acharné. L'Institut National Agronomique fut définitivement fondé, et les plus illustres savants tinrent à honneur d'en être les professeurs. Il fonctionne depuis 1876 et l'expérience de ses trente-neuf années d'existence a démontré sa haute utilité et fait ressortir l'éclat de son enseignement.
L'enseignement secondaire est donné dans trois grandes écoles régionales, Grignon, Montpellier et Rennes, qui renferment un corps de Professeurs de la plus haute distinction, et qui ont formé des agriculteurs praticiens faisant honneur à leurs maîtres.
L'Horticulture française, qui joue un rôle si important dans la production nationale, fut dotée elle aussi de son haut enseignement par la fondation en 1874 de l'École Nationale d'Horticulture, étabhe à Versailles dans l'ancien potager du roi qui nous rappelle le nom de La Quin-
tinie.
Un enseignement secondaire fut également institué pour plusieurs des spécialités agricoles représentant plus particulièrement la production de certaines régions, telles les
écoles nationales de Laiterie, des Industries Agricoles et des Cultures industrielles.
Au-dessous de cet enseignement secondaire il n'existait plus que le cadre un peu étroit des anciennes fermes-écoles, instituées jadis pour former de bons ouvriers agricoles ayant une instruction technique et pratique suffisantes. Il apparut au législateur qu'une lacune restait à combler et qu'il était nécessaire de donner un enseignement intermédiaire entre celui des écoles nationales et les simples notions recueillies dans les fermes-écoles. Tel fut l'objet de la loi du 30 juillet 1875 organisant les écoles pratiques d'Agriculture. Ces écoles, établies sur un domaine accepté par le Ministre de l'Agriculture, après avis du Conseil général du Département, permettent de donner aux fils de cultivateurs pourvus seulement de l'instruction primaire, des notions théoriques et pratiques sur l'Agriculture. Certaines de ces écoles sont plus spécialement consacrées à préparer les élèves au mode de culture de leur région ; quelques-unes mêmes sont destinées à recevoir des filles de cultivateurs et à leur donner les notions de laiterie, de conduite de la basse-cour et d'économie rurale. II faut ajouter à ces dernières la création récente qui se développe rapidement des écoles ménagères dites ambulantes, qui vont, de commune en commune, dans chaque département, pendant une durée de trois mois, porter aux jeunes filles, dans les milieux ruraux, le même enseignement.
Joignons-y aussi les écoles d'agriculture d'hiver pour les jeunes garçons qui, suivant un programme très bien compris, remplissent au point de vue agricole le même rôle que les cours primaires des adultes.
Ces diverses institutions sont complétées par une œuvre admirable, celle de l'enseignement nomade de l'agriculture par le corps des professeurs d'agriculture dans chaque département. Tous ces maîtres, ingénieurs agronomes sortis de l'Institut Agronomique, ingénieurs agricoles provenant de nos écoles nationales, sont recrutés au concours et forment un corps d'élite, dont les services sont très appréciés par les agriculteurs. Depuis leur création par la loi du 16 juin 1879, ces utiles auxiliaires ont joué un rôle important par leurs
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cours, leurs conférences, l'organisation des concours, l'emploi des engrais complémentaires, la création de syndicats acrricoles, de sociétés agricoles, de caisses d'assurances mutuelles et de coopératives de production et de vente, de caisses de crédit agricole mutuel.
L'étude de toutes les innovations se rapportant à 1 organisation de l'enseignement agricole dépasserait de beaucoup le cadre de cette étude. Il nous faut mentionner cependant tous ces champs de démonstration attachés à chaque chaire de professeur d'agriculture, ces laboratoires agricoles et viticoles, ces stations agronomiques et tous ces établissements d'essais ou de recherches répandus sur toute la surface du territoire de la République.
Un grand agronome anglais, chargé par son gouvernement d'étudier sur place il y a quelques années, les méthodes d'enseignement agricole dans les divers États d'Europe, M. Jenkins, a rendu pleinement justice à l'œuvre d'enseignement agricole poursuivie par la France depuis 1870. « Dans les écoles de France de quelque degré qu'elles soient, dit ce juge compétent et désintéressé, les élèves sont soumis à des épreuves de pratique agricole et scientifique en rapport avec le programme des leçons. Ils y reçoivent un enseignement méthodique complet, théorique et pratique à la fois, et approprié à leurs besoins. » Aussi, dans la comparaison qu'il établit de l'enseignement agricole en France et en Allemagne, M. Jenkins accorde-t-il la supériorité à notre organisation française.
La République peut donc s'enorgueillir de ce qu'elle a fait, et c'est avec satisftiction qu'on peut lire le tableau comparatif de la situation de l'enseignement agricole, en 1872
et en 1912.
Nous pouvons constater d'ailleurs, non sans un sentiment de fierté, que plusieurs pays dont l'agriculture est réellement remarquable ont adopté notre système d'enseignement agricole.