LA CONSTITUTION DU DOMAINE
Cette guerre de 1870, dont l'Europe n'a que tout récemment entrevu l'origine et le but détestables, ne laissait, à la France déchue mais non résignée, que deux alternatives : la politique en Europe, la reprise des provinces perdues, le prestige rétabli, ou l'expansion au loin, la politique coloniale. La politique européenne était dans les traditions de la nation, et selon son cœur. Elle était grosse de dangers. La politique coloniale n'avait que peu de partisans. On ne soupçonnait pas encore ce qu'elle apporterait de force à une métropole affaiblie. Mais on se flattait dès lors, et l'on sut plus tard que l'Allemagne au moins n'y ferait pas opposition. Quant à l'Angleterre victorienne, elle n'avait pas encore ouvert les yeux sur le danger pour elle et pour l'Europe d'une France diminuée. Elle ne favoriserait certainement pas nos desseins de politique coloniale. Mais, à cette époque, l'opposition de l'Angleterre n'était pas faite pour nous arrêter.
Voici ce qu'étaient alors nos colonies : i million de kilomètres carrés, 5 millions de sujets indigènes, 200000 Français ou assimilés, répartis sur quatre continents, 600 millions de commerce, dont l'étranger prenait de beaucoup la plus grande partie. Il n'y avait là rien sur quoi asseoir de grandes espérances. Aussi l'opinion n'en avait que fort peu. Les hommes politiques étaient mal instruits de ces questions. Les économistes prévoyaient que les colonies fourniraient de nouveaux arguments aux protectionnistes, plus soucieux du développement de leurs industries que de la vie à bon marché pour nos sujets indigènes. Les partis avancés s'indignaient qu'on pût disposer de populations, même primitives, sans leur consentement et que la conquête préparât un champ nouveau aux entreprises capitalistes. Enfin une voix unanime soutenait que la France, n'ayant pas de population en excès, ne pourrait fonder que des colonies languissantes.
Si la politique coloniale avait peu de partisans dans le pays, elle en avait moins encore dans le Parlement. Les élus redoutaient des expéditions coûteuses en hommes et en argent. Comment les défendre devant les électeurs ? Le passé ne fournissait aucun argument. On ne pouvait qu'escompter l'avenir. Heureusement, à peine ébauchée, cette politique ralliait à elle des hommes qui, dans les Chambres et dans le parti républicain, disposaient d'une grosse influence : Gambetta, Jules Ferry, Paul Bert, Etienne. Ils attirèrent à eux quelques représentants des intérêts de l'industrie, dont le plus connu fut M. Méline; et un embryon de parti colonial se ghssa parmi les partis. Il connut des heures difficiles et eut à soutenir des attaques véhémentes. Mais, arguments de haute politique, arguments de sentiment, arguments d'utilité, arguments tirés de l'exemple des autres peuples, cheminèrent peu à peu et parvinrent, en quelque vingt ans, à dégager une opinion, à l'abri de laquelle se créèrent des intérêts. «Est-ce que vous ne sentez pas, disait Gambetta, dans la discussion des crédits pour les opérations militaires de Tunisie, est-ce que vous ne sentez pas que les peuples étouffent sur le vieux continent?... Il y a là une politique nécessaire à l'accroissement de notre prospérité matérielle. » — « L'Europe, ajoutait M. Méline, est en train de se partager le monde, et il est juste que nous en prenions notre part. » — Que ferez-vous de vos produits, disait encore M. Etienne, si vous ne pouvez pas les exporter.... Ne devons-nous pas, nous aussi, chercher des débouchés dans nos colonies? — Jules Ferry, qui fut le protagoniste heureux et tenace de cette politique, reprenait et consolidait tous ces arguments. Il voyait dans les colonies « des marchés privilégiés pour les produits français, nécessaires en face des mesures de protection que prennent les grands peuples industriels », et le théâtre oii la générosité de la France allait pouvoir s'épanouir dans un rôle magnifique : supprimer les massacres périodiques et l'esclavage, et élever les peuples dans des idées de liberté. Il définissait la politique coloniale « un legs du passé, une réserve de l'avenir ». Et il terminait par ces paroles prophétiques : renoncer à cette politique, au rôle
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qu'elle impose et aux efforts qu'elle exige, « c'est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c'est descendre du premier rang au troisième ou au quatrième ».
