‹ Un demi-siècle de civilisation françaiseChapitre 108 sur 112 · LE XIX' SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE XIX' SIÈCLE

Et c'est alors la brillante éclosion dite de 1830 : Rossini et Meyerbeer demandent et obtiennent à Paris leurs lettres de grande naturalisation, imprégnés de notre art, n'écrivant plus que pour nos théâtres et sur des livrets français, vivant de notre vie, considérés comme des nôtres, associés de l'Institut de France. Et en face d'eux, Berlioz, un novateur qui chçrche à traduire musicalement des impressions d'un autre ordre que celles de la musique pure; un admirateur enthousiaste de Weber et de Gluck qui, dans son œuvre, ne s'inspire ni de l'un ni de l'autre* et reste toujours

1. Exception faite des récitatifs « gluckistes » des Troyens .; C.irthage et de la Prise de Troie.

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poésie et de sentiment. hésitation

les musiciens en comprirent la valeur. A. Cavaillé-Coll, qui venait de construire l'orgue du Théâtre-Lyrique, racontait volontiers comment, à la fin de la première représentation à laquelle il assistait en compagnie de Berlioz et de Meyerbeer, ce dernier les entraîna sur la scène « pour féliciter ce jeune homme de son remarquable ouvrage ». Meyerbeer se montrait vivement impressionné, ajoutait Cavaillé-Coll, Berlioz plus réservé.

Après Faust, Mireille; après Mireille, Roméo; etGounod est chanté dans le monde entier.

Pour le public délicat qui peu à peu se trouvait conquis et écoutait plus attentivement cette musique faite de charme et de tendresse, il y avait en même temps une exquise surprise : celle d'une impeccable prosodie, d'une justesse d'accent, d'une vérité de diction auxquelles on n'était plus habitué après cinquante ans d'invasion étrangère dans nos théâtres, cinquante ans de médiocres traductions des opéras de Mozart, de Weber et de Rossini.

Gounod était fort instruit, très lettré. Il me souvient d'un soir, chez des amis, où, par cœur et sans préparation, il donnait la réplique à l'éminent doyen de la Comédie- Française, l'inoubliable Régnier. Ce fut un enchantement que ces vers du Misanthrope ainsi dialogues par deux maîtres en l'art de dire qui, de leur fauteuil et simplement par les yeux et la voix, nous reconstituaient une vraie mise en scène.

En dehors de son théâtre, Gounod a laissé une grande quantité de musique religieuse d'un accent très particulier, d'un style très personnel, plusieurs volumes de mélodies justement célèbres, des pièces symphoniques et instrumentales; et certainement, au même titre que Rameau, méritet-il une place au premier rang des chefs de notre école nationale, parmi ses bienfaiteurs. Grande a été son influence. Et la grande roue tournait toujours et voici encore un nouveau et dernier chaînon, celui des contemporains, en tête desquels Saint-Saens, le plus grand symphoniste dont la France puisse s'enorgueillir, incomparable architecte en constructions sonores, technicien hors pair, cerveau fait de précision et de clarté. Au théâtre, au concert, dans la

musique de chambre, grand compositeur; à l'orgue, au piano, grand virtuose. Et quelle production! au théâtre : Samson et Dalila, Henri VIII^ Proserpine, Phryné, Ascanio, les Barbares, Déjanire (je ne cite que les œuvres les plus célèbres). Au concert, trois Symphonies et de nombreux poèmes symphoniques : le Rouet d'Omphale, Phaéton, la Danse macabre, la Jeunesse d'Hercule, le Déluge enfin, que je ne craindrai pas de qualifier de « génial », épithète distinctive, a-t-il été dit plus haut, des œuvres n'ayant pas de précédent. Au concert encore, un grand nombre de pièces pour instruments et orchestre, cinq ou six Concertos pour piano, d'autres pour violon, pour violoncelle; V Oratorio de Noël, la Lyre et la Harpe, etc.... Comme musique d'Église, des Messes, des Psaumes et quantité de pièces diverses, quantité de musique de Chambre, de musique vocale.

« En face du torrent frénétique de Richard Strauss, torrent qui roule pêle-mêle de la boue, des épaves, du génie, l'art latin de Saint-Saens, sa Muse ironique et sereine, sa délicatesse de touche, sa riche sobtiété, sa grâce ingénieuse, font le plaisir d'une langue et d'une pensée aussi belles que claires et honnêtes ; cette justesse d'écriture et de sens charme comme une vertu » (Romain Rolland).

Oui certes, cet art est latin, fait de mesure et d'élégance, de noblesse et de force. C'est l'honneur de notre école qui n'avait encore produit rien de pareil. Peut-être quelque jour, dans le Panthéon de nos gloires, la postérité voulant opposer musique et peinture dressera-t-elle en face de la statue de Ingres celle de Saint-Saens, toutes deux de grande taille, et ce sera justice.

A côté de Saint-Saens en ce dernier demi-siècle, quelle brillante éclosion : Bizet, Massenet, Franck, Lalo, Delibes, Reyer....

« De même qu'avec Samson et Dalila, l'école française avait donné à Faust la plus éloquente réplique, de même Manon à Carmen, quatre œuvres qui témoignent de notre art aux quatre coins du monde. »

Bizet meurt trop tôt pour assister à son triomphe. Plus heureux, Massenet goûte les joies d'une universelle popu-

larité, tandis que, recueilli dans son oratoire, travaille le bon Franck, tel Beato Angelico qui pleurait en peignant le cher visage de ses madones*. Edouard Lalo, Français du noi'd, Espagnol d'atavisme, nous donne une note très caractéristique, très noble. Léo Delibes, spirituel et élégant, petit-fils de Grétry. Reyer, héritier de Berlioz.

