SES ORIGINES
Quelles sont les origines de notre art?
Deux courants l'ont formé, l'un venant de Grèce, l'autre d'Asie Mineure. D'un côté, au pays de Pindare, la cantilène syllabique ' ; de l'autre, la psalmodie et la vocalise hébraïques.
C'est la jeune Église Chrétienne qui, après l'efifondrement de la civilisation romaine, recueillit pour les faire siennes, cantilènes, psalmodie et vocalises, héritage de dix siècles. Elle se mit alors à les inventorier, à les trier, à les classer; puis il lui fallut, aux paroles en l'honneur des dieux du paganisme, substituer un nouveau texte, texte saint tiré des Écritures. De ce travail est sorti l'Antiphonaire, c'est-à-dire la collection des mélopées antiques devenues liturgiques et dites Grégoriennes^ car on attribue à saint Grégoire, ou plus vraisemblablement à Grégoire II (715), leur adoption définitive.
Avec ses cantilènes en modes dorien, éolien, ionien, hypolidien, avec son vocabulaire, sa grammaire et sa
I. « Pourquoi, si la voix humaine possède un charme particulier, devient-elle moins agréable que n'importe quel instrument quand elle chante sans paroles, quand elle vocalise? >» (Aristote, Problèmes.)
Demi-siècle civilis. franc. 29
syntaxe, l'antique Homophonie liturgique règne encore trois cents ans, jusqu'à Guy d'Arezzo. Puis survient la révolution, c'est-à-dire la Polyphonie : deux voix vont chanter en même temps deux parties différentes, puis trois, puis quatre, etc., et cette polyphonie, encore gréco-romaine de tonalité, ne finira guère qu'avec le xvi" siècle, à la mort de Palestrina. Et alors, seconde révolution, celle-ci radicale : les modes antiques sont absorbés par la tonalité moderne et se fondent dans une gamme unique (1600).
De même que, passant par trois étapes, de rectiligne qu'elle était chez les Grecs, l'architecture en arrive au plein cintre, puis à l'ogive ; de même la musique, qui ne connaît d'abord que l'unisson, devient la polyphonie vocale du moyen âge, puis la symphonie avec toutes ses richesses instrumentales, soli, chœurs et orchestre. Ainsi donc, après une stagnation de notre art comme enlisé dans quinze siècles d'homophonie, tout à coup la liberté, le salut. Du xi* au xvii% de Guy d'Arezzo, à Monteverde, c'est pour la musique une vie nouvelle, grâce à cette nouvelle expression de la pensée que n'avaient soupçonnée ni Grecs, ni Romains, ni païens, ni chrétiens : la Polyphonie, c'est-à-dire l'accouplement de deux ou plusieurs voix faisant chacune sa partie dans un ensemble harmonieux.
Au XI" siècle, on réunit deux voix à distance de quarte ou de quinte; au xir, progrès déjà sensible. Le manuscrit de Montpellier, qui date du xiv% contient plus de trois cents compositions à deux, trois ou quatre voix, parmi lesquelles des motets d'un maître de chapelle de Notre-Dame de Paris du xii% celui que ses contemporains appelaient « le grand » Perotin.
Au XIII', la musique tend à s'émanciper de la tradition grégorienne et à se laïciser ; elle se met à chanter en français et à user de textes de moins en moins liturgiques.
Chose curieuse, c'est à l'Anglais Dunstaple (1370-1453) que revient l'honneur d'avoir créé cette grande école du Contrepoint, école dite Palestrinienne parce que son dernier et son plus illustre représentant, Perluigi di Palestrina (1524-94), synthétise magnifiquement l'effort artistique du monde civilisé pendant deux ou trois siècles, ainsi que
l'idéal des races les plus diverses, de Belgique, de France, d'Espagne, voire même de l'Allemagne de Luther. Élèves de Dunstaple, les Guillaume Dufay et les Jean Ockeghem, sont les précurseurs de cette admirable lignée des polyphonistes franco-belges qui s'appellent Josquin des Prés, Clément Jannequin, Claude Goudimel, Roland de Lassus.
« Ces noms personnifient la grande floraison du Contrepoint à l'époque de la Renaissance. A ce moment, VÉcole Française rayonne sur l'Europe et en particulier sur l'Italie. Des contacts entre les deux pays, provoqués par les guerres et aussi par le séjour des papes à Avignon, résulte une influence considérable de la France sur l'art italien.
« Le premier livre de musique imprimé à Rome {Liber quindecim missarum), contient quinze messes de compositeurs français : Brumel, Josquin des Prés, Pipelare, Pierre Rousseau, etc., et c'est la polyphonie vocale des maîtres franco-belges qui sert de base au grand monument Palestrinien » (Paul Bertrand).