On ne le croyait pas; on fut longtemps — je citerai plus loin l'article d'un rude opposant : le duc de Broglie — à ne pas vouloir le croire. La cause de la politique coloniale ne fut définitivement gagnée que dans les premières années du XX' siècle. Et c'est surtout la guerre de 1914, avec ses formidables arguments, qui acheva d'ouvrir les yeux de tous les Français. Mais la République n'avait pas attendu cette échéance pour agir; durant quarante années, ceux qui ont dirigé sa politique, ont travaillé, bon gré mal gré, à rendre plus grand et plus solide son domaine d'outre-mer : l'exercice du pouvoir les rendait à tour de rôle plus clair\^oyants. Ils faisaient, contre leurs anciens programmes et contre l'opinion publique, en attendant que ce fût avec elle, l'œuvre qu'au jour le jour commandaient ou permettaient les circonstances. Au début, ils se laissaient remorquer par les événements. Plus tard, ils les dirigèrent; ils finirent par introduire la méthode dans l'exploration et dans la conquête. Cela fut sensible surtout en Afrique, où ils ont construit, au prix de longs efforts, un domaine cohérent. Et il n'est pas paradoxal de soutenir que cette construction si difficile a suscité, dans l'armée, des chefs et des soldats et, dans la nation, une fermeté d'opinion et un sang-froid, qui ont trouvé à s'employer dans les prodigieux événements de cette dernière année.
Toute cette politique coloniale de 1871 à 1915 peut se résumer en deux propositions : agrandir les colonies existantes pour en faire des organismes se suffisant à euxmêmes : Afrique du Nord, Indo-Chine; réaliser certaines conceptions longtemps caressées et différées : Madagascar. Mais ni l'une ni l'autre de ces deux propositions n'embrasse tous les cas : ni les établissements du Gabon, ni ceux du Sénégal, ni l'action de l'Algérie sur son voisinage ne semblaient pouvoir donner naissance à l'Afrique Équatoriale Française ou au développement prodigieux de notre Afrique Occidentale ou à la conquête du Maroc. L'embryon était
vraiment trop peu de chose : il fallut une conception nouvelle.
Je suivrai dans ce bref exposé l'ordre chronologique : à partir de 1871, des efforts spasmodiques ; depuis 1881 — sous une réserve que je dirai — , des plans et une méthode.
Dès 1870, une insurrection, moitié spontanée moitié suscitée et vite étouffée, rappela l'attention de la France sur l'Algérie. Elle était déjà la plus précieuse de nos colonies, bien que, mal administrée, elle coûtât fort cher. Elle renfermait 130000 Français ou naturalisés, et 150000 étrangers. La population indigène pouvait être évaluée à 2 millions et demi d'Arabes et de Berbères. Dès 1871, l'émigration alsacienne, habilement détournée, puis, à partir de 1876, le phylloxéra, qui commençait à menacer nos vignobles du Midi, enfin des méthodes administratives plus libérales, y amenèrent de nouveaux et importants éléments de population. En 1896, on y comptait 345000 Français et naturalisés, 53000 Israélites assimilés, et 235000 Européens étrangers, dont 158000 Espagnols (surtout dans l'Oranie si proche), et 35 000 Italiens. Quant à la population indigène (3750000 Arabes et Berbères), elle avait augmenté de 50 p. 100.