Et puis mes confrères Paladilhe, Théodore Dubois, Fauré, Charpentier, et puis encore beaucoup de «jeunes» de beaucoup de talent, tous les jours en contact avec le public, souverain juge, arbitre de nos destinées. Louise, Pelléas et Mélisande, V Apprenti sorcier ont prouvé un peu partout la vitalité de la race, la diversité de ses produits.

Voilà donc, dans ses grandes lignes, l'évolution de notre art.

Ainsi que nous l'avons dit, lorsque à la fin du xvi' siècle, la chaîne s'est brusquement rompue et que, dédaigneux de l'héritage, nous avons abandonné l'antique mélopée à l'Église Catholique, alors tout a été révolution chez nous, grammaire et syntaxe, modes et tons. C'est une autre langue qui tout à coup s'est parlée dans le monde, et cette langue, la gamme moderne, s'est trouvée répondre aux aspirations des peuples les plus divers, des écoles les plus opposées. Depuis plusieurs siècles déjà. Français, Russes, Italiens Espagnols parlent cette langue unique, mais chacun avec son accent, son esprit et son caractère. Est-il un artiste vrai qui ne soit « de son pays », qui n'ait l'accent du terroir? Hésiterons-nous sur la nationalité de Watteau ou de Corot, de Houdon ou de Rude, de Gabriel ou de Chalgrin? Et

I. Je saisis l'occasion et j'ai le devoir de m'inscrire ici en faux contre une légende obstinément propagée je ne sais dans quel intérêt. On a dit et écrit que le Conservatoire avait brillé par son absence aux obsèques de Franck. La vérité est que le directeur, Ambroise Thomas, retenu par l'examen de cent vingt candidates au concours d'admission et d'ailleurs fort souffrant, s'était fait représenter par Delibes, professeur de composition, membre de l'Institut. Je vois encore Delibes, à côté du fils de Franck, répondant officiellement aux condoléances d'une foule émue dans laquelle se trouvaient la plupart de nos collègues, ainsi qu'il advient chaque fois que l'un de nous disparaît. C'est Ambroise Thomas qui, sur le conseil de Théodore Dubois, avait, en 1872, confié la classe d'orgue du Conservatoire à César Franck.

Gounod, Saint-Saens, Berlioz, Bizet, quel autre coin du monde eût pu les produire? Fabriquer du Moussorgski à Paris ou du Wagner à Rome, ne serait-ce pas travailler à la façon des usiniers de Mannhein et revenir au beau temps de l'Électeur Palatin?

Depuis le moyen âge, nous avons une école française; nous l'avons encore aujourd'hui et nous avons le droit d'être fiers de nos musiciens, comme nous le sommes de nos peintres, de nos sculpteurs, de nos architectes.

Il serait injuste de parler des grands artistes de notre pays, sans une mention à l'adresse des collaborateurs qu'ils ont rencontrés dans la facture instrumentale, sans rappeler les noms de nos luthiers célèbres, Gand, Lupot, Vuillaume, sans évoquer le souvenir de Sébastien Erard et celui d'Aristide Cavaillé-Goll.

Personne n'ignore ce que pianos et harpes doivent à Erard comme sonorité et comme mécanisme. L'invention du double échappement permet à la touche du piano une articulation telle que peut le souhaiter le virtuose le plus agile; et ses harpes, depuis cent ans, ont le monopole des orchestres d'Europe.

Quant à Cavaillé-CoU, c'est à lui que revient l'honneur de notre école d'orgue, laquelle attire chez nous des étudiants de toutes nationalités. Devant ses instruments aux timbres caractéristiques, à l'émission instantanée, au mécanisme d'une obéissance absolue, les compositeurs français se sont pris d'enthousiasme comme devant un bel orchestre. Ils n'étaient point incités à écrire pour les orgues d'autrefois ; aujourd'hui c'est une riche bibliothèque qu'ils ont produite et depuis quelque vingt-cinq ans l'œuvre d'orgue française est au tout premier rang. Américains et Anglais, Suédois et Russes, Danois et Suisses viennent à Paris recueillir nos traditions et suivre nos conseils. Avant la guerre, des Allemands même croyaient devoir se perfectionner chez nous et étudier Bach avec nous, vu la qualité de ces instruments qui se prêtent à reproduire non moins fidèlement les sonorités de l'orgue ancien que celles réclamées par l'esprit moderne.

LA MUSIQ.UE. 461

Aristide Cavaillé-Coll, physicien aussi distingué que facteur génial, a découvert la loi du rapport entre la longueur et le diamètre d'un tuyau ; il a, le premier, appliqué la théorie des Harmoniques aux flûtes d'orgue; il a construit l'appareil enregistreur de la série harmoftique, ingénieux outil expérimental; il a inventé la « cloison étanche», adoptée par la marine, après avoir été pratiquée par lui dans ses réservoirs d'air à forte pression.

C'est à lui enfin que nous devons en France et à l'étranger des centaines d'instruments justement réputés, et à Paris, les orgues monumentales de Saint-Sulpice et de Notre- Dame, qui sont l'honneur de notre facture nationale et restent, par leur puissance et leur perfection, sans égales dans le monde.

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