‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 106 sur 112 · LES RÉSULTATS · texte numérisé non relu

LES RÉSULTATS

Il est nécessaire, avant de citer quelques chiffres comparatifs de nos diverses productions agricoles depuis une trentaine d'années, de donner un aperçu de la politique économique inaugurée par le Parlement français depuis 1885 et dont les conséquences se sont traduites par l'adoption du tarif douanier de 1892. Pendant longtemps, il fut entendu qu'il y avait antinomie entre la liberté politique et la protection industrielle et agricole; depuis, la leçon des faits est venue réclamer du pays un changement d'orientation économique. Notre marché intérieur fut menacé par la concurrence étrangère qui déversa en France des quantités de produits agricoles venant prendre la place de nos marchandises, et vendus à des prix tels qu'il n'était plus de bénéfice possible pour le producteur national. Certaines nations, comme l'Allemagne et TAutriche, inauguraient des législations à primes, destinées à permettre d'exporter à bas prix le sucre et l'alcool sur les autres marchés.

Le Midi viticole, jadis libre-échangiste, était atteint depuis 1860 par le phylloxéra et les vignobles les plus riches furent détruits par le fléau. Les viticulteurs, avec un courage auquel nous devons rendre hommage, luttèrent contre les ravages dont ils étaient victimes et dépensèrent dans cette lutte des trésors de patience, d'énergie, de travail et d'intelligence. De grands savants donnèrent les conseils nécessaires : ils furent secondés par le ministère de l'Agriculture et, après un effort de plus de dix ans, le vignoble était reconstitué. Mais au moment où ces malheureux viticulteurs croyaient pouvoir tirer un profit de tant de sacrifices en vendant le produit de leurs récoltes, ils trouvèrent le marché envahi par les vins alcoolisés de pays voisins, dont le vignoble n'avait pas été atteint. Le Midi comprit alors que la solida-

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rite s'imposait à tous les producteurs des diverses régions agricoles de France.

L'industrie française, éprouvée elle aussi dans les plus importantes de ses branches, constatait également qu'il était nécessaire de mettre nos tarifs douaniers en harmonie avec la situation du producteur, car les charges fiscales et militaires supportées par nos nationaux n'étaient pas en rapport avec celles qui étaient imposées à nos concurrents. Les industriels furent ainsi amenés à faire alliance avec les agriculteurs. C'est de cette entente que naquit l'association de l'industrie et de l'agriculture, présidée par mon éminent ami Méline, laquelle eut une influence considérable sur les décisions à prendre, afin de sauvegarder le marché national. Cette union et les efforts faits en commun, ont provoqué le vote par le Parlement du tarif des douanes de 1892.

L'auteur de ces lignes et tous ceux de ses amis qui, comme collaborateurs de M. Méline, ont pris part aux travaux qui ont abouti à la réforme économique de 1892, n'ont jamais prétendu, à l'abri des tarifs douaniers, procurer à l'agriculture une douce quiétude dont les conséquences pourraient lui réserver de dangereuses surprises. Ils ont au contraire, par une action incessante et énergique, incité les agriculteurs à développer leurs rendements en appliquant à toutes leurs cultures comme à leur élevage, les procédés les plus perfectionnés de la science agronomique. Leurs voix ont été écoutées, et l'instruction agricole est intervenue comme un élément indispensable de notre système économique.

Si nous examinons quelques grandes productions agricoles, nous pouvons rapidement établir quelle a été la résultante des efforts accomplis en France dans le sens du progrès. La culture du blé est une des plus importantes de notre pays, elle occupe plus de 6 millions d'hectares, et en 1872 la sole des blés était de 6904000 hectares; cette superficie a baissé de plus de 300000 hectares, mais la production totale a, au contraire, augmenté, et, d'une moyenne de 98 millions d'hectolitfes, elle est passée à 115 millions pendant ces dix dernières années. Il en est résulté que nos importations de blé se sont progressivement réduites et

que la récolte française suffit à la consommation intérieure.