Les gouverneurs généraux d'Algérie, militaires comme l'illustre Chanzy ou civils comme MM. Tirman, Jules Cambon, Révoil et Jonnart, se trouvaient en face d'un problème qu'ont bien connu ceux de l'Inde anglaise. Partie de la mer, où s'arrêterait la pénétration ? Où pourrait-elle s'arrêter ? La France, comme l'Angleterre, ne souhaitait certes pas de nouvelles conquêtes. Et les gouverneurs généraux, avant de partir pour leur poste, en Angleterre prêtaient serment, en France recevaient l'injonction de n'en pas faire. Mais les situations sont plus fortes que les volontés. Elles imposent des décisions, même redoutées. Chaque année, les Français furent contraints de pénétrer plus avant dans ce Sud Algérien, qui aboutissait au désert, en attendant de le traverser. Un jour, c'était pour repousser et décourager des attaques de pillards et de nomades contre nos postes extrêmes; un autre pour « se donner de l'air » autour de ces postes, en élargissant l'espace libre et sûr. C'est ainsi que d'étapes en étapes, nous
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sommes arrivés, par besoin de sécurité, d'abord à occuper de purs déserts, plus tard à les franchir pour atteindre d'autres contrées, et à y faire régner l'ordre (exemple, la soumission des Touareg), espérant quelque découverte opportune qui nous en révélerait un jour les ressources. C'est le même besoin de sécurité, le devoir de protégernos tribus algériennes, qui nous conduisit, vers 1880, à regarder du côté de la fertile Tunisie. Qu'elle fût le complément nécessaire de notre Algérie, cela était reconnu par l'Europe, qui, lors du Congrès de Berlin, avait donné à nos plénipotentiaires l'assurance qu'on nous verrait sans déplaisir l'occuper. Sans doute ces affirmations et ces offres cachaient un piège : l'Italie convoitait la Tunisie, comme l'Espagne regrettait l'Oranie. Et déjà secrètement elle prenait des mesures pour s'y créer des intérêts qui eussent contrebalancé les nôtres. Mais ni ces mesures ni son opposition, — qui devait durer et l'entraîner jusqu'à faire partie de la Duplice, — ne pouvaient nous détourner d'une occupation commandée par notre sécurité. Une courte expédition se termina par le traité du Bardo (12 mars 1881), suivi bientôt d'un autre (traité de la Marsa, 8 juin 1882) qui, moyennant la garantie par la France de la dette tunisienne, nous donnait l'indispensable contrôle des finances et nous permettait d'instituer un Protectorat, dont les indigènes comme les étrangers ont maintes fois reconnu et proclamé le libéralisme et les bienfaits.
En Indo-Chine, nous possédions des droits historiques en Annam et des Établissements déjà solidement constitués en Cochinchine. C'est sur un autre point, au Tonkin, que nous fûmes, en 1874, appelés à intervenir, pour porter secours à l'un de nos compatriotes, M. Jean Dupuis. L'histoire est bien connue. Fournisseur des Chinois, il leur amenait des armes par la voie du Fleuve Rouge, quand les mandarins annamites, sous divers prétextes, l'arrêtèrent et le retinrent. Notre colonie de Cochinchine, à trois jours de là, était, depuis le début (1858), menée à merveille par ses amiraux, qui ont laissé une réputation, au premier rang, Lii Grandière. Le gouverneur d'alors, l'amiral Dupré, envoya surle-champ au Tonkin une petite expédition, sous le comman-
dément d'un lieutenant de vaisseau, qui se fit un nom illustre, Francis Garnier. Avec lui, quelques jeunes hommes intrépides, dignes du chef : Harmand, Balny d'Avricourt, Hautcfeuille. Ils conquirent le Tonkin avec une rapidité qui rappelle les exploits de Fernand Gortez. Mais la France redouta des difficultés avec l'Annam et même avec la Ghine. Elle leur donna l'ordre de s'arrêter et de conclure, à des conditions prescrites de loin et très peu agréables au parti colonial, un traité (15 mars 1874), injustement appelé du nom du négociateur, lieutenant de vaisseau, traité Philastre. Il nous ôtait les territoires conquis, mais reconnaissait notre Protectorat exclusif sur l'Annam et ses dépendances. G'était mettre à néant le présent et réserver l'avenir. Get avenir allait être une longue série de ruses et de trahisons du côté de l'Annam, de protestations et d'expéditions du côté de la France. Trahison de l'empereur d'Annam, signataire du traité, Tu Duc, qui par deux fois en 1877 et en 1880, envoie à Pékin, contrairement aux droits de notre Protectorat, les tributs de vassalité. Protestations de la France en 1880, sous le cabinet Barthélémy Saint-Hilaire, et une seconde fois, sous le cabinet Gambetta (1882), énergiques, mais sans effet. Là-dessus, expédition et mort du commandant Rivière (1882); expédition de Thuan-An et nouveau traité de Protectorat (25 août 1883). Puis, aucune signature ne liant jamais ces Asiatiques, toute une série d'opérations conduites par l'illustre amiral Gourbet et sanctionnées par un troisième traité, cette fois plus précis, de Protectorat. Désormais, bien que la guerre se poursuivît encore contre la Ghine, l'Empire d'Annam était à nous. Avec le temps, nous y avons rétabli le calme, et rattaché des parties qui s'en étaient détachées. Notre Protectorat de l'Annam- Tonkin se compose de cinq provinces : Tonkin, Annam, Gochinchinc, Gambodgc, Laos, et l'annexe, en territoire chinois, de Kouang-Tchéou-Ouan. La population indigène. Annamites, Tonkinois, et montagnards de divers noms, est évaluée à 15 millions d'habitants; mais c'est un minimum. Son commerce dépasse 500 millions de francs.
