RENÉ DOUMIC
On a coutume de dire que les événements de l'histoire générale n'influent pas sur les directions de l'histoire littéraire. C'est une erreur, ou plutôt c'est l'exagération systématique d'une idée juste qui devient fausse pour être présentée sous une forme exclusive. L'idée juste est celle-ci : qu'une littérature se développe, avant tout, en vertu d'un principe interne. Elle subit, à chaque moment de sa durée, la pression de tout ce qui a précédé. C'est de là que vient le grand courant qui l'emporte. Mais sans cesse interviennent pour le renforcer, le contrarier, le modifier en mille manières, des influences accidentelles. Ainsi s'expliquent les deux caractères essentiels de la littérature française après 1870, pendant les quarante-quatre années qui ont séparé les deux guerres.
Pour l'ensemble de sa direction, elle a continué à suivre le mouvement commencé depuis une vingtaine d'années. Mouvement d'une importance capitale et qui n'allait à rien de moins qu'à lui faire reprendre son cours naturel, à la remettre dans sa voie traditionnelle. On sait combien elle en avait dévié pendant la période dite romantique. On ne fait dater le romantisme que de ses premiers chefs-d'œuvre ; on le confine dans le quart de siècle qu'illustrèrent les Lamartine, les Victor Hugo, les Michelet. Mais pour porter
des chefs-d'œuvre, il faut qu'une tendance littéraire ait acquis toute sa vigueur, ce qui suppose une durée déjà longue. En fait, les sources du romantisme sont au xviir siècle. Elles sont alimentées par l'afflux de l'esprit étranger, anglais puis allemand, qui nous arrive par la Suisse de J.-J. Rousseau. La double invasion de 1814 et 1815 achève l'invasion que nous subissions déjà en littérature. C'est l'esprit étranger qui nous est arrivé dans les fourgons de l'étranger. C'est lui qui s'est traduit par l'individualisme forcené, la passion débridée, la sentimentalité maladive et la mélancolie, comme par la déclamation, l'outrance, la recherche de l'énorme et du bizarre, en opposition avec nos qualités proprement françaises, santé morale, équilibre intellectuel, goût de la mesure, clarté et simplicité. Vers 1850, la sève du romantisme était épuisée; le bon sens réclamait ses droits ; la race se reprenait. Mais si, en histoire, tout se recommence, ce n'est qu'en se transformant. Notre littérature classique se recommandait de la raison; dans notre moderne réalisme, la raison s'appellera la science. C'est elle qui pénètre tous les genres et les renouvelle. En poésie, elle substitue aux eff"usions du lyrisme la manière objective, impersonnelle, on dira même « impassible », dont Leconte de Lisie est le principal représentant. Victor Hugo n'échappe pas à la nouvelle influence, et la Légende des Siècles est, autant qu'on pouvait l'attendre de lui, une série de visions d'histoire.
Le roman qui, lui aussi, avait été lyrique avec George Sand et souvent même avec Balzac, devient avec Flaubert roman d'observation ou d'archéologie. Le drame romantique cède la place à la comédie de mœurs. L'histoire proprement dite se soumet à des disciplines de plus en plus rigoureuses. La critique avec Sainte-Beuve fait « l'histoire naturelle » des esprits. Ainsi se développe un néo-classicisme, à base scientifique. Cette « science » dont les Allemands font tant d'étalage et voudraient s'attribuer le monopole, nous en avions compris avant eux la moderne souveraineté : nous leur avons donné l'exemple de lui emprunter des méthodes pour les transporter dans le domaine lui-même de la littérature.