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PSYCHOLOGIE ET POÉSIE

C'est alors que survint la grande épreuve, l'Année Terrible. Si elle ne dérangea pas le cours de notre littérature, comment n'aurait-elle pas influé profondément sur elle ? Nous avions connu l'humiliation de la défaite. Deux provinces arrachées laissaient au flanc de la patrie une blessure toujours saignante. Ces cruels souvenirs ne cessèrent plus de hanter les esprits. Une pudeur empêchait qu'on en parlât trop souvent : on y pensait toujours. De là cette tristesse qui se traduisit par une recrudescence de pessimisme; de là cette inquiétude qui faisait comparaître devant elle toutes les idées sans pouvoir se décider pour aucune; et de là cette complaisance excessive aux choses de l'étranger dont nous subissions avec trop de docilité le prestige. Mais c'est chez nous qu'il faut toujours craindre de se laisser tromper aux apparences. Alors même que nous semblons appartenir tout entier aux modes nouvelles, nous continuons, au fond de nous, à garder intactes nos qualités de toujours : tout change, mais non pas notre caractère, non plus que notre idéal.

Les deux maîtres de la pensée française, les initiateurs dont l'influence se fit sentir dans tous les genres qui comptent, furent Hippolyte Taine et Ernest Renan. L'un philosophe, l'autre philologue, ils sont tous deux des savants. Très versés dans la connaissance des littératures étrangères, ils s'en sont assimilé la substance, mais pour leur rendre avec usure ce qu'ils en ont emprunté. Leurs œuvres capitales, connues dans le monde entier, n'y ont été guère moins admirées qu'en France et n'y ont pas exercé une moindre influence,

Taine, au moment où éclata la guerre de 1870, venait de publier son livre De l'Intelligence. Il était le philosophe positiviste professant que les doctrines ont leur valeur en

elles-mêmes, et qu'il n'y a pas lieu de tenir compte de leurs conséquences. Les spectacles de la guerre étrangère et de la guerre civile le firent réfléchir. En voyant souffrir la France, il avait mieux compris combien elle lui était chère. Et devant le déchaînement de violence qu'avait été la Commune, il avait mesuré les services que rendent les institutions sociales, les disciplines morales et religieuses pour refréner en nous l'instinct de sauvagerie primitive. De cette pensée est sorti le grand ouvrage sur les Origines de la France Contemporaine. L'idée essentielle en est que l'erreur de la Révolution a été de faire table rase des institutions et des souvenirs de l'ancienne France. Ainsi le philosophe positiviste a donné une nouvelle base à l'idée de tradition. Il est remarquable que l'école qui est sortie de lui, de M. Bourget à M. Barrés, a été une école traditionaliste. Vers le même temps, Albert Sorel, dans son œuvre magistrale : VEurope et la Révolution, montrait que la politique étrangère de la Révolution — guerre et diplomatie — a continué celle de l'ancien régime. Ainsi tous deux rappelaient à la France que l'histoire d'un peuple est l'expression de sa continuité et rétablissaient dans ses droits l'idée de l'unité nationale.

C'est également au point de vue scientifique que s'est placé Ernest Renan pour aborder le problème religieux. La philologie est à la base de ses études sur les Origines du Christianisme, comme aussi bien de son Histoire du peuple d'Israël. Ce que valent ces études au regard de l'orthodoxie, nous n'avons pas à nous en occuper ici. Nous signalerons seulement ce qu'a été leur résultat le plus général et d'abord inaperçu. Ce n'est pas sur les croyants qu'elles ont agi — et peut-être n'ont-elles pas détourné un seul chrétien du christianisme — c'est sur les incrédules. Elles les ont ramenés à comprendre l'importance des questions religieuses et leur véritable caractère. L'ironie voltairienne s'était continuée par l'opinion libérale qui sous le régime de Louis-Philippe était la plus répandue dans la bourgeoisie. Sa frivolité et son insuffisance ont apparu à tous les yeux. Le renanisme a donné le coup de grâce au voltairianisme.

Leconte de Lisle avait donné le signal de vivifier la poésie aux sources de la science et s'en était expliqué dans la Préface de ses Poèmes antiques. De ses exemples joints aux leçons de Théophile Gautier, allait sortir cette école parnassienne dont les premières manifestations datent de 1865 et 1866, mais dont les chefs n'ont atteint leur pleine maîtrise et donné leurs œuvres essentielles qu'après 1870. Celui qui a le plus complètement réalisé les tendances du groupe et dont on peut dire qu'il est le parnassien : c'est José-Maria de Heredia. Artiste par-dessus tout, il est l'auteur d'un seul livre, les Trophées ; mais chaque pièce en atteint la perfection. Dans les quatorze vers d'un sonnet il réalise ce tour de force, de faire tenir un raccourci d'histoire. L'exactitude de chacun de ces tableautins est telle qu'on peut l'attendre d'un ancien élève de l'école des Chartes. C'est une Légende des Siècles en miniature, mais d'où le poète a soigneusement éliminé l'élément personnel pour en augmenter d'autant la valeur objective.

J.-M. de Heredia est un historien, Sully-Prudhomme est un philosophe. Il est, depuis Alfred de Vigny, celui qui a le plus résolument repris la noble tentative de doter notre littérature d'une poésie philosophique. Les vastes entreprises ne l'ont pas effrayé. La Justice, le Bonheur sont des poèmes philosophiques, à la manière de Lucrèce. Ils enferment de réelles beautés, des morceaux où la précision de la forme égale la subtilité de la pensée. Toutefois ce qui semble le mieux fait pour durer, dans l'œuvre de Sully-Prudhomme, ce sont de courtes pièces : le Vase brisé, VHabitude, les Chaînes, la Voie lactée, etc., bijoux d'un art délicat où le symbole traduit, de la façon la plus ingénieuse, des nuances de sensibilité très fine.

Cette exactitude que Heredia mettait dans l'évocation de l'histoire et Sully-Prudhomme dans la recherche philosophique, François Coppée l'a appliquée à l'observation de la vie quotidienne et plus spécialement des mœurs populaires et parisiennes. Dans cette adaptation de la forme poétique au réalisme contemporain, il est allé jusqu'aux extrêmes limites au delà desquelles il n'y a plus place que pour la prose. Une réaction était inévitable. Sous leurs exagérations

et leurs excentricités, symbolisme et décadentisme ont répondu à ces desiderata de la poésie moderne : rappel du rêve et besoin d'assouplir la forme trop précise ou trop éclatante des Parnassiens. A ce mouvement se rattache Paul Verlaine, l'homme le moins fait pour être chef d'école, et dont l'œuvre contient beaucoup de fatras, mais aussi quelques plaintes touchantes, dont l'accent sincère et pénétrant ne s'oubliera plus. Verlaine avait commencé par être le plus intransigeant des parnassiens. Inversement Henri de Régnier avait débuté parmi les symbolistes; peu à peu il a retrouvé la grande manière traditionnelle et donné de très beaux vers d'une facture aussi souple que ferme et riche.

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