La place nous fait défaut pour retracer, même brièvement tant d'autres efforts, individuels ou collectifs, qui valurent
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à la France quelques-unes des plus intéressantes d'entre ses possessions : le Congo — aujourd'hui Afrique Équatoriale Française, — fruit de la politique profondément humaine de ce héros magnifique, Savorgnan de Brazza, qui sut cheminer, juste et prudent, parmi les cruautés des uns et les embûches des autres ; Madagascar, rattachée à la France dès le temps de Richelieu et de Louis XIV S et jamais perdue de vue, ni sous la Révolution, ni sous la Monarchie de Juillet, ni même sous le second Empire, qui, cependant faillit, par une diplomatie inexpérimentée et faible, compromettre des droits séculaires ; ils furent heureusement soutenus et rétablis plus tard, par les amiraux Pierre (1883) et Miot, par la ferme administration d'un Le Myre de Vilers (1886- 1889) et, au lendemain de l'expédition de 1895, par la sagacité et l'ardeur d'un Gallieni (1896-1905); nos établissements de la Côte des Somalis, dont le centre fut un temps Obock (1882) puis Djibouti (1896), et d'où part aujourd'hui la voie ferrée reliant l'Ethiopie à la mer et au reste du monde; enfin la prodigieuse mission Marchand, de l'Atlantique au Nil, msuffisante par le nombre et par le matériel, mais qui rachetait sa faiblesse par tant de talents voisins du génie : Marchand, Mangin, Baratier, etc.... Sans doute elle fut impuissante à réparer les fautes accumulées depuis vingt ans et plus, mais elle laisse derrière elle au cœur de tous les Français un souvenir qui ne périra pas. J'ai hâte d'arriver aux deux dernières et capitales étapes de ce voyage à travers notre domaine colonial : l'Afrique Occidentale Française et le Maroc. Il y faudrait des volumes ; je n'ai droit ici qu'à quelques lignes.
L'Afrique Occidentale Française, en soi superbe possession, plus précieuse encore parce qu'elle est le prolongement et même un contrefort de notre Afrique du Nord, nous la devons (1887- 1894) presque entièrement à un homme : Eugène Etienne. La France sans doute avait depuis des
I. Voir la médaille historique — dont M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, fit, en des jours de concurrence trop vive, un usage si ingénieux — frappée à Paris, en 1665, avec la tête de Louis XIV à l'avers, et, au revers, un bœuf sous un arbre aux belles frondaisons, symboles des richesses du pays, avec cette devise : Colonia madagascarica.
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siècles des droits [sur le Sénégal; vers 1860, un homme de génie, le général Faidherbe, une des gloires de 1870, avait prophétisé tout ce qu'on en pourrait tirer un jour. Vingtcinq ans plus tard, Eugène Etienne, député d'Algérie, ami et disciple de Gambetta, secrétaire d'État aux Colonies à une heure où les nations commençaient à se partager l'Afrique (1887-1890), nourri, d'ailleurs, des lectures de Faidherbe, instruit et enflammé par des entretiens avec d'innombrables officiers de notre armée coloniale, sut vite discerner la part que la France pourrait se réserver dans ce vaste quadrilatère dont l'Atlantique et le désert forment deux côtés. Et, avec beaucoup de décision — il en fallait à cette époque, car l'indiflFérence de l'Allemagne pour les colonies prenait fin et l'appétit de l'Angleterre n'était pas encore rassasié — il recruta, surtout parmi nos officiers de terre et de mer, les collaborateurs les mieux qualifiés pour reconnaître par l'exploration, réserver par des traités et garder par l'occupation tant de territoires en bordure le long de la mer, des fleuves et du lac Tchad, qui, disparates et de valeur très inégale, forment, après nombre de contestations et d'échanges, le vaste et, malgré certaines défectuosités, très précieux domaine de l'Afrique Occidentale Française. Les successeurs d'Eugène Etienne ont agrandi et consolidé son œuvre ; ils en ont fait un tout, et l'ont érigé en Gouvernement Général, que des mains habiles, celles d'un Ballay et d'un Roume, ont modelé et assoupli. Mais, entre tant d'ouvriers et de créateurs, si méritants et si remarquables, c'est le nom d'Eugène Etienne qui domine. C'est lui qui a choisi les ouvriers, qui les a munis d'instructions et les a lancés à l'assaut de cette partie du continent noir. Sur les autres continents, les chefs à qui nous devons la part magnifique de la France ou bien ont soudé leurs efforts successifs ou bien ont été guidés par l'opinion d'autorités considérables ou encore encouragés par le bruit même de leurs entreprises et de leurs succès. Ici c'est un seul homme qui, presque en secret, a tout conçu et tout décidé. Son mérite qui est grand, il n'en doit rien à personne.