Élève de Guillaume Dufay (de Cambrai), Ockeghem « lumière de l'art flamand » fut maître de chapelle à la Cathédrale d'Anvers, et peut-être eut-il lui-même pour élève notre Josquin des Prés — que Ronsard plaçait en tête des excellents ouvriers de l'art qu'il fallait soigneusement garder à cause de leur rareté » — ce Josquin des Prés si admiré de son temps, aussi bien en Allemagne et en Hongrie qu'en France et en Italie (1450-1521).
Quant à Jannequin (Belge ou Français, on ne sait), quelques-uns de ses ouvrages furent imprimés à Lyon, d'autres à Paris ; les premiers : messes et motets ; les autres : chansons françaises, psaumes de Marot....
En revanche, beaucoup plus précises sont nos notions sur Goudimel, son contemporain, né à Vaison (Provence), noyé dans le Rhône à Lyon, le 24 août 1572, victime de la Saint-Barthélémy :
Goudimel ille meus, meus (eheu!) Goudimel ille est Occisus. Testes vos, Arar et Rhodanus...
D'abord maître de chapelle à Rome, vers 1540; ensuite rentré en France où, vers 1555, il fait paraître sa « Musique
des Odes d'Horace » et ses Psaumes d'après un texte traduit en vers français par Clément Marot et Théodore de Bèze. « Dans le troisième livre des messes de Palestrina, il s'en trouve une, missa brevis, dont le thème, les imitations et le système fugué, sont emprumptés à la messe Audi filia de Goudimel » (Fétis).... Être pillé par Palestrina, quel honneur! Je ne sache pas d'ailleurs que Goudimel se soit jamais plaint.
Enfin voici le dernier en date et le plus illustre de nos grands contrapontistes de la Renaissance, Roland de Lassus,néàMons (1520). D'abord enfant de chœur, sa jolie voix le fait remarquer de Ferdinand de Gonzague, général de Charles-Quint, lequel l'emmène à Milan pour y parfaire ses études. Si rapides sont ses progrès qu'en 1541 on le nomme maître de chapelle de Saint-Jean de Latran, où il reste deux ans; puis il voyage. Sa réputation l'attire à Anvers, puis en Angleterlre, puis en Allemagne où nous le voyons en 1562 (à Munich) diriger le plus célèbre choral de ce temps : et c'est là qu'il produit ses Psatimes de la Pénitence, ses Magnificat, etc. En Angleterre, en Allemagne, en France on le proclame « Prince des Musiciens », titre que les Italiens décernaient à la même heure à l'immortel Palestrina. Charles IX veut l'attacher à sa chapelle et l'appelle à Paris; mais l'affectueuse admiration que lui témoignait le duc de Bavière le fait résister aux plus brillantes propositions et il regagne Munich d'où il ne sort plus guère jusqu'à sa mort. Le nombre de ses œuvres dépasse deux mille : messes, psaumes, motets, madrigaux, chansons latines, françaises, allemandes. Innombrables ses éditeurs, de son vivant, après lui, de nos jours. Voici le titre d'un recueil publié à Lyon : La fleur des chansons des deux plus excellents musiciens de notre temps, assavoir Roland de Lassus et Claude Goudimel (Jean Bavent,
édit., 1574)-
Roland de Lassus et Palestrina meurent la même année, 1594; ils finissent avec le siècle et emportent dans la tombe les reliques des deux premières époques de notre art : de l'Homophonie antique, de la Polyphonie médiévale, mais ils laissent après eux le rayonnement du génie latin qui
nous éclaire encore aujourd'hui de sa chaude et féconde lumière et qui continue à briller sur le monde.
Rien de plus instructif que dégrouper quelques chanteurs, et d'essaj-erde traduire ces textes vénérables. Ainsi faisionsnous l'été dernier, au Conser\^atoire, pour utiliser le temps consacré d'ordinaire à la préparation du Prix de Rome. Or, comme cette année les concours étaient supprimés, vu l'absence de la plupart des candidats actuellement sous les armes, avec ceux qui restaient nous montions à la bibliothèque et déchiffrions tant bien que mal ces vieux maîtres de la polyphonie Belge, Française, Italienne. Et sous l'apparente naïveté de ces pages si claires, si peu chargées de notes, presque vides d'aspect, à chaque instant se rencontrait la surprise, l'émotion devant l'effet produit, toujours par un moyen très simple. Seules et sans accompagnement, trois ou quatre voix évoquant l'idée d'une incomparable grandeur et d'une impérissable beauté, quelle merveille, et quelle fierté pour nous de pouvoir revendiquer, comme de notre sang, quelques-uns des plus illustres de ces « Pères de la musique »!