Notre vignoble français constitue une de nos cultures les plus importantes, puisqu'elle occupe actuellement plus de 1500000 hectares, sans compter le vignoble algérien qui dépasse 146000 hectares. En 1872, cette surface était de 2 300000 hectares, produisant une récolte de plus de 50 millions d'hectolitres. Mais en 1879, les ravages du phylloxéra avaient réduit cette production à 26 millions d'hectolitres. L'ensemble des moyens employés sous l'action du ministère de l'Agriculture par nos courageux viticulteurs, et notamment l'emploi des porte-greffes américains, a réparé ce désastre national, et, si la superficie du vignoble a diminué de plus de 500000 hectares, la production a dépassé, son ancienne moyenne, puisqu'elle a été de plus de 52 millions d'hectolitres de 1902 à 1912.

Le régime douanier antérieur à 1892 avait favorisé l'entrée des vins étrangers, qui étaient venus combler le déficit occasionné par les mauvaises récoltes : en 1887, nous importions plus de 12 millions d'hectolitres de vins d'Espagne et d'Italie; mais les tarifs compensateurs, aussi bien que l'augmentation de la production intérieure, sont venus arrêter ce mouvement. L'entrée des vins étrangers s'est réduite presque à néant et a été remplacée en partie par les vins algériens.

Les progrès notables obtenus depuis cinquante ans dans l'élevage du bétail par suite de l'emploi de meilleures méthodes zootechniques, ont donné les résultats les plus satisfaisants pour le troupeau français et servi largement les besoins de la consommation. Notre effectif bovin a été augmenté de plus de deux millions de têtes, et, si l'effectif ovin a diminué par suite de l'extension des cultures qui a réduit les terrains de parcours, le poids et la précocité des moutons a augmenté. L'Algérie nous fournit d'ailleurs les 700000 ou 800000 ovins qui nous venaient jadis d'Allemagne ou d'Autriche-Hongrie.

La culture de la betterave sucrière a une importance capitale pour certaines régions, non seulement par la production du sucre et de l'alcool, mais encore parce que cette

culture est étroitement liée à la production intensive du blé. L'industrie sucrière allemande, qui bénéficiait d'une législation à primes des plus favorables à l'exportation, avait de 1871 à 1883 envahi notre marché. La loi du 29 juillet 1884, en instaurant un régime fiscal favorable à nos fabricants de sucre et par répercussion à nos agriculteurs, vint remédier à cette situation. Sous son influence, l'industrie sucrière française modifia son mode de fabrication en imitant les Allemands qui, remarque piquante à faire, avaient réalisé des progrès dans leur fabrication en utilisant une découverte toute française négligée chez nous. Seulement nos fabricants français firent en cinq ans une transformation que leurs concurrents allemands avaient mis cinquante ans à accomplir. De 1884 à 1892, notre moyenne de production fut de 667 000 tonnes, dépassant de plus de 200 000 tonnes la consommation intérieure. Depuis lors, la convention internationale de Bruxelles de 1902, est venue modifier le régime fiscal des sucres par une série de dispositions sur lesquelles nous ne nous prononçons pas. Dans tous les cas, la moyenne de la production de 1902 à 1907 est supérieure de près de 300000 tonnes à la consommation.

Nous pourrions multiplier les exemples, nous en avons cité suffisamment pour indiquer les progrès réalisés par cette agriculture française qui fait tant d'honneilr à notre pays. Ils démontrent également la sollicitude constante et éclairée du Parlement et du gouvernement de la République pour la défense des intérêts agricoles. La prospérité de l'agriculture ne doit-elle pas être un des soucis constants de l'homme d'État digne de ce nom. Grâce à son sol et à la diversité de son climat, la France peut donner tout ce qui est utile à la vie de ses habitants, sans rien demander à l'étranger. Mais cette situation privilégiée, elle la doit également à cette vaillante démocratie rurale dont le noble labeur constitue la sauvegarde de l'indépendance de la Patrie.

PAR

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