Et enfin, au terme de cette longue carrière : le Maroc. S'il y eût eu, dans la conduite de nos entreprises coloniales,
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une pensée directrice, le Maroc eût dû non pas clore, mais ouvrir la série de ces efforts jalonnés sur plus de quarante années. C'était pour la France une possession d'une utilité primordiale. Enfoncée comme un coin entre l'Algérie et le Sénégal, elle assure à qui l'occupe, si c'est la France, la sécurité dans l'Afrique du Nord et dans l'Afrique Occidentale, si c'est un étranger, le moyen de troubler cette sécurité au point d'y rendre intenable la domination française. Et c'est ce que tout le monde avait su et en France et à l'étranger. Les projets d'occupation du Maroc abondent dans notre littérature et dans nos archives. Mais 1870 survint sans que ni Louis-Philippe , ni Napoléon III eussent osé passer par-dessus l'opposition latente et sûre de l'Angleterre et les regrets jaloux de l'Espagne. Après 1870, nos hommes d'État, obéissant à la loi du moindre effort, coururent à des entreprises plus faciles, parce que, plus lointaines, elles excitaient moins l'irritabilité de nos concurrents. Puis une heure sonna où, après tant d'agrandissements de nos colonies, des bouches autorisées déclarèrent à maintes reprises que l'ère des conquêtes était close et que la seule préoccupation de la France devrait être d'organiser son domaine colonial. Gela se passait de 1896 à 1898.
A cette période de notre histoire, un homme dont la France n'a pas connu tout le mérite, écrivain, historien, philosophe, une des intelligences les plus sagaces, un des caractères les plus persévérants, Paul Bourde, et, avec lui, l'auteur même de cet essai, voulurent essayer de décider le Gouvernement à ne pas décréter le repos et l'abandon avant d'avoir au moins tenté de rattacher le Maroc à la France. D'autres y avaient songé avant nous. Mais nous étions plus que d'autres à l'aise, parce que nous n'étions rien. Paul Bourde et moi fîmes appel à quelques amis : au chef du parti colonial, M. Etienne, à Paul Révoil, alors ministre plénipotentiaire, demain Gouverneur Général de l'Algérie, au général Bailloud placé, en qualité de secrétaire général, près du Président de la République, M. Félix Faure, ami ancien de la colonisation, à deux journalistes de haut vol, M. Etienne Grosclaude et Robert de Caix (d'autres amis, qui, comme M. René Millet, se signalèrent plus tard parleur
ardeur, occupaient alors au loin des postes de responsabilité), et nous fondâmes un petit comité, secret durant quelques années, qui fut plus tard le noyau du Comité du Maroc. Nous entendions agir et sur le gouvernement et sur l'opinion, qui à leur tour réagiraient l'une sur l'autre. M. Delcassé était ministre des Affaires étrangères. Fait notable, il ne nous découragea pas. Il nous entendit, nous écouta, et tandis que, stimulés pas son accueil, nous organisions des Conférences — qui durant quelques années se firent par centaines — il se mit à l'œuvre, à son ordinaire, silencieusement, suivant des vues qui n'étaient pas absolument les nôtres, suivant une méthode que parfois nous avons critiquée. Il rendit à la France l'immense service d'aborder, malgré l'indifférence ici et l'hostilité ailleurs, un problème toujours esquivé, et de le résoudre, somme toute, conformément à l'intérêt du pays. Grâces lui soient ici rendues, et que les générations de demain lui soient reconnaissantes, comme le sont et le restent ses discrets auxiliaires des premiers jours.
