MUTUALITÉ AGRICOLE
Le paysan, isolé dans sa ferme ou dans son petit domaine, ne pouvait participer au mouvement qui entraînait les o-randes exploitations agricoles vers une application plus Complète à la terre des découvertes de la science moderne.
Les professeurs d'agriculture, les sociétés agricoles, dans leurs conférences ou dans leurs publications, l'incitaient a améliorer ses cultures par l'emploi des bonnes méthodes, ils lui indiquaient les procédés de sélection des animaux pour perfectionner l'élevage, ils lui recommandaient d employer les engrais complémentaires et un outillage plus moderne en vue d'obtenir des rendements supérieurs. Ces utiles enseignements profitaient seulement à quelques privilégiés et les masses rurales demeuraient réfractaires à leur mise en œuvre. D'autre part, une crise économique redoutable' alarmait les cultivateurs en raison de la concurrence suscitée sur le marché intérieur, à la production nationale, par l'entrée en ligne des produits agricoles étrangers. 11 fallait donc s'unir pour diminuer les prix de revient par
l'augmentation des rendements, en cherchant à se procurer à meilleur compte et dans des conditions de sécurité complète contre la fraude, les engrais complémentaires. Il était également indispensable de se défendre contre cette concurrence, en réunissant tous les efforts, afin d'intéresser les pouvoirs publics ^ la protection des intérêts économiques des agriculteurs.
C'est à ce moment réellement psychologique que fut promulguée la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels, due à Waldeck-Rousseau, et qu'un heureux amendement du sénateur Oudet permit d'étendre aux agriculteurs. Une croisade énergique fut alors entreprise par les amis de l'Agriculture pour l'engager à entrer dans la voie féconde qui lui était ouverte par la loi nouvelle. Rien de plus facile, en effet, que de constituer un syndicat agricole : une simple déclaration à la Mairie de la commune siège de l'Association avec dépôt des statuts et indication des nonis des administrateurs, et l'Association est fondée. Les sociétaires ont dès lors toute liberté de se réunir et de se concerter pour l'étude et la défense de leurs intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles.
Un des premiers objectifs du Syndicat agricole fut la possibilité d'acheter, pour les répartir ensuite, les engrais complémentaires : car le petit cultivateur pouvait se procurer ainsi à des prix réduits, avec des avantages de transport et toutes les garanties de qualité par l'analyse, sa part des substances fertilisantes nécessaires à tous les membres de l'Association.
Depuis cette époque, le rôle des syndicats s'est notablement élargi et ils ont pu acquérir en commun, des semences sélectionnées, des animaux mieux conformés, un outillage agricole perfectionné, des insecticides pour la lutte contre les maladies parasitaires des végétaux et notamment de la vigne. Tout d'abord l'achat en commun des matières fertilisantes, de l'outillage agricole et des semences, a exercé une influence heureuse sur l'agriculture en permettant aux groupements des syndiqués de traiter plus avantageusement pour des quantités importantes, avec les fournisseurs. Le cultivateur a puisé dans la pratique de l'action syndicale
des éléments d'enseignement qui lui faisaient défaut. Il s'est habitué à sélectionner les produits pour les vendre à des conditions meilleures, car de nombreux syndicats se sont entendus pour grouper les envois de leurs membres, les diriger vers les grands centres et sur les marchés importants, afin d'obtenir des diminutions de tarif de transport par l'utilisation de wagons complets.
De nombreux syndicats se sont constitués récemment sous le nom de Syndicats d'élevage pour l'amélioration du bétail par des moyens appropriés : achat de reproducteurs appartenant à de bonnes races mis à la disposition des syndiqués, création de concours et de herd-books, acquisition de fourrages, de tourteaux et autres matières alimentaires que le groupement des acheteurs permet d'obtenir à des prix réduits.
La caractéristique sociale du Syndicat agricoler, qui le différencie des autres syndicats professionnels, c'est qu'il groupe, sans aucune distinction, le patronat et le prolétariat. En un mot, il ne connaît pas le propriétaire ou le fermier, le métayer ou l'ouvrier agricole, tous marchent fraternellement unis sous la bannière du syndicalisme agricole avec la formule « tous pour un, un pour tous ». Cette particularité a beaucoup contribué à la progression rapide de ces associations. En 1887, au lendemain de la promulgation de la loi, il y avait 214 syndicats; en 1895 ce nombre était de I 188, comprenant environ 400000 adhérents; ils sont actuellement plus de 6000 groupant près d'un million d'agriculteurs.
Afin de donner une intensité plus grande à leur action, les syndicats communaux ou cantonaux ont formé des unions départementales ou régionales, dont l'une des plus importantes est l'Union du Sud-Est, qui représente 120000 familles rurales. Une Union centrale des Syndicats agricoles s'est fondée sous les auspices de la Société des Agriculteurs de France, et un certain nombre d'entre eux ont adhéré à la Fédération Nationale de la Mutualité et de la Coopération agricoles récemment instituée.