Voilà donc la seconde étape franchie; nous voilà tout à coup en pays inexploré; il semble que, du jour au lendemain, rassasié de polyphonie vocale, le monde veuille tout autre chose, des sensations inconnues; et voici qu'avec Monteverde, élève et successeur de Palestrina, avec le nouveau siècle (1600), apparaît une gamme nouvelle — celle que nous avons encore — et en même temps la musique instrumentale, le Solo accompagné par l'orchestre, le Drame musical, l'Oratorio, l'Opéra. Telle est la troisième étape de notre art, étape que nous courons encore....
Pour nous Français, triste constatation : l'éclat de notre école se ternit alors. Est-ce découragement, est-ce désespérance de ne pouvoir continuer les Josquin, les Goudimei, les Lassus, peut-être? En tout cas c'est sur la seule Italie que, jusqu'à Rameau, va luire le soleil (Emilio di Cavalière, Carissimi, Frescobaldi, Corelli, Scarlatti, etc.). Et pendant des années, nous ne produirons que de médiocres essais, chansons, airs à danser, divertissements pour fêtes de la Cour, jusqu'à ce que LuUi vienne secouer notre
sommeil et exercer chez nous une bienfaisante tyrannie.
Le premier vrai Maître Français moderne, c'est Rameau (1683-1764), claveciniste, organiste, théoricien, compositeur dramatique, auteur des premiers « essais », des premiers systèmes raisonnes et scientifiquement déduits sur l'harmonie, auteur de pièces instrumentales, de sonates, de cantates, auteur de nombreux ballets et de non moins nombreux opéras (vingt-deux grands opéras ou opérasballets dont plusieurs encore aujourd'hui réputés) : Hippolyte et Aricie, les Indes Galantes, Castor et Pollux, Dardanus, etc. Grâce à lui, l'art français sort de sa trop longue léthargie. C'était enfin le réveil du génie national épris de clarté, de vérité d'expression, de mesure; grâce à lui s'établissait le juste équilibre de l'orchestre et des voix et c'est de son exemple que Gluck allait s'inspirer bientôt, Gluck appelé en France par Marie-Antoinette pour y diriger les études d'Iphigénie en Aulide et remanier « à la française » Orphée et Alceste dont les Viennois avaient eu la primeur.
Lorsqu'en 1763, deux enfants prodiges sont amenés par leur père, de Salzbourg à Paris, ils découvrent que les clavecinistes à la mode sont deux Allemands, Eckardet Schobert, tous deux fixés définitivement en France et occupés à y écrire des Sonates ou des Variations dans le style français. Non seulement dans le contingent de notre personnel musical de la fin du xvifi" siècle, ce n'étaient guère que des Allemands installés chez nous à demeure et ayant francisé jusqu'à leur nom, mais il y avait en Allemagne une véritable « usine » pour la fabrication, à notre usage, de symphonies, de sonates, de pièces de tout genre.
En 1778, lorsque le jeune Mozart revient chercher fortune à Paris, il est parfaitement averti de notre goût national, car il arrive de Mannheim, de chez l'Électeur Palatin, qui n admet à sa cour que des compositions françaises ; et c'est à Mannheim que fonctionnait « l'usine » où travaillait une équipe de compositeurs n'écrivant que pour les éditeurs de Paris, à la mode de Paris.
L'Électeur Palatin quitte Mannheim pour Munich, où il emmène « chapelle et usine »; alors d'autres musiciens
allemands se chargent de nous approvisionner de menuets, de rondos, de pots-poicrris, de polonaises (hommage à Marie Leczinska), formes extérieures de notre musique. Le bon Haydn, lui-même, pense à nous. La plupart de ses symphonies, de 1784 à 1790, sont écrites à l'intention de nos concerts : la Poule, VOurs, la Symphmiie de la Reine, surnoms que leur donnèrent nos grands-pères, ses admirateurs.
Et ainsi se trouvent ressoudés les anneaux de la grande chaîne qui nous rattachait au passé. Un instant interrompu, le mouvement reprend son essor sous l'impulsion de Lulli. C'est bientôt l'éclosion d'une remarquable école de clavecinistes et d'organistes à la recherche des formes musicales, soucieuse de l'architecture des sons. Rameau d'abord, puis les Couperin et les Daquin, peuvent être considérés comme les ancêtres de la symphonie française. Après Rameau et Gluck (celui-ci Français d'adoption), viendront Gossec, Lesueur et Méhul qui s'efforceront de suivre de si nobles exemples et de perpétuer leur tradition; puis Grétry, le spirituel et charmant Grétr>', né à Liège et comme Gluck, devenu Parisien; puis Boïeldieu, Herold, Auber....