Inutile de décrire sa méthode : elle est connue de reste. Il allait négocier avec tous ceux qui pouvaient faire valoir des droits sur le Maroc et, autour et à l'aide de ces négociations, grouper et résoudre mainte question litigieuse : sorte d'opération de clearings dans laquelle s'échangeraient les diverses valeurs coloniales des nations en présence. C'est de cette conception que sortirent les traités avec l'Espagne de 1902 et de 1904; avec l'Italie, de 1900-1904; avec l'Angleterre, de 1904. Puis ce fut la brusque intervention de l'Allemagne, irritée de n'être ni partie prenante, ni même partie consultée; le débarquement du Kaiser à Tanger (1905), offrant sans réserve sa protection et celle de son armée au Sultan du Maroc; puis la conférence d'Algésiras, où l'Allemagne, qui l'avait voulue, fut mise en minorité par l'Europe (traité de 1906). Dès lors, la France mena au Maroc une vie au jour le jour, semée de cliausse-trapes, d'incidents et d'accidents : massacres de Casablanca, affaire des déserteurs de la Légion; puis un temps d'arrêt : traité de 1909, qui impliquait une étroite coopération économique de l'Allemagne et de la France ; puis la rupture de cette entente précaire, une
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lutte sourde et bientôt déclarée; les tribus secrètement travaillées et qui se révoltent contre le sultan et nous, une expédition sur Fez, devenue nécessaire, en face de l'Allemagne qui proteste et du Parlement qui, sans M. Berteaux, radical-socialiste, ministre de la Guerre — lui aussi soit remercié — en eût marchandé les moyens, et enfin l'incident de la canonnière Panther dans les eaux d'Agadir, suivi, après mille difficultés, du traité à la fois avantageux, gênant et humiliant, de 191 1. Mais ce traité, qui devait nous laisser les mains libres au Maroc, y hérissait notre chemin d'obstacles. Et c'est seulement la guerre de 1914-16, qui, nous contraignant à rompre avec l'Allemagne, allait nous permettre de mettre fin à un régime habilement calculé pour ruiner à la fois notre énergie et notre prestige. Aujourd'hui, le Maroc s'outille et s'organise magnifiquement. Le général Lyautey, chef militaire et civil incomparable, en fait un instrument de profit et de grandeur. L'empire colonial de la France, terme si prématurément employé dès 1881, à propos de la Tunisie, cet empire existe. Il est parfait. Rien n'y manque : les colonies et la métropole peuvent en être également satisfaites. En Afrique notamment, il forme un ensemble vaste, peuplé, cohérent, qui achève d'asseoir de façon solide la puissance française sur les deux rives de la Méditerranée, presque face à face. La métropole s'appuie sur ses possessions. Elle peut regarder ses ennemis dans les yeux et défier l'avenir, pourvu qu'après les explorateurs, et l'armée et la politique, qui ont constitué le domaine, les législateurs et les fonctionnaires aient su l'organiser et l'administrer*.
I. Je crois utile d'ajouter quelques rares statistiques. Elles se rapportent à l'année 1913 (parfois, quand il l'a fallu, à 1911 ou à 1913).
lO Etendue. — La superficie des colonies atteint environ 10 millions de kilomètres carrés. Mais des fractions considérables peuvent être considérées at/«f//^»ï^«/ comme sans valeur. Elles ne servent qu'à relier entre elles les parties utilisables. Leur superficie peut représenter les deux tiers (2/3) du total. Plus tard l'irrigation etlesrecherchesminières la rétréciront.
2° Population. — Elle peut être évaluée à 50 millions d'habitants : 10 millions d'Arabes et de Berbères, en Afrique du Nord; 15 millions d'Indo-Chinois; 3 millions et demi des diverses races qui peuplent Madagascar; 30 à 22 millions de noirs en Afrique Occidentale et Equatoriale, etc., etc.
A ces populations il faut ajouter (l'immense majorité, dans l'Afrique